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Camille L.
24 février 2026
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 6 heures à la pendule de la cuisine. Il boit son café en regardant par la fenêtre. Il pose son bol sur l'évier, met ses bottes, attrape un panier dans l'entrée et sort. Dehors, le chien l'attend, frétille, saute avec des petits jappements et le devance pendant qu'il traverse la cour. Il pousse...

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13 février 2026
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13 février 2026
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01 mars 2026
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  La liberté formelle : forme et poésie contemporaine  Plus j’écris de la poésie et plus les enjeux et les questionnements se précisent : que faire de la  liberté de la forme qui s'offre au poète depuis le XIXe siècle?   L’on définit souvent l’écriture poétique  par le primat donné à la forme sur le message. Il y a là quelque chose de vrai et pourtant de très largement insuffisant. La poésie instaure  un rapport à la forme et au fond qu'il s'agit de spécifier pas seuelement une prééminence de l'uune sur l'autre. La définition précédente semble orienter la poésie vers une sorte « d’art pour l’art », un peu de fond, très au fond, un peu vague et puis la prééminence de la forme. Mais une forme dont le travail est bien souvent, dans la poésie contemporaine,  la recherche “d’informe” : quelques images, mots seuls ou en duo, fragments en chapelets sans fil…     Et, évidemment, de la possibilité usée jusqu’à saturation, de la disparition de la syntaxe. C’est devenu, bien souvent un dogme : pour faire de la poésie, il faut — et même il suffirait — de désarticuler, de faire disparaitre les articulations de la phrase. J’ai assisté à des “ateliers de poésie “ et le travail, c’était cela : délier les éléments de façon systématique, sans savoir vraiment pourquoi, ce serait cela écrire de la poésie. Cela m’a fait penser à ce que l’on a fait de la liberté sexuelle. Ce qui était au départ, une conquête, une possibilité nouvelle et précieuse est devenue à force d’en user et d’en abuser sans savoir ce que cela apportait - sauf qu’il fallait casser les vieilles relations et multiplier les “expériences” séparées et sans lendemain - une banalisation de l’acte sexuel, un affadissement, une perte qualitative au profit du quantitatif.     Mallarmé et la naissance de la poésie moderne Revenons, pour tenter de comprendre, à l’une de ses sources.Mallarmé qui le premier a affirmé cette séparation de la poésie et de la chose à dire, la disparition du sens clair, plus encore que de la syntaxe, était animé d’un grand projet poétique : la poésie était le moyen d’accès à l’Absolu derrière la banalité du quotidien. Puis il a douté de la capacité de la poésie à révéler directement l’Absolu. Tout en gardant une ambition de forme surpuissante : créer un univers de langage, il a abandonné la possibilité de dire quelque chose du réel ou seulement par suggestion lointaine, souvent hermétique le poète crée un absolu, mais de langage. De cette quête, n’est resté que l’idée de suggestion et de renoncement au réel : un moins-disant renonçant au travail de création d’un monde de forme et de langage. La poésie est devenue l’art du peu, de la présence vague, du blanc, du vide quand le monde s’agite. Comment s’en contenter quand s’impose la nécessité de la reprise du contact sensoriel et la nécessité d’un renouveau de la vie intérieure ?    Que faire de notre belle liberté poétique contemporaine?La poésie semble ne plus oser le beau, l’intense, le tragique, le délicat dans son sens amoureux.   Vers une poésie de l’intensité et de la présence ? Voici, un poème extrait de mon recueil "Des nues et…" qui est une sorte de projet poétique en acte, non pas le lyrisme du moi surpuissant, de l’idéal, mais celui de la position inconfortable du moderne qui ne renonce pas à l’intensité, ne renonce ni à la liberté ni à la quête de la forme.     "Venue d’un temps qui longtemps a rêvéd’une richesse qui germerait de l’intérieurses mots en disent trop, restent là-bas, trop hautperdus dans les nuées qui guident son regardenvolfuite dans le refus de toutes les absencesrefus de regarder, de perdre son regardpudeur trop douloureuse à voir l’art dénudél’art du peu, l’art du rien, avance, à l’aveugletorduse convulsionneles mains posées à plat sur le grand mur barréfermant la route qui menait jadis vers la Forme.Et son chemin s’enliseses pieds et les mains prises dans le bourbiers despourquoi pasdans les pales ornières  du Faire sans critères."           {loadmoduleid 197}  
23 février 2026
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Placer l’adjectif avant le nom ? Utiliser, par exemple, une "douce inquiétude" ? Une forme très courante dans l’œuvre de Bernanos. Cela pourrait paraitre un détail, une fioriture stylistique, c’est au contraire la preuve que des changements minimes dans l’écriture peuvent modifier le sens, l’intensité, la perception de ce qui est évoqué. Que peut donc apporter cette formule stylistique ? Sur quoi joue-t-elle ? Pourquoi et quand l’utiliser ?    En français moderne, l’adjectif qualificatif épithète se place après le nom qu’il qualifie par exemple : « une femme blonde », un « nuage bas ».    On peut voir dans cette structure - nom et adjectif ensuite -  un signe de clarté et de logique : d’abord ce qui est qualifié puis la qualité « ajoutée », la précision apportée comme élément second, l’ordre correspondant à la primauté sur la chose par rapport à une qualité attribuée à cette chose. Il existe en effet en français une hiérarchie liée à l’ordre des mots, une manière de marquer des priorités, de construire une image du réel au travers d’un ordre. La structure sujet+ verbe+ complément en est l’exemple canonique. Cette hiérarchie permet, à contrario, quand elle est modifiée, de produire des effets stylistiques forts.   Il existe quelques exceptions à cette règle concernant des adjectifs courts et courants (comme "beau", "grand", "petit", "nouveau", "jeune", "vieux") qui se placent souvent avant le nom par habitude linguistique ou pour des raisons d’euphonie, sans altération majeure de sens.   Quelques inversions produisent une modification de sens bien connue comme le " grand homme' et « l’homme grand ». De même, "un ancien canal"  signifie un canal qui n’est plus utilisé, tandis que "un canal ancien" évoque un très long usage. Qu’en est-il pour les inversions qui se substituent à la forme « normale » ? Celles qui inversent l’ordre sans entrer dans ces exceptions ?  Notons d’abord que cette inversion n’est pas toujours possible : « française cuisine » n’existe pas. Par ailleurs, certaines inversions qui se voudraient stylistiques ne sont pas envisageables, elles ne sont pas originales ou expressives, elles sont ridicules : un inquiet regard, cela ne marche pas. Pourquoi ? Trop nettement psychologiques et classifiant (comme un fatigué homme) ? Inélégant au niveau sonore et rythmique ? Est-ce une question d’usage ? Il semble que les trois éléments concourent à percevoir cette inversion comme de la poésie maladroite.   Il est important de se souvenir que cette inversion a une base historique, l’adjectif placé avant le nom était beaucoup plus courant en ancien français caractérisé par un ordre plus « flexible ». Cela permet de comprendre l’importance de « l’usage » qui échappe en partie à toute considération rationnelle ou expressive.    La lecture de Bernanos montre que cette « antéposition » de l’adjectif pour utiliser un terme technique est un marqueur stylistique puissant, pas un simple jeu, une singularité gratuite ou vieillotte. Il ne s’agit pas non plus d’une simple volonté de « faire plus littéraire » ou poétique ou d’un goût pour les archaïsmes.   Une intensité plus forte L’adjectif placé après le nom - la forme "normale" -  est un élément typiquement descriptif, il informe le lecteur. Il précise, qualifie au sens d’ajouter une qualité sans autre effet particulier : « une porte blanche ». Il est principalement : objectif, descriptif, neutre, concret, classificatoire.   L’attribution de la première place en français correspond à une importance plus marquée : l’adjectif antéposé ainsi mis en relief devient plus important, plus essentiel que le nom auquel il se rapporte. Son potentiel est ainsi renforcé.   Comme tout changement, tout écart par rapport à la norme, l’inversion trouble ou tout au moins attire l’attention du lecteur. L’adjectif avant le nom agit souvent comme un projecteur braqué sur l’adjectif. Il frappe d’abord, puis on découvre le nom.    Faire ressentir une qualité physique L’inversion d’un adjectif sensoriel permet de faire plus nettement partager la sensation. L’antéposition attire l’attention sur la qualité avant le substantif, intensifiant la perception.   La "plaine immense" est descriptive, factuelle, même si les caractéristiques de l’adjectif ajoutent une note expressive.   "L’immense plaine", en mettant l’accent, la priorité, sur « immense » en fait jouer à plein les possibilités sensorielles et imaginatives comme dans « une froide brume », la sensation de froid, notamment en lien avec les sonorités de l’adjectif, est plus nette qu’avec une « brume froide ». L’inversion cherche à faire ressentir physiquement et directement ce qu’exprime l’adjectif. L’ensemble produit un effet d’intensité, d’expressivité. Par exemple, "une immense tristesse" a plus d’impact émotionnel "une tristesse immense". On constate parfois une sorte de dramatisation : l’adjectif devient un "accroche" qui colore immédiatement le nom d’une qualité.   Une valeur émotionnelle renforcée Quand l’adjectif précède le nom, il devient souvent plus subjectif, plus affectif, plus expressif. L’adjectif placé avant agit comme un filtre émotionnel. Une « terrible solitude » touche plus qu’une « solitude terrible » :  Le lecteur reçoit d’abord l’émotion (“terrible”), il est touché avant même de comprendre de quoi il s’agit. L’adjectif recouvre une dimension hyperbolique, une extension, et négativement, l’on peut y percevoir un risque d’emphase.   Présence d’un regard Avec l’inversion, le texte révèle la présence du narrateur et de sa subjectivité. Le texte ne décrit pas seulement, nous l’avons vu, il souligne, insiste, et cela marque une intention, un regard avec une valeur plus subjective. C'est pourquoi l’inversion de l'adjectif entre difficilement dans une perspective de focalisation externe marquée : parler d’une douce solitude implique une forme d’intériorité de l’instance narrative.    Une valeur plus “ abstraite ” ou morale Quand il s’agit de sentiments, d’émotions, de vie intérieure, l’adjectif placé avant peut devenir le lieu d’un jugement. Le narrateur prend position. Il ressent, interprète comme dans : « un étrange malaise » ou « un triste souvenir ». Il juge : « Un homme pauvre » reste factuel = sans argent  « Un pauvre homme » est un malheureux, l’adjectif évoque un sentiment de pitié. « Fille curieuse » signale l’étrangeté, « une curieuse fille » marque plus nettement l’interrogation et même la suspicion. Idem « une histoire étrange » reste descriptif, tandis qu’« une étrange histoire » sous-entend une impression personnelle L’adjectif devient évaluatif et parfois même stipule un jugement moral.   L’antéposition influence le ton et peut changer le sens Chez Gustave Flaubert, l’adjectif antéposé sert souvent à suggérer une ironie : « Ce misérable bonheur » a une tout autre tonalité que « ce bonheur misérable »   Ou encore « cette pauvre existence ».   Chez Bernanos, le procédé amplifie le tragique, le spirituel, l’angoisse, la ferveur. L’adjectif placé avant revêt souvent une dimension symbolique, spirituelle ou morale comme dans une « secrète espérance » ou une « immense peur » ou encore une « terrible solitude ». Cette construction participe à la mise en place d’un style lyrique en accord avec la dimension transcendante des questions qui animent les personnages Les adjectifs ne décrivent pas : ils changent de nature et traduisent un état ou un mouvement intérieur.    Dimension poétique Si l’antéposition intensifie les descriptions sensorielles ou émotionnelles, elle contribue à créer une atmosphère et à la rendre perceptible. On retrouve cette recherche dans la poésie, chez Victor Hugo par exemple avec "les vastes plaines" où l’inversion amplifie l’échelle épique et élargit la vision. C’est un choix que l’on peut qualifier de « poétique » au sens de travail de nuance par un travail sur la langue et de jeu avec les normes linguistiques. L’usage purement archaïsant ou lyrique sans motivation de sens ou de musicalité tire l’inversion vers un effet artificiel peu souhaitable.    Effet rythmique L’inversion ralentit la lecture, l’adjectif entraine le lecteur dans un imaginaire qualitatif et sensible, une vibration et crée un effet sonore, une musicalité spécifique.  « Dans la nuit froide » reste au niveau du sens, tandis que « dans la froide nuit » libère une intensité sonore et poétique.   En stylistique classique, selon la loi dite de la "cadence majeure ", un adjectif court précédant un nom long crée un rythme ascendant (par exemple, "noir corbeau" vs "corbeau noir"), augmentant l’intensité prosodique. L’inversion fait donc partie des moyens rythmiques et poétiques qui permettent de rendre un texte plus musical par la modification de l’harmonie des sons. Des séquences d’adjectifs antéposés peuvent donner un aspect de litanie avec un effet incantatoire. Au contraire, si l’adjectif est long, l’antéposition peut alourdir la phrase, créant un effet de solennité ou d’ironie (dans l’humour ou la satire, cela peut parodier un style ampoulé).   Création d’une unité plus forte des deux éléments adjectifs et nom L’adjectif placé avant tend à être perçu comme plus intégré au nom, il donne l’impression d’une unité, non plus d’une qualité ajoutée, mais d’une entité constituée de deux mots. L’inversion crée une impression de fusion plus forte avec le nom, l’adjectif devient une comme partie de l’identité du nom et l’ensemble crée un bloc de sens et d’émotion : une « sombre affaire » semble une expression quasi inextricable, chargée de sens complexes. Un « triste destin », une « douce mélancolie » évoquent une métaphore, une image vivante.  Ces groupes produisent l’effet de « formules poétiques » qui ont quelque chose d’une magie à disposition des poètes comme des romanciers. On trouve ainsi chez Victor Hugo : la sombre mer, l’immense ciel, la profonde nuit… Il faut noter que certains de ces « blocs » ne peuvent pas être inversés : une « douce langueur » ne se substitue pas à une « langueur douce » qui n’est pas utilisée. Entrent dans cette dimension les puissants blocs oymoriques dont le plus célèbre reste une « obscure clarté ». Les deux éléments se frottent, s’opposent tout en formant un duo dans lequel le substantif n’a pas de prééminence. Adjectif et nom sont unis dans une sorte d’intimité profonde, et pour être fidèle à notre sujet : dans une profonde intimité !    Exemples d'antéposition chez des auteurs contemporains  Cet usage n’a pas disparu chez les auteurs contemporains, même s’il reste parcimonieux. On le trouve même chez Annie Ernaux et son écriture plate, si l’usage est plus rare, il reste significatif, l’inversion est là pour souligner une intensité subjective et affective : « cette douloureuse expérience », « ce terrible silence », « une longue solitude », « violente colère ».   On en trouve chez de nombreux auteurs un usage récurrent de certains blocs adjectif + nom  chez :  Patrick Modiano (très sensible à cet usage) : « une grande solitude »  Houellebecq « une étrange impression » J.M.G. Le Clézio de façon plus poétique : « immense silence », « chaudes couleurs », « lourde chaleur », « lentes vagues » Pierre Michon, auteur au style très travaillé, parfois archaïsant :  « haute figure », « vif regard »  Des antépositions plus audacieuses créent un effet de dépaysement, d’intensité chez : Jean Echenoz : « une remarquable absence d’intérêt » Éric Chevillard : « un formidable ennui », « une singulière créature »    Tanguy Viel : « soudaine violence »    En conclusion, l’antéposition de l’adjectif, par une simple inversion, apporte une richesse expressive au texte en modifiant le lien sémantique entre adjectif et nom et en enrichissant la dimension rythmique et poétique du texte. Il contribue à donner la sensation de « voix » dans le texte. C’est un outil stylistique puissant qui trouve toute sa place dans une littérature contemporaine à condition de porter une véritable intention (ou une intention véritable ?) de forme et de sens.  Chez les auteurs classiques, comme chez les écrivains d’aujourd’hui, il sert à transformer une simple description en expérience sensible, à intensifier, à donner un ton particulier ou à ouvrir sur une dimension qui dépasse le matérialisme.     {loadmoduleid 197}  
13 février 2026
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"Ses yeux reflétaient je ne sais quelle beauté mélancolique et timide qui me captivait... Ses yeux parlaient d’elle." Sivana Ocampo Après avoir lu plusieurs recueils de nouvelles de Silvana Ocampo, une idée s'impose à moi, une évidence difficile à expliquer. Ce sont bien des nouvelles, il y a bien des personnages, des lieux, des choses se passent, des actes cruels, des morts même, parfois, pourtant, mais l'auteur ne "raconte " pas ou plutôt, là n'est pas l'essentiel. L'enchainement des faits, pourtant bien présent, ne structure pas totalement le récit. Il ne s'agit pas non plus, ou très rarement, de "nouvelles-instants", alors, finalement, qu'est-ce qui se passe dans les nouvelles de Sivana Ocampo ?    Les textes ont la matière, non pas de la fiction, mais celle de la vie telle qu'elle est perçue de l'intérieur dans toute sa texture de sensations, de pensée, d'imaginaire, de paroles, de projections mentales, de rêves, de souvenirs, de peurs ou de désirs, de faits aussi. Les faits ne sont qu’un élément parmi d'autres dans le tissage de la vie vécue. Vécu, voilà peut-être le mot. La vie vécue n'enchaine pas seulement faits, explications, dialogues ou sensations, elle n'est pas non plus seulement monologue intérieur, ou mélange de l'ensemble, elle est une aventure mentale et sensible qui se joue de la réalité, la subit, la sublime ou la fuit. C'est cette plongée dans la vie non pas racontée, mais vécue qui rend ces nouvelles fascinantes. Ce sont aussi de rêves, des hallucinations, des rêveries, des objets, des sons qui ne sont pas ajoutés comme un décor pour faire "réalité",  pas d'effet de réel, mais les facettes d'une sensibilité prodigieusement imaginative que  Silvana Ocampo distille comme les éléments d'un théâtre magique. Ils font avancer le récit. Ils sont le récit plus encore que les classiques péripéties.   Une écriture qui est à la fois très humaine, très sensorielle, et une approche de la psychologie qui se fait au travers de l'imaginaire, des gestes, des paroles, sans chercher à restituer de façon réaliste et construite les conflits, les relations amoureuses ou les amitiés. Tout cela est bien présent, au centre,  et pourtant toujours envisagé "d'ailleurs".  Ni expliqué -  échappant ainsi  à la psychologie que je qualifierais de "matérialiste"-  ni montré, d'ailleurs ce n’est pas quelque chose de "montrable" :  à  la fois une forte présence sensorielle et imaginative, non "pensée "ou analysée, toujours un peu rêvée, et pourtant bien réelle.    N'est-ce pas ainsi, finalement, que se passe la vie?  On la traverse, toujours un peu à côté de la réalité, imaginant, filtrant, déformant ce qui se passe?    Silvana Ocampo réussit à recréer cette traversée de la vie.   Les recueils Faits divers de la Terre et du ciel et La Musique de la pluie me semblent les plus significatifs de cette façon d'écrire étonnante et stimulante. On peut qualifier les nouvelles du recueil de Silvina Ocampo, Faits divers de la terre et du ciel de fantastiques, ce fantastique intérieur cher à Maupassant. Ici, le fantastique se promène entre intuition de l’avenir et trouble psychique. La construction de ces nouvelles nous introduit dans un temps qui n’est plus linéaire, ni même cyclique, une sorte de tourbillon que la qualité subtile de la composition narrative et de l’écriture de Silvina Ocampo rend familier.   L'exploration du rapport  au temps, à la mémoire, à la réalité - inséparable de la dimension sensitive et inventive de la forme qui lui donne vie- dégage une puissance envoutante. Trouble, qualité poétique des atmosphères, des lieux et des rencontres, ce recueil de nouvelles ouvre simultanément une atmosphère magique et la possibilité de ce que j’ai envie de nommer des « bouffées de réel » tant, au travers d’une phrase ou de deux, ou d'un court paragraphe, j’ai été transportée, j’ai respiré l’air si particulier des confins de l’Argentine où l’auteur nous emmène. Quel immense plaisir de lecture de pouvoir ainsi partager la sensation d’un espace, d’une présence pourtant inconnue et de voir soudain le temps se faire un élément concret, dimension assumée du paysage.   Les personnages ont une vie intérieure intense, parfois une forme de mysticisme dans laquelle l'on pénètre comme une évidence. Le texte se place à une distance particulière de ce qui est raconté : une grande proximité, un accès de plain-pied  à  la vie spirituelle,  à l’intuition mystique. Ce qui est secret, diffus est écrit de façon très directe et perçu comme naturel. Ainsi  les traits de caractère ou les habitudes ne sont pas expliqués comme des faits ou même des tendances, mais par leur manifestation toujours emprunte d'étrangeté ou tout au moins d'une dimension qui échappe à l'explication : les personnages portent en eux  une parfaite imbrication de l'incarnation et de l'enchantement. J'ai été très souvent touchée et troublée par les ambiguïtés des personnages, par exemple, par la perversité subtile et dérangeante de certains personnages d'enfant. Mon seul regret, parfois, le caractère fantastique détourne de la réalité humaine et de sa complexité pour ramener le mystère à des pouvoirs magiques ou au rêve.   Un bonheur  de lecture qui peut se  résumer en un seul mot, littérature.  
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Galetas

galetas Atelier Fantastique Crescendo

Elle a grimpé par l'échelle de meunier. Le grenier est petit et mansardé, pèle mêle sont entassés une grosse malle en bois, une commode à tiroirs et plusieurs vieilles chaises. Un cadre est accroché sur le mur le plus haut avec un dessin en noir et blanc. C'est la malle qui attire Augustine en premier. Elle doit s'y prendre à deux mains pour soulever son lourd couvercle garni de ferrures. Crrrkkk !... un grincement rauque perce le silence. Augustine sursaute. Heureusement il n'y a personne pour l'entendre ! Des nuées de poussière s'échappent, piquent son nez, envahissent toute la pièce qui est sombre. Il y a bien une lucarne au plafond mais elle est coincée entre les ardoises du toit et éclaire chichement. Est cela qu'on appelle « un chien assis ? » ? Un chien qui la regarde, qui la guette... Augustine a parfois l'impression qu'on l'épie, qu'une présence pesante rode dans toute la maison. Chaque fois que des gens viennent leur rendre visite elle se sent jugée, certains parlent entre eux en catimini, elle ne sait pas de quoi, ils se taisent à son approche. La rumeur enfle et le chien la regarde. « Cave canem ! » pense-t-elle. Va t'il savoir qu'elle est montée en cachette au grenier et la dénoncer ? Elle frissonne.

Crrrkkk !... a fait le ventre de la malle où macèrent des vêtements avec un relent de moisi et une odeur aigrelette qui fait penser à un produit antimites. Augustine fouille et soulève les tissus raidis. Quel besoin de les protéger ? La morte ne va pas revenir pour revêtir ces robes !... D'abord elles sont démodées, moches, ou plutôt fades. Des gris, des bleus pisseux, des beigeasses. A t-on idée ? Augustine, elle, porte des couleurs franches, comme ses jolis souliers à bouts pointus, ils sont rouges avec des petits rubans sur le dessus qui font une boucle arrondie. On ne les remarque pas toujours en dessous de ses jupes longues, mais quand elle les porte cela lui donne une sorte de fluidité, pas exactement un sentiment d'élégance, mais pas loin… Elle les regarde s'agiter dans le mince rayon de soleil et en même temps ses menottes roses aux ongles brillants pianotent dans la lumière. C'est comme si les mains et les pieds vivaient leur vie propre, des petits elfes luttant contre une horrible sorcière. Les lutins légers s'envolent vers le fenestrou, ondulent dans l'air en de courts tourbillons, s'échappent dehors et descendent tout en bas jusqu'au jardin, passant sous le nez du chien assis. Dans le jardin il y a un buisson de jasmin, de là on ne sent pas son odeur.

Augustine donne un coup de pieds rageur dans la malle. Qui ne bouge pas. Elle lui tourne le dos, s'approche de la commode, ouvre le tiroir du milieu, des draps apparaissent, jaunis, avec des initiales brodées, de grands D entrelacés. Pour Daphné. N'est ce pas ridicule de s'appeler Daphné ? Voilà un son nasillard, un prénom à la prononciation syncopée. Daffe Nez... Le nom lui saute au nez comme la forte odeur de poussière du linge. Alors elle se lâche, elle éternue deux fois... cinq fois, elle ne retient rien, elle laisse les postillons jaillir en désordre de son nez et de sa bouche. Le linge est constellé de gouttelettes. Tant pis... tant mieux ! Personne ne le saura de toutes manières. Elle repousse le tiroir, s'avance près de la gravure, un crayonné de gris encadré de noir, c'est un château fort avec des tourelles et une triste vallée qui s'étale à ses pieds, nue, désertique, inhospitalière. Un château de conte de fées ? Oui, mais alors ce serait un conte inquiétant où l'on sent qu'un destin funeste doit s'accomplir un jour ou l'autre… Augustine vacille, elle s'appuie sur le couvercle de la malle.Crrkkk !… Il est toujours là celui-là !.. Est ce que sa vie à elle va se résumer à ça : porter des robes de couleurs indéfinies qui prendront un jour la poussière et ne seront plus que des guenilles oubliées de tous ? Jamais elle ne montera aux tourelles d'un château, sylphide comme une princesse aux ongles roses et brillants ? Parce que les rêves n'existent pas ?

Augustine fixe la vitre du tableau, elle y aperçoit son reflet. Elle n'aime pas trop se regarder dans la glace, certains jours elle peine à s'aimer. Mais ici son image est suffisamment estompée, on distingue juste le flou de ses cheveux et un sourire figé, presque un rictus dans un visage au regard désenchanté. Un visage jeune toutefois … A l'angle du mur une large toile d'araignée tremble dans le trait de soleil qui coule de la lucarne. Au milieu est tapi un horrible monstre, une veuve noire, avec des pattes gigantesques. Elle ne bouge pas, elle est aux aguets, comme le chien assis. Et tout d'un coup... la voilà qui avance, sombre et menaçante, elle grimpe jusqu'en haut des tourelles du château, se cache derrière les meurtrières pour jeter son venin sur les ennemis, sur Augustine qui est juste en face. Celle-ci frissonne, elle a peur, la vieille angoisse d'autrefois ressurgit et enfle en elle. Elle n'est pas la préférée, ne le sera jamais, elle ne mérite pas d'être aimée, c'est son destin, l'araignée noire le sait qui la poursuit de sa hargne, grossit, grossit, devient aussi en colère que la malle qui gronde, crrkkk… comme un chien féroce, la gueule ouverte, prêt à mordre. La malle et l'araignée ne font plus qu'un, deviennent une gigantesque malle-araignée qui avec ses pattes velues dévale à toute vitesse la pente de la vallée inhospitalière en direction de sa proie. Figée d'effroi. Dans ce désert inhumain personne ne viendra la sauver!

Crraaakkk fait le plancher… Augustine est tombée à la renverse. Lourdement. Elle revient de l'enfer, s'ébroue comme un chien après l'orage, respire lentement, essaie de se calmer. Comment ? A peine arrivée dans sa nouvelle vie elle voudrait déjà en partir ? Ce serait manquer de courage. Elle peut encore se battre, repousser loin d'elle ce misérable galetas avec ses fantômes malfaisants, ses relents de poussière et de saleté. Après tout Daphné n'a plus aucune importance, elle n'est que poussière. Et elle même, elle a vingt cinq ans, soit quinze de moins que Daphné quand elle est morte. Maintenant c'est elle, Augustine, la nouvelle femme de Fabrice et quand elle porte ses jolis souliers rouge vif à bouts pointus cela lui donne une silhouette harmonieuse, presque élégante... N'est ce pas ? Et dehors, dans le jardin, il y a le buisson de jasmin, son odeur est fraiche et sucrée. Quand on reste suffisamment longtemps près de lui la fragrance roule sous le nez et se pose sur les lèvres, comme un baiser. C'est divin !

Hélène Delprat 

To.pierre
Nombril

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mardi 3 mars 2026
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Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l’inconnu. » affirme H. P. Lovecraft. Mais, sous l’évidence du mot et de l’émotion qui lui est associée, qu’est-ce finalement, la peur ?...

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Absence Acronymes Adresse Afrique Allégorie Alpinisme Amour Anaphore Animal Antonin Artaud Argent Attente Auteur participant aux ateliers Autoportrait Avortement Baiser Bateau Blaise Cendrars Bleu Bourreau Buzzati Cadre Cafè Campagne Christian Bobin Chronologie Cinéma Concours Construction Conte Corps Corse Couleur Couleurs Couple Course Covid Crescendo De dos Description Désert Désir Dialogue Diderot Douleur Ecrire Ecrire ailleurs Ecriture automatique Ecriture volcanique Ecrivain Emmanuel Berl Enfance Enterrement Enumérations Ephémère Épilogue Epiphanie Erotisme Exil Fable Faits divers Famille Fantastique Faulkner Felix Fénéon Femme Fenêtre Fête Fiction Filiation Flux de conscience Focalisation Folie Fragments Gabriel Garcia Marquez Gestes Giono Guerre Haïkus Henri Michaux Hôpital Humour Idiomatiques Ile Imaginaire Inceste Indicible Instant Intelligence artificielle Ironie Jalousie Japon Jardin Jean Tardieu Jeu Journal intime Julio Cortázar Justice La vie Langue Larmes Laurent Gaudé Légende Léon Bloy Lettres Lieu Littérature américaine Main Marche Maternité Mauvignier Médias Mémoire Métaphore Métro Michon Micro nouvelles Miroir Moment historique Monologue Intérieur Monuments Mort Mots Mouvement Musée Musicalité Musique Mythe Mythes Naissance Narrateur Noms de personnage Nourriture Nouvelles Novalis Nuit Numérique Objets Obsession Odeurs Oxymores Pacte de lecture Paternité Patio Paysage Peinture Personnage Personnage noir Peur Photo Phrase Phrases Pierre Michon Poésie Point de vue Polyphonie Portes Portrait Printemps des poètes Prison Projection de soi Pronoms Quotidien Raymond Queneau Récit d'une vie Recueil de nouvelles Réécriture Rencontres Résilience Révolution Rituel Roman Romantisme Rythme Scène Science-fiction Sculpture SDF Secret Sensation Sève d'automne Silence Soir Solitude Son Souvenir Souvenirs Sport Stages Steinbeck Stupéfiants Style subjectivité Sujets d'actualité Superposition des temps Synesthésie Synonymes Téléphone Témoignage Temporalité Texte avec "tu" Textes écrits à plusieurs Tobias Wolff Venise Vie Vieillissement Ville Violence Visage Voix Volcanicités Voyages Voyeur Zola Zoom