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15 September 2026
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  « C’est la figure de l’indicible, de l’impossible, de l’extrême du langage […]. L’oxymore est une structure linguistique fondée sur la conjonction des contradictoires. » Mathis   Cet article porte sur l’oxymore canonique — l’oxymore dans sa forme la plus pure, la plus simple, la plus évidente, celle qui correspond parfaitement à la définition même de la figure : la rencontre étrange de deux mots (un nom et l’adjectif qui s’y rapporte comme dans "une obscure clarté" ou "une douce violence") qui, normalement, ne devraient pas se rencontrer. Nous sommes face à une association qui, envisagée avec une logique stricte, pourrait sembler absurde, et que le lecteur pourrait prendre pour une simple erreur.   Une origine qui contient déjà sa propre définition Il est intéressant de commencer cette réflexion sur l’oxymore canonique en revenant sur l’origine étymologique du mot. En grec, oxymoron est lui-même composé de deux éléments contradictoires : oxus, qui signifie pénétrant, aigu, mais aussi spirituel et moros, qui signifie émoussé, épais aussi bien que "sot". Le mot associe donc directement le pénétrant et l’émoussé, le spirituel et l'imbécile. C’est un exemple frappant où le signifiant se décrit lui-même : le mot qui désigne la figure est construit, comme elle, à partir d’une contradiction. Ce terme a fait son entrée en français comme terme technique au XVIIIe siècle. toutefois, on lui préférait les expressions alliance de mots ou mots contradictoires — des formulations différentes pour désigner le même rapprochement de deux termes opposés. Le mot oxymore a connu depuis un grand succès y compris dans la langue courante, on l’entend aujourd’hui jusque dans le discours journalistique. Il a ce double avantage de donner une touche d’érudition et d’être assez facile à comprendre.   Distinguer l’oxymore de l’antithèse et du paradoxe   Avant de donner d’autres exemples, il est intéressant de revenir sur quelque chose d’essentiel dans cette première approche de l’oxymore : le distinguer, ou du moins d’identifier les nuances qui le séparent de l’antithèse et du paradoxe. Ce sont trois procédés formant ce que lon appelle paarfois les antilogies, sont trois figures qui manipulent chacune une logique de contraires — mais pas de la même manière. On peut pour les définir utiliser à profit les symboles qu’Aristote a créés pour désigner les affirmations contraires :  les notations A et non-A — que l’on trouve en mathématiques et en logique. L’antithèse affirme A et non-A : les deux contraires sont rapprochés, présents dans la même phrase, mais leur différentiation est maintenue dans ce rapprochement. L’exemple classique, emprunté à Hugo, est "Un ver de terre amoureux d’une étoile" : dans le même segment de phrase se rencontrent deux zones qui, normalement, ne se croisent pas — le sol, l’ombre, la bassesse du ver de terre, et la hauteur, l’éclat de l’étoile dans le ciel. Mais il n’y a pas de confusion logique : le ver de terre est amoureux, mais il ne devient pas une étoile. Il y a une rencontre, mais une rencontre qui marque justement une impossibilité — A n’est pas non-A, ils se touchent, mais restent séparés. Le paradoxe, lui, réunit A et non-A dans l’idée qu’il y aurait, dans A lui-même, quelque chose de non-A — une opinion contraire à ce qui est communément admis. On pense habituellement que A ne peut pas être non-A ; le paradoxe affirme que si, pourtant. L’exemple type est la formule de Corneille : "Qui a toujours raison a grand tort". Nous avons, dans la même phrase, l’affirmation par le verbe — une mise en équivalence, un balancement — entre avoir toujours raison et avoir grand tort. On retrouve cette même logique, de façon plus complexe encore, dans "Il est interdit d’interdire" : la formule questionne les évidences, ce que l’on pense indiscutable. Dans le premier exemple, avoir raison est quelque chose de positif — mais avoir toujours raison devient un tort. C’est là la dimension propre au paradoxe : il interroge ce sur quoi on ne s’interroge habituellement pas. L’oxymore, enfin, pousse cette rencontre entre une chose et son contraire plus loin encore : la rencontre se fait par le verbe être lui-même — ce n’est plus A et non-A, mais A est non-A. Nous avons alors l’équivalence directe d’un terme et de son contraire. Ce sont donc trois façons d’articuler les contraires, trois manières logiques — et en un sens, trois figures de style — de travailler une même tension. Mais dans les textes, elles ne sont pas toujours aussi nettement séparées qu’une formule logique ou mathématique pourrait l’être : c’est là toute la différence entre la littérature et la logique pure. Il existe des formules difficiles, voire impossibles à classer, précisément parce qu’elles se situent entre l’oxymore, le paradoxe et l’antithèse. Ainsi avec  " La déraison a raison et la vérité ment" : nous ne sommes plus dans la forme canonique, la structure grammaticale a changé, mais subsiste cette opposition frontale entre vérité et mensonge — nous ne sommes plus simplement dans l’oxymore, il y a une dimension de paradoxe, parce que la forme sujet-verbe interroge une idée, et non plus simplement une réalité. On trouve par exemple chez Voltaire "L’insensible qui ressent..." — là encore, pas de forme canonique, mais une dimension à la fois oxymorique, paradoxale et antithétique. On pourrait dire la même chose du "To be, or not to be" de Shakespeare dans Hamlet : une formule inclassable, et c’est précisément ce qui en fait toute la force — à la fois paradoxe, antithèse et oxymore, ouvrant une possibilité d’exploration d’une profondeur et d’une multiplicité de sens presque inépuisables.   L'oxymore, une figure ancienne  L’oxymore n’est pas né avec la rhétorique qui lui a donné son nom : ses racines plongent jusqu’aux origines mêmes de l’expérience et de la littérature grecques. On en trouve des manifestations déjà chez les présocratiques où cette idée de contradiction permet de penser le réel.    Elle traverse également la tragédie grecque, où elle dit l’impossible réunion, l’action impossible face à une situation contradictoire. Mais aussi chez des auteurs latins comme Horace.   On la retrouve dans la mystique chrétienne, où elle ne révèle plus l’ambiguïté de l’existence, mais devient le seul langage possible de l’indicible — déjà cette idée d’une révélation par les mots, de mots qui tentent de toucher quelque chose au-delà d’eux-mêmes.   On la retrouve ensuite chez les poètes baroques, comme Sponde par exemple. Elle y traduit une vision du monde instable, théâtrale, faite de métamorphose constante — celle du baroque : la vie est déjà mêlée de mort, la beauté porte en elle sa propre corruption. L’oxymore traduit cette instabilité ontologique. L’exemple canonique de cette obscure clarté, chez Corneille — auteur lui-même à la charnière du classicisme et du baroque — en est l’illustration la plus connue ; il y a là une forme de contradiction dans les termes sur laquelle nous reviendrons. Chez les romantiques, l’usage de la contradiction devient plus intérieur : c’est un déchirement intime, chez Musset, Vigny — la douleur heureuse, l’ardente monotonie de la mélancolie. L’oxymore y est utilisé dans le sens d’une confession, tourné vers l’expression du sentiment intime, plutôt que vers une vision cosmique comme chez les présocratiques ou chez Platon. On retrouve encore un usage différent chez les symbolistes, où l’oxymore ne traduit plus simplement un sentiment intérieur, mais un brouillage sensoriel — chez Baudelaire évidemment, mais aussi chez Verlaine. Il devient un outil de synesthésie, de suggestion. On trouve chez Baudelaire des délices douloureux : il ne s’agit plus de dire une vérité, ni même un sentiment intime, mais de créer une atmosphère trouble, au-delà de la rationalité — une forme d’introduction de l’irrationnel. Le langage ne cherche plus la précision, mais quelque chose de l’ordre de la musicalité, de l’évocation : on ne nomme plus, on ne décrit plus, on suggère. On retrouve enfin, prolongeant cette rupture avec le cadre classique, un usage différent chez les modernes — dans le sens, cette fois, d’une insuffisance du langage. C’est une tendance contre laquelle je m’élève souvent dans ce que j’écris : les modernes, à la fin du XIXe siècle, ne cessent de se plaindre de l’insuffisance du langage, et l’oxymore deviendrait alors une manière de pallier cette insuffisance sans pourtant pouvoir y parvenir. Ce n’est pas du tout ma position ; nous y reviendrons.     Retour à la forme canonique : adjectif et nom Il faut maintenant revenir à notre sujet l’oxymore canonique dans ce premier article, il se présente sous la forme adjectif + nom — la forme véritablement canonique, parce que c’est celle où les deux oppositions se collent frontalement, sans intermédiaire. Exemples: - On trouve des oxymores de ce type dès l’antiquité : à l' époque romaine : avec perjura fides (une fidélité parjure ), insaniens sapientia (une  folle sagesse ) ou dulce periculum (un  suave péril ) chez Horace`.- « Un enfer polaire », « les soleils mouillés » Baudelaire.- « Un silence assourdissant » de  Camus devenu banal est un exemple de cliché littéraire et même journalistique.- « Une oublieuse mémoire» est le titre d’un livre de Jules Supervielle- « Un silencieux tintement de clochettes », Alain Robbe-Grillet, Le miroir qui revient.- « Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit » Victor Hugo " -  « De là vint cet aveuglement lucide dont j’ai souffert trente années. » Sartre, Les Mots- « Éphémère immortel »,Paul Valéry, Charmes.- « Boucherie héroïque », Voltaire, Candide. -  « Une sublime horreur ». Honoré de Balzac, Le Colonel Chabert En philosophie : « … avec une orgueilleuse modestie » chez Bergson   Les oxymores canoniques sont très utilisées  comme titre original ou accrocheur  : « Un merveilleux malheur » Boris Cyrulnik, « Une brève éternité » Bruckner, « Blessures exquises » de Autié.  L’oxymore canonique le plus connu reste sans doute, nous l'avons déjà rencontré, cette obscure clarté de Corneille. Rien, dans la définition de chacun de ces deux mots, ne permet qu’ils coexistent : ce sont presque des antonymes. Si l’on fait abstraction du fait que l’un est un nom et l’autre un adjectif, l’évidence s’impose — ce qui est clair n’est pas obscur, ce qui est obscur n’est pas clair. Et pourtant, à la lecture, nous n’avons pas l’impression d’un simple jeu gratuit de langage, d’une erreur : nous percevons quelque chose d’une réalité particulière. C’est cette perception singulière que nous allons chercher à comprendre — ce qui se joue dans la rencontre de ces deux opposés, dans cette contradiction dans les termes qui définit l’oxymore canonique. L’oxymore ainsi construit dans la forme compacte d’un groupe nominal minimal met en place une sorte d’entité inouïe. Dans cette formule, l’adjectif — l’épithète — censé qualifier le nom le contrarie ; l’association qui devrait normalement apporter davantage de sens, de précision devient une union explosive. Ce qui est censé préciser l’autre finit par l’invalider : les deux termes s’invalident mutuellement et perturbent les repères du lecteur. C’est là, sans doute, l’effet le plus net de l’oxymore : il contrarie la vision ordinaire du lecteur, le frappe, le déstabilise. Nous sommes face à un coup de force fait à la logique, puisque le sens habituel des mots s’en trouve perturbé — on rapproche et on combine deux contradictoires en une définition paradoxale d’un même objet, qui va contre le bon sens et l’habitude. Il y a là bien plus qu’un simple effet de surprise. L’oxymore relève ainsi de l’art de la formule, de la concentration : il sait remplacer, parfois, des explications entières, des développements, par quelque chose de très resserré — quelques mots qui disent beaucoup. C’est vraiment un art du choc, comme si deux atomes de masses différentes se rencontraient directement, libérant une énergie particulière qui se communique au texte tout entier — une sorte de choc cognitif né de cette rencontre entre l’adjectif et le nom. Il relève de cette partie de l'écriture que l'on peut nommer l'art de la formule, art qu'il est fort utile de pratiquer pour améliorer son style quelqu'en soit le type. Pour mettre ceci en évidence, examinons l’effet des déclinaisons de la même idée :— Il y avait quelque chose d’obscur dans cette clarté.— Cette clarté semblait obscure. — Une lumière qui serait une obscurité— Régnait une grande clarté, pourtant une sensation d’obscurité l’envahit.— Il perçut une lumière et une obscurité. On peut ici mesurer toute la différence de la formule oxymorique avec ces formes plus explicatives. La confrontation directe de l’obscure clarté, rencontre directe, frontale, des deux opposés avec les deux mots collés l’un à l’autre, sans aucun intermédiaire provoque un trouble, une plus grande capacité à convoquer l’imaginaire : l’esprit essaie d’imaginer, de percevoir ce que peut désigner cette obscure clarté, il est bien plus sollicité que par les formes explicatives plus développées : l’on a perdu cette rencontre exclusive, cet accolement complet des mots. Le même problème se pose avec deux adjectifs : même en écrivant cette lampe est lumineuse et obscure, il n’y a plus cet accolement direct, cette rencontre sans intermédiaire — et donc plus ce même choc que produit la formule adjectif + nom. Ce mot — le choc — est ici essentiel. Cette rencontre insolite, inattendue, contradictoire, produit un choc au niveau du sens, parce qu’elle affirme une réalité qui n’est pas perceptible au premier degré. Et pourtant, ce choc n’est pas rejeté par notre compréhension du langage comme une erreur. Un sens émerge de l’oxymore canonique ; une perception a lieu.Reste alors une question : cette perception préexistait-elle à l’oxymore qui ne fait que la révéler ou est-ce l’oxymore lui-même qui crée une forme de réalité insoupçonnée, invisible, qu’il rendrait soudain visible ? Autrement dit — l’oxymore crée-t-il quelque chose, ou le révèle-t-il ? Ou bien y a-t-il, dans ce procédé de langage, un peu des deux ?   L’oxymore : création ou révélation ? On pourrait d’abord être tenté de répondre que l’oxymore crée — puisque, avant la formule, personne n’aurait songé à réunir la clarté et l’obscurité dans un même geste. Le langage ordinaire les tient séparées, les traite comme des contraires irréconciliables. En ce sens, l’oxymore semble bien fabriquer une réalité nouvelle, une image qui n’existait pas avant que les deux mots ne se heurtent.Mais on peut aussi soutenir l’inverse. Si le choc de l’oxymore ne produit pas un simple non-sens — si un sens émerge et s’impose à nous avec évidence — c’est peut-être parce que cette coexistence des contraires, cette obscure clarté, décrivait déjà quelque chose de réel, quelque chose que nous avions déjà éprouvé sans jamais avoir eu les mots pour le dire. Qui n’a pas connu un moment où l’angoisse et la lucidité se confondaient, où voir clair faisait mal, où comprendre plongeait plus profond dans le trouble plutôt que d’en sortir ? L’oxymore, dans cette hypothèse, ne crée rien : il nomme enfin ce qui était là, tapi dans l’expérience, faute d’un langage capable de l’accueillir. C’est peut-être là que se loge la vraie force de la figure : elle ne choisit pas entre ces deux hypothèses, elle les tient ensemble. L’oxymore révèle en créant, et crée en révélant. Il donne une forme — un nom, une syntaxe, une image — à une intuition confuse que nous portions déjà, mais qui restait sans langage pour se dire ; et par ce geste même de nomination, il fait exister cette intuition d’une manière neuve, plus nette, plus partageable qu’elle ne l’était avant. La clarté n’était pas obscure avant Corneille — mais quelque chose, en nous, savait peut-être déjà que la lucidité pouvait faire mal comme une nuit.C’est cette double opération — nommer ce qui échappait au nom, et par là le faire naître à la conscience — qui distingue l’oxymore d’une simple absurdité verbale. Il n’invente pas le réel de toutes pièces, pas plus qu’il ne se contente de le photographier : il le fait apparaître, au sens presque photographique du terme — un révélateur qui rend visible une image déjà présente sur la pellicule, mais invisible à l’œil nu.     L’effet de la rencontre : dissonance, suspension, vibration   Ces trois dimensions permettent de mieux percevoir l’effet particulier propre à l’oxymore : cette rencontre directe produit quelque chose de fort, d’étonnant, que l’on peut presque percevoir comme magique — la magie étant précisément ce qui fait naître l’inattendu, et quelque chose de dérangeant avec lui. Devant un oxymore, on éprouve un sentiment de dissonance — une dissonance au sens musical, deux notes qui ne vont pas ensemble et qui accrochent l’oreille. Cela exige, comme souvent avec les figures de style, une pause de la part du lecteur, une interprétation : les mots perdent leur sens simple et habituel, cette bijection immédiate entre le mot et la chose se rompt. Le sens sort soudain de son évidence ; il y a un arrêt de lecture, un moment de suspension — savoir susciter cette suspension est, bien sûr, très important dans le travail d’écriture.Nous avons déjà posé la question : cet arrêt, cette suspension, est-il un dévoilement, une confrontation qui fait naître un sens inattendu — l’idée de révélation — ou bien reste-t-il de l’ordre de la complexité, sommant le lecteur de réfléchir au-delà des apparences, sans créer à proprement parler un sens nouveau ?Que soit le narrateur ou un personnage qui s’approprie l’oxymore, qui l’utilise comme quelque chose qu’il ressent, comme sa vision propre brouille et complexifie le point de vue : le narrateur, quelle que soit sa forme, assume alors simultanément deux points de vue en doutant d’un même objet, deux propriétés d’ordinaire tenues pour contradictoires, données comme allant de soi dans cette formulation contradictoire. C’est cela qui est troublant : dans l’oxymore, on ne prend pas de gants, on ne prévient pas à l’avance que ce que l’on va dire est complexe et pourrait se résumer par une formule contradictoire — non, l’oxymore surgit, et il y a dans ce surgissement quelque chose d’inouï.J’aime, pour ce genre de travail sur le langage - la métaphore peut produire un effet analogue -, utiliser le mot vibration : les mots perdent leur force tranquille de désignation, ils vibrent — il y a quelque chose de l’ordre du flou, de l’évocation, de la suggestion, nous avons déjà rencontré cette idée ; les notions de vérité et de réalité sont interrogées, le sens des mots prend une épaisseur nouvelle. On pourrait résumer une grande partie de l’effet de l’oxymore par l’opposition entre l’être et le paraître, et par une forme de mise en profondeur, de verticalité, de la figure — une manière de dénoncer les illusions, en particulier les illusions de connaissance et de désignation.     Extensions : sensation, image, et usage politique De nombreux exemples peuvent illustrer cet oxymore canonique — comme un "soleil mouillé", qui relève cette fois de la sensation contradictoire, de l’ordre matériel, ou d’autres oxymores qui relèvent davantage de l’intériorité. On a vu cette différence d’usage à travers les différents mouvements littéraires qui ont utilisé l'oxymore. Je trouve intéressant  un exemple emprunté à  la philosophie : Roger Caillois décrit les vagues de la mer comme "une procession immobile" — il y a à la fois, dans l’idée de procession, cette notion de choses qui s’enchaînent et se suivent, et, dans l’immobilité, la perception bien réelle d’une crête de vague qui semble ne jamais avancer. Il faut aussi, à propos de cet oxymore canonique, rappeler son usage en politique, et aujourd’hui encore dans le discours journalistique et médiatique. On retrouve cet art de la formule avec la TVA sociale — l’impôt qui rencontre la dimension sociale — ou la croissance zéro — la croissance qui évoque quelque chose qui monte, et le zéro qui noie soudain ce sens dans une formule presque provocatrice, typique de l’usage politique. On trouve déjà cette dimension politique et sociale chez Hugo, avec une bourgeoisie qui tente de créer une jeunesse vieille — l’âge réel s’opposant à l’âge du comportement, de l’attitude.On trouve enfin, chez Hugo toujours, un usage déjà élargi de l’oxymore — celui que nous retrouverons quand il sera question des changements de registre, avec cette fois le concret et l’abstrait qui se rencontrent : Ce petit monde avait sa grandeur. Le petit désigne ici une réalité concrète — un milieu restreint, toujours les mêmes gens — tandis que la grandeur relève d’un ordre plus abstrait, celui de la valeur. On a perdu ici avec cet oxymore non canonique, étalé plus largement dans la phrase, cette impression d’atomes qui se heurtent, ce sera le sujet de deux autres articles, l’oxymore non concentré ou plus subtil qui ne relèvera plus de la confrontatzion directe d’une chose et de son contraire, mais de nuances contradictoires : une vision plus fine, et donc susceptible d’un usage plus large, de cette figure qu’est l’oxymore.                                  Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :     {module id="105"}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197}   
10 September 2026
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Témoignage et littérature : "Le Christ s'est arrêté à Eboli" Le Christ s'est arrêté à Eboli de Carlo Levi n'est pas un roman ; rien n'y est inventé : c'est le récit d'un authentique exil, celui que le régime fasciste imposa à l'auteur qui fut assigné à résidence dans un village perdu du sud de l'Italie en 1935. Aucune ambiguïté, donc, entre fiction et témoignage. Et malgré cela — ou plutôt à cause de cela — on s'y sent emporté comme dans un grand roman. La question qui m'est venue pendant sa lecture est justement celle-ci : qu'est-ce qui, dans un texte qui ne triche pas avec le réel, produit un effet aussi profondément littéraire ?   Un monde qui touche au mythe Ce qui m'a emportée, ce n'est pas ou peu la condition d'exilée du narrateur, c'est le monde qu'il découvre. Le village où Levi est relégué a, littéralement, un caractère de fiction — presque mythique. On y plonge dans un univers humain qui nous est étranger, et pas seulement par la géographie : étranger historiquement, humainement, presque anthropologiquement. L'auteur le dit lui-même : ce qu'il rencontre là ressemble à une vie quasi préchrétienne. L'observation est troublante parce qu'elle bouscule une image toute faite. Quand on pense à l'Italie du Sud, ou à l'Espagne vue de France, on imagine volontiers des terres façonnées par une foi profonde, presque mystique — des pays « habités » par le christianisme. Or ce que Levi met au jour, c'est tout autre chose : un mode de vie qui garde un contact direct avec la nature, une spiritualité qui penche du côté de la magie, vers une expérience immédiate des forces naturelles — on peut y voir une forme de paganisme. L'église existe, le curé aussi (deux curés, en réalité : le premier, chassé du village, et le second, plus habile, qui tente d'apprivoiser cette résistance). Mais la messe et le baptême se heurtent à une force plus ancienne, plus primitive — et ce mot n'a ici rien de péjoratif. Primitif au sens de plus près de la nature, au plus près des forces naturelles.   Le langage comme puissance vitale Cette présence de la magie m'a d'autant plus intéressée qu'elle repose en grande partie sur l'utilisation de mots et de formules orales ou écrites. Car dans ce monde, on croit à la force du langage — à sa puissance active. La profération peut guérir ; elle peut aussi rendre malade, voire tuer. Le lien entre langage et force de la nature, entre langage et vitalité, y est encore essentiel, presque originel.   "Puis mon chien s'appelait Barone. Dans ces régions, les noms signifient quelque chose. Il y a en eux un pouvoir magique : un mot n'est jamais une convention ou une chose vide de sens, mais une réalité agissante. Il était donc un vrai baron, un seigneur, un être puissant qu'il fallait respecter. Si, dès le premier jour, je fus considéré avec sympathie, voire avec admiration par les gens du peuple, je le dois en partie à mon chien. Quand ils le voyaient passer aboyant comme un fou, libre et déchaîné, les paysans se le montraient du doigt et les enfants criaient :"Regarde, regarde, moitié baron et moitié chien !" Barone était pour eux un animal héraldique, le lion rampant sur l'écusson d'un seigneur."   C'est une idée qui vaut qu'on s'y arrête, bien au-delà du livre de Levi. Nous avons tendance à juger le langage comme un outil : un moyen que l'on évalue à son efficacité, comme un logiciel parmi d'autres — pas assez précis, pas assez riche, perfectible. Mais ce que ce texte donne à voir, c'est un état antérieur à cette séparation : un moment où la perception humaine était encore fondue dans son univers, où nommer et ressentir ne faisaient qu'un. Le langage n'était pas un intermédiaire entre l'homme et le monde ; il en était le tissu même. Ce n'est que peu à peu qu'il s'est détaché de ses deux sources — la réalité et la perception humaine — pour devenir cet outil que nous manions aujourd'hui, à distance des choses.   On pourrait dire que le langage avance comme une main qui cherche dans l'obscurité, qui tâte le réel et en enregistre, geste après geste, un peu plus de détails, de nuances, de possibilités. Le juger comme un simple instrument, dont on pourrait mesurer froidement les limites, c'est passer à côté de cette relation vivante — de cette genèse continue. On retrouve cette force évocatrice du langage dans le style de Carlo Levi, notamment dans ses images ainsi dans :"L'interdiction était tombée comme une pierre miraculeuse dans l'eau morte de la vie ennuyeuse des seigneurs."ou dans ses pensées "La mort était dans la maison ; j'aimais ces paysans, je sentais la douleur et l'humiliation de mon impuissance. Alors pourquoi une si grande paix descendait-elle en moi ? Il me semblait être détaché de toute chose, de tout lieu, éloigné de toute détermination, perdu hors du temps, en un ailleurs infini."      Des personnages, pas des figures Ce qui frappe aussi, c'est la manière dont Levi restitue les habitants du village. Ce ne sont pas des personnages de fiction, et pourtant ils ont la force que nos sociétés contemporaines peinent parfois à produire : des personnalités marquantes, qu'elles soient négatives — les représentants de l'administration, avec leurs petitesses et leurs fastes ridicules — ou, plus fascinantes encore, les figures paysannes. "J'en connaissais maintenant beaucoup de ces paysans de Gagliano, à première vue tous pareils, petits, brûlés par le soleil avec des yeux noirs qui ne brillent pas et ne semblent pas regarder, comme les fenêtres vides d'une pièce sombre."   Ces dernières sont saisies dans une dualité qui ne cesse de travailler le texte : des êtres à la fois soumis et forts. Soumis à un travail sans espoir, dans une région où l'irrigation, les routes, les ponts n'ont jamais été construits, où la terre reste face à une nature indifférente, presque hostile — un climat de neige en hiver et de sécheresse extrême en été. Sans soutien technique, l'agriculture s'y réduit à l'épuisement du corps : beaucoup de fatigue humaine, peu de moyens. Ces paysans, acculés à la dette par un système qui ne leur laisse aucune amélioration possible, semblent accepter leur sort comme une fatalité. "Ces pauvres chants résonnaient dans les rues sombres comme le bruit de la mer dans le creux d'un coquillage; ils s'élevaient sous les froides étoiles de l'hiver et s'éteignaient dans l'air de Noël, plein de l'odeur des beignets, au milieu de la tristesse de ce temps de fête."   Et pourtant, la révolte affleure facilement — parce qu'il y a, sous ce fatalisme apparent, une authenticité intacte, une force dans le rapport à la nature et au travail. On le sent bien quand on interdit au narrateur, médecin de formation, de soigner les villageois : la révolte est immédiate. Il y a chez ces gens un sens aigu de la légitimité, qui dépasse le simple rapport au droit et à l'État — un sentiment fort du bien et du mal, qui se joue à un niveau d'intensité rare. C'est la vie elle-même, au fond, qui se joue entre ces deux pôles. Fascinant également et si bien évoqué, l'étonnant goût de l'art de ces paysans, ils improvisent des pièces de théâtre ou des joutes verbales, les mariés ont un sens inné de la danse par perception du caractère sacré du moment. Ces scènes insolites, Carlo Levi les raconte avec force et justesse. Il nous laisse percevoir, derrière les apparences de cette vie désolée et monotone, la richesse intérieure de ces hommes et ces femmes. Son style, ses images semblent faits de la même matière que le paysage et ses habitants : sobre, forte et au potentiel imaginaire puissant.   Voici le portrait de Giulia, la "sorcière" : "Giulia était une femme grande et bien faite avec une taille mince comme une amphore, la poitrine et les flancs généreux. Elle devait avoir eu dans sa jeunesse une sorte de barbare et solennelle beauté. Le visage était maintenant ridé par les années et jaune de malaria, mais sa structure sévère gardait les traces de l'ancienne beauté, comme les murs d'un temple classique qui a perdu les marbres qui l'ornaient mais conserve intactes la forme et les proportions. Sur son grand corps majestueux, droit, respirant une force animale se dressait couverte du voile une tête petite à l'ovale allongé. Le front était haut et droit, à demi caché par une mèche de cheveux très noirs, lisses et gras, les yeux en amande noirs et opaques avaient, comme ceux des chèvres, le blanc strié de bleu ciel et de brun. Le nez était long et mince, un peu arqué. La bouche grande, aux lèvres minces et pâles avec un pli amer s'ouvrait dans un rire méchant sur deux rangées de dents éclatantes, solides comme celles d'un loup. Ce visage avait un caractère archaïque très accentué, non à la manière de l'antiquité grecque ou romaine, mais d'une antiquité plus mystérieuse et plus cruelle, née sur cette terre même, pure de tout échange et de toute influence humaine, liée à la glèbe et aux éternelles divinités animales. Une sensualité froide, une obscure ironie, une cruauté instinctive, une dureté imperméable, et une passivité pleine de pouvoir, lui composaient une expression à la fois sévère, intelligente et mauvaise. Dans l'ondoiement des voiles et de la large et courte jupe, ce grand corps se mouvait sur ses longues jambes robustes comme des troncs d'arbres, avec des gestes lents, équilibrés, pleins d'une force harmonieuse et portait droite et fière sur ce socle monumental et naturel la petite tête noire de serpent."   Une écriture qui a su trouver sa distance Ce qui fait la réussite littéraire du texte, c'est aussi la position que Levi choisit d'occuper. Il n'appartient pas à cette communauté ; il la découvre avec le lecteur, en même temps que lui. Mais il ne reste jamais un témoin extérieur. Il cherche à comprendre, à se fondre, à entrer dans des logiques qui peuvent sembler irrationnelles, sans pour autant les faire complètement siennes : il les partage, il les pratique, sans adhésion aveugle mais sans mépris non plus. Aucune condescendance, pas même un sourire amusé devant des pratiques que l'on pourrait juger, de l'extérieur, naïves ou limitées. Carlo Levi nous fait partager son attachement pour cette terre "sans consolation ni douceur " et pour ces paysans qui vivent dans la misère et l'éloignement une "vie immobile sur un sol aride face à la mort."   Deux "beautés" dans une troupe d'acteurs ambulants : "Les femmes n'étaient pas des actrices, mais des déesses. Elles paraissaient sorties du sein de la terre ou descendues d'un nuage : leurs énormes yeux noirs étaient opaques et vides comme ceux des statues. Leurs visages marmoréens barrés par les sourcils noirs et épais et les bouches rouges et charnues se dressaient impassibles sur leurs blancs cous robustes. La mère était grande et opulente avec la sensualité paresseuse d'une Junon archaique, les filles étaient minces et onduleuses et ressemblaient à des nymphes des bois qu'un caprice aurait fait s'envelopper de haillons bariolés."   Cette ambiguïté assumée culmine dans son rapport à la magie elle-même. Il apprend les usages de la sorcière du village — les philtres, les plantes, les potions, jusqu'aux formules d'abracadabra, qui pour nous appartiennent aux contes d'enfants mais qui, ici, sont pratiquées comme quelque chose de véritable. Que fait-il de cette croyance ? Le texte ne tranche pas, et c'est précisément ce qui le rend fascinant : il donne à voir, sans le trahir, un rapport à la nature dans son sens cosmique — un rapport vitaliste au monde, que l'homme habite sans en connaître les structures profondes, chimiques ou physiques, mais qu'il ressent, tout entier.    "A la fin, elle se laissa amener à m'initier à ces rites terribles qui, par la seule vertu de la parole, attaquent l'une après l'autre toutes les parties vivantes d'un homme, le frappent, le dessèchent et le mènent au tombeau."   Ce que le témoignage donne à la littérature Si ce livre est de la littérature sans être de la fiction, c'est donc parce qu'il parvient à tenir ensemble deux exigences : la justesse absolue du regard — dans le choix des mots, la description des gestes, des visages, de la beauté comme de la laideur, de la pauvreté — et une capacité d'immersion qui n'efface jamais la distance de celui qui regarde. Cette même sincérité, Levi l'applique à lui-même : il se montre tel quel, avec ses hésitations, ses désirs, ses renoncements.   C'est peut-être cela, finalement, la leçon la plus précieuse de ce livre pour qui écrit : l'authenticité est affaire de regard — un regard qui refuse à la fois le jugement et la complaisance, et qui laisse au langage le temps de retrouver, l'espace d'un livre, quelque chose de sa force originelle, cette même force austère, âpre et puissamment poétique qui anime son style.                                   Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :     {module id="105"}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197} 
09 September 2026
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"Ombre noire d’une aile sur l’été qui s’éteint de brume et d’eau figées en pétales de temps effeuillées, marguerite de bruine les gouttes immobiles d’automne s’évaporent en un temps suspendu la montagne floutée, temps frelaté, se fige frôle les frondaisons exaspérées de verts perdus de jaune il pleut et le ciel prie et pleure et la lumière aiguise  la crête étêtée de bouillies de nuages et de brume qui braie sa cantilène moite en gouttes sirupeuses agglutinées sur feuilles monts, branches et cerveaux et tous ces bouts de ciel effilochés de bruines tristesses échevelées si pâles que tout pue l’effrayante moiteur d’un jour égorgé d’eau."    Extrait de mon prochain livre "Des Nues et...",  roman poétique qui paraîtra en novembre 2026.
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​Complainte ultramarine

Tourane, le 16 décembre 1939

Un port, des bateaux immenses, à la coque gigantesque, menaçants. Je quittais la terre boueuse de nos rizières pour amorcer une trajectoire qui déjà me perforait le ventre et me faisait perdre pied. Moi qui n'avais jamais vu la mer, comme vous tous, j'ai aussitôt eu la certitude qu'elle serait une tortionnaire des plus implacables. Elle est pourtant si belle - pour le peu que j'en ai aperçu -, majestueuse et arrogante ! Elle aurait certainement pu m'inspirer de jolis poèmes. Mais l'heure n'est pas à la poésie.

Après plus d'un mois enfermés dans cette caserne, à faire le soldat, marcher en rangs, droite, gauche, à faire des corvées qui semblaient inventées pour tuer le temps, nous voilà tous, en rangs serrés, plus une foule disparate dans nos attitudes et nos rêves qu'un bataillon militaire, ou prétendu tel. En montant à bord, encadré par de vrais soldats ou gradés, indochinois et français, j'ai senti que là, je quittais vraiment l'Annam. C'était définitif, pour de vrai. En balayant du regard le visage de mes compatriotes, c'était comme un livre ouvert sur les émotions qui nous secouaient tous, nous autres arrachés à notre terre, à notre famille : de la peur, une inquiétude sourde ou dévorante, l'incrédulité, un espoir parfois, une curiosité mal contenue.

Une photographie, d'un petit format, en noir et blanc, ou plutôt couleur sépia, dentelée, tomba soudain de l'enveloppe qu'elle tenait à la main. Un portait de jeune femme, au regard avide, un bandeau enserrant la chevelure. Un joli visage d'une gravité déroutante.

Mai, prends bien soin du petit. Je reviendrai vite, comme on nous l'a promis. Je vais découvrir ce grand pays, la Mère Patrie. Vous tous ferez le voyage avec moi. Je vous raconterai à quoi il ressemble, comment sont les gens de là-bas, je vous décrirai les travaux qui nous attendent, nous qui allons remplacer les Français partis à la guerre.

Une émotion aussi subite que violentelafit chanceler. Elle savait déjà quelle serait la réalité qui serait la leur, combien leurs déconvenues ou leurs craintes seraient au-delà de ce qu'ils avaient pu imaginer. Elle reprit sa lecture, mais la suite de la lettre se révéla difficilement déchiffrable : des ratures quiÀ biffaient les phrases de la fin de la page, une tache de café, opaque, occultait la compréhension de la fin de la missive. Seule la signature, discrète, s'offrait à la lecture : Liên

17 décembre 1939

Le Yalou, c'est le nom du bateau, un paquebot ou un cargo, un bâtiment sur les flots. L'escalier extérieur qui relie le quai au navire mène au pont. Etourdi par ce nouvel univers, le flot de mes pensées m'a fait dériver ; je ne peux vous décrire le premier élément de ce lieu pour moi inédit, d'où mer et ciel se conjuguent dans un bleu qui a ce quelque chose de laiteux et de sirupeux qu'on ne voit que dans les ports commerciaux. Des marins s'y affairent, faisant briller le sol de bois comme un immense miroir que l'on ose à peineeffleurer. Aussitôt, c'est la descente de passerelle en passerelle, de strate en strate. On quitte la surface connue des yeux des curieux (le pont, les cheminées, les mâts métalliques) pour s'engouffrer dans les entrailles de ce monstre. Le bois et le verre sont détrônés par le métal, froid, à la peinture écaillée. L'air qu'on y respire se raréfie, la lumière peu à peu est vaincue et s'efface devant une pénombre hostile qui nous fait trébucher, alentir le pas. La progression est lente, et les sous-officiers indigènes qui nous encadrent commencent à donner de la voix et du gourdin, pour que cette coulée humaine poursuive son cheminement au creux de ces profondeurs qu'on redoute déjà et dont on pressent que ce sera là le lieu de notre séjour. Un séjour souterrain, dans la quasi-obscurité. Un séjour dans un lieu pour l'instant presque inodore, vide de tout aménagement censé y accueillir plusieurs centaines d'hommes, plus d'un millier ou deux peut-être pour une durée d'un mois, ai-je entendu dire. Des planches étroites serrées les unes contre les autres serviront certainement de lits. Une immensité séparée çà et là de quelques cloisons verticales. Nous sommes à fond de cale, notre humeur et notre énergie s'accordant peu à peu à cet environnement sombre et caverneux. Seuls quelques rais de lumière proviennent de vagues ouvertures vitrées ovales qui creusent la coque dans les niveaux supérieurs. L'obscurité est notre lot et notre première punition. Mais quelle est donc notre faute ? Nous nous retrouvons là, éberlués, incrédules : il n'est pas envisageable que nous passions tant de temps enfermés dans cette obscurité ! Des mugissements semblent percer, traverser les cloisons, dont le volume s'amplifie au fur et à mesure que les bovins s'approchent de l'endroit où nous attendons, passifs et désespérés. Cette proximité animale nous rassure ; nous sommes en terrain connu, l'immense majorité des paysans que nous sommes tendant l'oreille en même temps que sur certains faciès, des rictus tendent à s'effacer.

6e jour (je crois)

Perdus en pleine mer. Il n'y a plus de terre. De l'eau, de l'eau partout. Nous sommes entassés dans la partie la plus souterraine du bateau. Nos corps de paysans ne semblent pas s'habituer à ladanse incessante, infernale du navire. Onest tiraillé de part en part, à droite, à gauche. Le plancher penche dans un sens, puis dans l'autre. À tour de rôle, nous vidons nos estomacs, la tête tourne, le corps ne sait plus comment se positionner pour rester droit, assis ou couché. Les pensées aussi tournent en rond : quand tout cela va-t-il s'arrêter ? Où en sommes-nous de notre parcours ? Va-t-on s'accoutumer à ces drôles de conditions de voyage, nous qui pour la plupart n'avions jamais quitté le village ? Et pourquoi…

La suite du feuillet apparaissait rongée : la trame lisse du papier quasi transparent avait absorbé lettres et mots ; de petits orifices, des brûlures de cigarettes ? ponctuaient ce début de lettre qui se révélait illisible. Seule une succession de points d'interrogation perforait irrégulièrement le papier qui avait vraisemblablement dû être froissé à plusieurs reprises.

À l'aube, 10e ou 11e jour

Je ne peux résister à l'envie de vous raconter un rêve, un cauchemar plutôt. Un songe qui m'habite depuis plusieurs nuits déjà, comme une obsession, un refrain perdu d'une chanson dont les paroles semblent obscures.

Allongé dans une rizière, dont le vert tendre apaise pourtant mes vagues inquiétudes, je sens imperceptiblement le niveau de l'eau monter, au point que je perds contact avec la terre boueuse. Au fur et à mesure que l'eau devient plus profonde, les tiges s'épaississent et peu à peu se transforment en branches de plus en plus épaisses, puis en troncs noueux. Autour de moi, d'autres personnes se retrouvent comme moi, emprisonnées dans cette forêt d'une nouvelle espèce qui, en à peine quelques minutes, se développe en un réseau inextricable de racines et de lianes. Je suis le centre des regards apeurés de mes congénères, les yeux exorbités tous dirigés vers moi, qui semblent me supplier d'agir. Mais je suis impuissant comme eux à réagir, et ma lâcheté me fait fermer les yeux pour ne plus sentir leur mutique appel au secours.

La nuit est agitée, mais inexorablement mes yeux s'ouvrent, et les pupilles dilatées de mes compagnons me vrillent l'âme. Alors, je m'abrutis de pensées diverses, de décomptes inutiles, de souvenirs que je revisite… et je finis par m'assoupir à nouveau. Parfois, quand la nuit apparaît plus longue, le rêve se poursuit. Des ombres aux formes vagues traversent l'horizon, accompagnées par un infime bruit de clapotis. L'eau semble se diluer au point d'être lentement absorbée jusqu'à ne plus être qu'une masse indistincte de boue qui insensiblement se solidifie. J'ai cru y apercevoir une fois des signes s'inscrire à la surface. Un buffle, dont les cornes singulières semblent proférer une menace ou une injonction autoritaire - je ne sais trop - apparaît, marchant d'un pas lent venant à ma rencontre. Les yeux sont creux, vides, et pourtant, ils ne m'effraient pas.

Et à chaque fois, le rêve revient m'habiter, proposant des variations plus ou moins marquantes. Quand la nuit est longue ou propice à son épanouissement, le rêve offre des méandres qui de nuit en nuit, creusent leurs sillons dans ma conscience. Il me faudra bien ouvrir les yeux, suivre peut-être ce buffle, affronter le regard de mes compagnons nocturnes.

Moi qui rêvais si peu au village, abruti de soucis et de fatigue, je regrette déjà cette existence routinière de travail et d'obligations quotidiennes. Le temps inoccupé déroule une longue pelote d'un filin infini qui comme les toiles arachnéennes emprisonne nos pensées et pèse sur nos pauvres existences.

Le 12e jour ?

Le temps s'étire. C'est un dragon infini, qui sommeille dans l'attente d'un événementvenant briser la succession d'heures, de jours et de nuits gémellaires et dont le vide vertigineux s'insinue sous la peau, derrière nos yeux creux et notre énergie proche de zéro. Le quotidien grignote nos corps affaissés, épuisés par le manque d'activité. Aucune corvée ne nous est imposée. Nous restons entre nous, mais la gestion de nos jours partagés, de nos angoisses, de nos cauchemars est déjà une bien lourde charge. L'immense bâtiment marin semble fendre les flots, sans aucun épuisement, ni pause, ni fait particulier, comme une travée souterraine qui creuse la mer, résolument, au rythme assourdissant d'une violence continue et assumée. Nous ne savons plus repérer l'alternance du jour et de la nuit, la semi-obscurité permanente obscurcissant notre vigilance et développant pourtant notre adaptation à cet environnement sidérant. Assommés de sommeil, de fatigue, de faim aussi. Certains d'entre nous cependant tentent de réagir. Détenus d'une nouvelle espèce, dans un lieu clos pourtant en mouvement, tendus vers une destination dont nous ne connaissons que le nom, craint ou fantasmé : la France, la Mère Patrie, nous sommes ballottés comme d'infimes et multiples particules. Quelques bâtons maladroitement gravés sur le montant des lits énoncent les jours écoulés, mais leur décompte déjà est sujet à discussion. Mais à quoi bon ? À quoi bon savoir que nous sommes au 10e ou 12e jour ? Nous ne connaissons pas la date prévue de notre arrivée, et cette plage temporelle sans bornes nous accable pour la plupart encore plus.

Et puis, un matin ou un soir, sous un ciel clément ou menaçant, l'intensité du bruit des machines apparaît légèrement affaiblie, le bourdonnement de nos oreilles moins continu. Je me fige, sur la défensive. Que se passe-t-il ? Le mouvement ressenti est moins perceptible. L'agitation gagne nos rangs. Nous nous dressons pour la plupart sur les planches de nos bat-flanc. Quelque chose est en train de se produire. Des ordres autoritaires fusent au-dessus de nos têtes, un vacarme soudain, des piétinements puis le bruit de pas qui semblent se multiplier dans une cadence accélérée.

Brutalement, le silence, sans transition. Les machines se sont tues, les vagues agressives se sont adoucies, la lancée de la coque vers un au-delà spatial stoppée soudainement. On attend. On a bien compris que le paquebot a interrompu sa course. Où sommes-nous ? Qu'allons-nous découvrir ?

Un groupe de la garde indigène, dont je reconnais le visage de certains, est descendu. Ils parlent notre langue, et cependant, leur façon de parler, ou plutôt d'aboyer, nous empêche souvent de les comprendre. Mais là, le message est simple :

- Port de Columbo ! 1re escale.

Un frisson parcourt nos échines. Nous allons toucher terre !

Mais le rêve, à peine déployé, s'écroule ; pas d'escale pour le groupe des Travailleurs Indochinois. L'équipage, à tour de rôle, descendra à terre. Nous, nous pourrons monter sur le pont.

L'air respiré à pleins poumons nous coupa le souffle, comme si nos respirations amputées avaient déjà atrophié nos organes aériens. J'avais le regard trouble, celui du myope léger que je suis ; nos yeux également s'étaient accoutumés à l'espace restreint et à la lumière avare. J'avais l'impression que se dépliaient mes poumons gourmands de cet élément vital qui nous avait été concédé avec si peu de générosité. Pareillement, il me semblait qu'au creux de l'iris, le mouvement de la dilatation de la pupille était sensible. J'étais certainement en train de rêver ce retour à la vie naturelle qui bousculait mes nouvelles habitudes d'enfermement, de pénombre et de privation d'espace individuel, tout ceci ayant probablement troublé mes perceptions.

Levant les yeux au ciel, dans un premier temps, je ne distinguai qu'un gris bleuté uniforme. Surveillés par nos garde-chiourmes, nous avions malgré tout la possibilité de nous dégourdir les jambes, et de laisser voguer le regard où bon nous semblait. Je m'approchai du parapet composé d'épais filins d'acier. Aussitôt, on me fit reculer, mais mon œil eut le temps d'apercevoir dans le ciel, une forme flottant dans l'air et qui s'imprima dans ma rétine. Attiré par cette vision fugace, mon regard parcourut l'espace, comme un chasseur à l'affût d'une proie éventuelle ou de quelque chose d'inédit, je ne sais comment dire. Une bourrasque soudaine fit apparaître à nouveau dans mon champ de vision un rectangle coloré qui semblait à la fois autonome dans ses déplacements et guidé par une force volatile mystérieuse. Il semblait flotter, bondir dans une direction, gonflé par un souffle fulgurant, qui s'épuisa brutalement, le faisant choir subitement à la verticale. Il reprenait alors des forces, modifiant sans cesse sa trajectoire, effectuant une chorégraphie que mon regard peinait à suivre. Comme un oiseau de toile colorée parsemée de motifs géométriques, cet objet volant me décolla de terre, ou plutôt du sol humide du pont.

Je revis un dessin entraperçu dans un livre d'histoires pour les enfants plus jeunes que mon maître d'école, mon instituteur français, avait toujours à portée de main. J'en avais déchiffré le titre, en français : « Contes pour enfants d'Extrême-Orient ». L'image de couverture, une peinture, était composée d'un joli cerf-volant, véritable œuvre d'art ; J'en avais appris le nom et le maître, volubile, en avait développé l'origine, le fonctionnement... Mais je l'avais écouté d'une oreille distraite, l'objet déclenchant instantanément la venue de mots et d'images colorés, de visions absurdes d'une fantaisie affolante.

J'avais vu des rizières pourpres

Un buffle augmenté d'ailes empruntées aux libellules mutines,

La pluie diluvienne de la mousson d'été

Les ao-dai des jeunes filles du collège de la ville voisine

J'avais senti, me frôlant, le vol de papillons immenses aux yeux veloutés, marqués d'épais traits de jais

Un banian obséquieux

Un cortège de mandarins soucieux mais dont le turban s'effritait sous l'effet du vent.

On me releva, ce ballet léger, d'une liberté folle qui ne concédait qu'une mince ficelle nécessaire au guidage par une main humaine, m'avait terrassé.

Aussi fragiles que ces objets aériens, nous étions pourvus de chaînes invisibles qui nous maintenaient dans une servilité oscillant entre consentement et passivité. Il nous faudrait, à nous aussi, goûter au vent de liberté, à la fraternité rebelle et tracer un chemin solidaire dans un nouvel espace, aux règles encore inconnues.

Quel lyrisme ! ne put-elle s'empêcher de penser. Quelque chose la troublait, sans qu'elle puisse en définir les contours. Elle avait accès à un récit intime, douloureux, qui rendait compte d'une expérience personnelle et collective. Elle se sentait – a posteriori pourtant - si intrusive. Et à la fois si éloignée. Mais de quoi ? De cet épisode historique qui s'était déroulé il y avait plus de 80 années ? Non, ce n'était pas cela qui la gênait. Pourquoi l'aurait-elle été d'ailleurs ? Il y avait là quelque chose d'inconfortable qui la perturbait. La possibilité de découvrir de l'intérieur une parenthèse fondatrice de ce qui faisait de son père ce qu'il était, ou était devenu ? Peut-être. L'individu taiseux qu'elle avait côtoyé toute sa vie avait pourtant écrit, raconté, partagé… mais plusà la sphère sociale qu'à celle, intime, de la cellule familiale.

Elle se saisit à nouveau du paquet de lettres. La plupart n'était pas insérée dans des enveloppes. De longueurs inégales, certaines apparaissaient comme des brouillons inachevés, d'autres comme des pages écrites avec soin, sans rature, l'aboutissement d'une réflexion maîtrisée. Le récit des escales semblait écrit chronologiquement et constituait un développement central et essentiel. Elle se remit à sa lecture.

Et puis, très rapidement, l'équipage remonta à bord, en même temps que nous redescendions dans les bas-fonds. Non pas à ras de terre, mais dans les profondeurs du paquebot. Nous touchions le tréfonds d'humeurs chagrines, noires. Nos respirations oppressées s'accordaient avec la lenteur de notre descente, à peine accélérée par les hurlements des gardiens. L'atmosphère confinée pesait de nouveau sur nos épaules. Mais pourtant, assez rapidement, nous reprîmes l'habitude d'un rythme temporel sans quasiment aucun repère. Des rêves obsessionnels nous habitaient de façon plus ou moins manifeste. Gémissements ou grognements indistincts constituaient nos mélopées nocturnes ou diurnes. J'avais l'impression que nous étions sans cesse dans un état de somnolence permanent. Nous avions pourtant bien enregistré dans nos états de conscience si peu vaillants qu'il y avait parfois des descentes musclées de la part de nos gardiens, dont nous en ignorions la plupart du temps la raison. Certains de nos camarades, trop mal en point, étaient emmenés avec brutalité dans les niveaux supérieurs. Quelques-uns redescendaient, quelques heures ou jours plus tard. D'autres, non.

À nouveau, ralentissement du rythme et du bruit des machines, environ une dizaine de jours plus tard. Le bateau, dans un mouvement doux et silencieux, finit sa course comme un souffle qui lentement expulse une dernière expiration plus sereine.

Cette fois, pour cette deuxième escale, on tarda à venir nous chercher pour monter sur le pont. Des frissons de nervosité parcouraient nos corps voûtés. Je sentais la colère gronder. Nous savions déjà que nous n'irions pas à terre, mais la nécessité de remonter à l'air libre et venté du pont devenait d'une urgence telle qu'il semblait impossible de retarder de quelques minutes encore son accomplissement. Nous piétinions, la tête levée, anticipant la prochaine ascension des niveaux supérieurs du bateau. Enfin, degré par degré, nous gravissions les marches des escaliers métalliques, étourdis par cet exercice que nous ne pratiquions plus depuis tant de jours. Je cherchais l'air et tentais de calmer la précipitation de ma respiration.

Tout à coup, un jeune paysan de la région du Centre, grimpa sur une sorte de cube métallique, sur la pointe des pieds. Nos corps ressentaient encore le balancement marin qui pourtant avait cessé depuis quelques minutes déjà, mais le jeune homme était parvenu à hauteur d'un hublot. Cependant, un garde, plus vigilant que les autres, sauta sur le jeune détenu qu'il fit reculer en lui agrippant violemment le col. La montée se poursuivit et c'est au terme de notre ascension que nous pûmes enfin goûter à l'air, pourtant surchauffé du port de cette nouvelle escale.

Djibouti, un nom difficile à se remémorer…dorénavant. Lorsque le paquebot quitta le port, un autre jeune paysan, Công Tâm, voulut renouveler la tentative de son compatriote. Il se trouvait au milieu du rang. Je le connaissais un peu. Il était du village voisin au nôtre et je l'avais rencontré dans des marchés locaux. Il était vif, curieux. Lui faisait partie d'une infime partie qui avait choisi un départ volontaire pour la France. En quête d'aventure, il voulait connaître l'océan et les terres lointaines qui peuplaient ses rêves. En passant devant le même hublot qui donne sur la partie avant du bateau, soudain une envie irrépressible d'observer la manœuvre de relevée de l'ancre lui fit ouvrir l'ouverture ovale. Il pencha la tête. Comme la lame incisive d'un destin implacable, la sanction s'appliqua aussitôt, tranchant sans hésitation le fil de sa vie. Des éclaboussures sanguinolentes, des cris qui semblaient lointains, un silence de sidération. Le matricule 1076, originaire de Thanh Hoa, notre province, venait de terminer ainsi sa course vers l'Occident fantasmé.

Les jours aux nuits s'étaient ajoutés, creusant nos ventres, pesant lourdement sur nos énergies et nos espoirs. Djibouti avait pour moi sonné définitivement le glas d'un quelconque espoir et depuis Port-Saïd, la mer, démontée, avait infligé à nos corps épuisés les derniers coups d'une sanction injuste dont les ressacs agressifs avaient désarticulé aussi nos esprits et nos pensées, tournées vers un unique point de salut : le terme du voyage.

Enfin, le bateau peu à peu réduisit son allure, le bruit des machines baissant insensiblement, étouffant graduellement le tapage des moteurs. J'étais fiévreux, affaibli. J'attendais pourtant patiemment de pouvoir quitter cette cale infernale. La remontée semblait répéter la même marche ascensionnelle lors des escales précédentes. Malgré mon épuisement, je fus saisi au fur et à mesure que nous nous élevions dans les parties supérieures du navire par une sensation étrange, inconnue ; une agression qui me frappa le visage dans un premier temps. Comme une gifle soudaine, un déchirement de l'épiderme, une accélération de la circulation sanguine. Le reste du corps fut pris de tremblements que je ne parvenais pas à calmer. Le froid ! Nous venions de poser le pied à Marseille, et le froid serait notre compagnon quotidien en ce milieu de l'hiver 1940.

Débarqués, malgré l'obligation d'adopter nos pas aux contraintes plus ou moins militaires de notre encadrement, nous avions les yeux écarquillés, le souffle coupé, avides de la découverte de cet espace pour nous inédit. Des lumières, partout, puissantes, aveuglantes, qui ne tremblaient pas sous les vagues successives du vent ; de petits foyers lumineux, minuscules, mais qui ponctuaient notre environnement partout, dans le port, les rues, aux fenêtres des maisons, sur les collines environnantes. Un pays de lumière ! Mais la puissance de cette luminosité continue à la fois m'exalta et me fit vaciller.

La lecture de la fin de cette dernière lettre s'imprima d'une façon particulière dans son cerveau. Elle reprit la fin de la missive, la relut. C'était curieux, cette prescience du froid, mais surtout de ce qui allait advenir… comme un narrateur omniscient. Ces lettres, qu'étaient-elles réellement alors ? De vraies lettres écrites par son père ? Ou plutôt des lettres certes, mais plus ou moins fictives que peut-être le temps – ou son père - lui avait en fait destinées ?

Son corps s'affaisse sur le vieux fauteuil du salon paternel. 

Interview pour Tourisme Culture Magazine.
Le roman de Jean-Max !

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le lundi 13 septembre 2021 06:56

Cette nouvelle, écrite pendant un stage cet été, utilise avec bonheur la forme épistolaire, une manière originale et intéressante de raconter. Ce récit fort et émouvant nous permet de découvrir des faits historiques dramatiques peu connus.

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