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David T.
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13 février 2026
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13 février 2026
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"Ses yeux reflétaient je ne sais quelle beauté mélancolique et timide qui me captivait... Ses yeux parlaient d’elle." Sivana Ocampo Après avoir lu plusieurs recueils de nouvelles de Silvana Ocampo, une idée s'impose à moi, une évidence difficile à expliquer. Ce sont bien des nouvelles, il y a bien des personnages, des lieux, des choses se passent, des actes cruels, des morts même, parfois, pourtant, mais l'auteur ne "raconte " pas ou plutôt, là n'est pas l'essentiel. L'enchainement des faits, pourtant bien présent, ne structure pas totalement le récit. Il ne s'agit pas non plus, ou très rarement, de "nouvelles-instants", alors, finalement, qu'est-ce qui se passe dans les nouvelles de Sivana Ocampo ?    Les textes ont la matière, non pas de la fiction, mais celle de la vie telle qu'elle est perçue de l'intérieur dans toute sa texture de sensations, de pensée, d'imaginaire, de paroles, de projections mentales, de rêves, de souvenirs, de peurs ou de désirs, de faits aussi. Les faits ne sont qu’un élément parmi d'autres dans le tissage de la vie vécue. Vécu, voilà peut-être le mot. La vie vécue n'enchaine pas seulement faits, explications, dialogues ou sensations, elle n'est pas non plus seulement monologue intérieur, ou mélange de l'ensemble, elle est une aventure mentale et sensible qui se joue de la réalité, la subit, la sublime ou la fuit. C'est cette plongée dans la vie non pas racontée, mais vécue qui rend ces nouvelles fascinantes. Ce sont aussi de rêves, des hallucinations, des rêveries, des objets, des sons qui ne sont pas ajoutés comme un décor pour faire "réalité",  pas d'effet de réel, mais les facettes d'une sensibilité prodigieusement imaginative que  Silvana Ocampo distille comme les éléments d'un théâtre magique. Ils font avancer le récit. Ils sont le récit plus encore que les classiques péripéties.   Une écriture qui est à la fois très humaine, très sensorielle, et une approche de la psychologie qui se fait au travers de l'imaginaire, des gestes, des paroles, sans chercher à restituer de façon réaliste et construite les conflits, les relations amoureuses ou les amitiés. Tout cela est bien présent, au centre,  et pourtant toujours envisagé "d'ailleurs".  Ni expliqué ni montré, d'ailleurs ce n’est pas quelque chose de "montrable" :  à  la fois une forte présence sensorielle et imaginative, non "pensée "ou analyse, toujours un peu rêvée, et pourtant bien réelle.   N'est-ce pas ainsi, finalement que se passe la vie?  On la traverse, toujours un peu à côté de la réalité, imaginant, filtrant, déformant ce qui se passe?  Très humaine au sens d'une approche globale échappant à la psychologie que je qualifierais de "matérialiste" : assignable à des explications, humaine dans ce que l'humain a à la fois d'insaisissable et de palpable, Silvana Ocampo réussit à recréer cette traversée.   Les recueils Faits divers de la Terre et du ciel et La Musique de la pluie me semblent les plus significatifs de cette façon d'écrire étonnante et stimulante. On peut qualifier les nouvelles du recueil de Silvina Ocampo, Faits divers de la terre et du ciel de fantastiques, ce fantastique intérieur cher à Maupassant. Ici, le fantastique se promène entre intuition de l’avenir et trouble psychique. La construction de ces nouvelles nous introduit dans un temps qui n’est plus linéaire, ni même cyclique, une sorte de tourbillon que la qualité subtile de la composition narrative et de l’écriture de Silvina Ocampo rend familier.   L'exploration du rapport  au temps, à la mémoire, à la réalité - inséparable de la dimension sensitive et inventive de la forme qui lui donne vie- dégage une puissance envoutante. Trouble, qualité poétique des atmosphères, des lieux et des rencontres, ce recueil de nouvelles ouvre simultanément une atmosphère magique et la possibilité de ce que j’ai envie de nommer des « bouffées de réel » tant, au travers d’une phrase ou de deux, ou d'un court paragraphe, j’ai été transportée, j’ai respiré l’air si particulier des confins de l’Argentine où l’auteur nous emmène. Quel immense plaisir de lecture de pouvoir ainsi partager la sensation d’un espace, d’une présence pourtant inconnue et de voir soudain le temps se faire un élément concret, dimension assumée du paysage.   Les personnages ont une vie intérieure intense, parfois une forme de mysticisme dans laquelle l'on pénètre comme une évidence. Le texte se place à une distance particulière de ce qui est raconté : une grande proximité, un accès de plain-pied  à  la vie spirituelle,  à l’intuition mystique. Ce qui est secret, diffus est écrit de façon très directe et perçu comme naturel. Ainsi  les traits de caractère ou les habitudes ne sont pas expliqués comme des faits ou même des tendances, mais par leur manifestation toujours emprunte d'étrangeté ou tout au moins d'une dimension qui échappe à l'explication : les personnages portent en eux  une parfaite imbrication de l'incarnation et de l'enchantement. J'ai été très souvent touchée et troublée par les ambiguïtés des personnages, par exemple, par la perversité subtile et dérangeante de certains personnages d'enfant. Mon seul regret, parfois, le caractère fantastique détourne de la réalité humaine,complexe pour se centrer et ramener le mystère à des pouvoirs magiques ou au rêve.   Un bonheur  de lecture qui peut se  résumer en un seul mot, littérature.  
09 février 2026
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Revisiter une proposition classique : écrire à partir d’un incipit La proposition est classique, elle peut même paraitre un peu trop bateau dans sa forme basique : une phrase est donnée comme déclencheur d’écriture, une base, un tremplin pour une inspiration presque libre et spontanée.     Une proposition d'écriture ancienne et renouvelée Hérité de la rhétorique antique, notamment aristotélicienne, avec les progymnasmata qui avaient pour objectif l’enseignement de l’art oratoire et de la persuasion, ce type d’exercice s’est développé dans une forme écrite et plus littéraire à la Renaissance avant d’être transformé par le surréalisme en une possible voie d’accès à l’inconscient, l’incipit introduisant un élément de hasard que l’inconscient transformerait en texte. Contrainte oulipienne parmi les plus utilisées dans les ateliers d’écriture créatifs, on peut la pratiquer telle quelle, de façon ludique pour des ateliers débutants — même si je n’ai jamais conçu ainsi mes ateliers débutants — elle fonctionne alors sans autre nécessité et préparation que de choisir une phrase stimulante. La forme de base étant le fameux « Je me souviens » en anaphore. Rappelons que l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle)  est un groupe d'auteurs qui pratiquent - de façon très variée - l'écriture sous contrainte depuis 1960. Je souhaite insister sur le caractère multiple de l’Oulipo avec des auteurs comme Italo Calvino, Georges Perec ou Jacques Roubaud dont les pratiques sont irréductibles à une simple dimension ludique.   On retrouve cette dimension de « stimulation sans contenu » dans certains ateliers philo qui rebondissent sur un aphorisme donné comme point de départ. Il me semble que, si cela peut être convivial et stimulant et créer un sympathique moment de découverte, l'absence de références et de contenu autre que la pensée spontanée limite cette pratique à un "premier pas" qui reste au seuil de la philosophie.   Une proposition élaborée Cependant, il existe une technique plus élaborée de ce type de proposition et c’est celle qui m’intéresse : la phrase n’est plus un simple « bouton starter » mis à disposition, mais le lieu d’une exploration préalable qui dépasse le « Ça me fait penser à… » et c’est parti ! Il s’agit d’ouvrir la phrase, d’en découvrir les potentialités. La proposition se fait alors aventure langagière et littéraire autant que moyen de se mettre à écrire. Aventure langagière, car la proposition n’est pas un simple élan, elle s’inspire de la façon dont la phrase s’assemble, se construit, amène le sens, choisit ses mots, met en place un rythme, suggère une tonalité, une implication particulière et notamment instaure une temporalité. La phrase est une histoire en germe, un univers à découvrir avant de partir à la recherche de son propre imaginaire.   L’écriture est alors précédée d’une plongée dans la phrase, ses mécanismes et ses mystères, ses informations et ses potentialités : examen des mots, des constructions, des images, des temps, des sous-entendus, multiplicité des questionnements qu’elle rend possible… La phrase d’incipit est saisie comme une sorte de noyau de formes et de sens que l’on cherche à déployer.     Soubassement théorique de cet exercice d'écriture Cette exploration s’est construite sur un soubassement théorique que l’on trouve chez des penseurs comme Roland Barthes (Le Degré zéro de l’écriture) ou Umberto Eco (Lector in Fabula). Chez ces auteurs, le texte est appréhendé comme un système de signes interconnectés. Cette approche dite structuraliste du texte le considère comme un réseau. Ainsi, l’incipit n’est plus un point de départ plus ou moins arbitraire et nous retrouvons l’idée de germe vue précédemment, un « germe » qui contient potentiellement l’ensemble du texte : ses thèmes, ses structures et ses enjeux. L’on peut aussi relier cette vision du texte à certaines théories sur la psychologie et de la créativité comme le flow créatif ou la gestalt théorie * dans laquelle la perception d’un tout émerge d’éléments initiaux. L’on peut aussi la rattacher à la vision d’une écriture qui ne serait pas linéaire, mais rhizomique, idée inspirée de Deleuze et Guattari notamment dans leur livre Mille plateaux (1980).   Dans cette perspective, la phrase initiale se ramifie en multiples directions, favorisant une génération organique plutôt qu’une construction mécanique. Contrairement à des méthodes d’écriture qui mettent en avant l’idée d’un synopsis global ou d’un plan, le fait de partir d’un noyau, d’une phrase, pour construire le texte encourage une conception de l’écriture comme exploration — mot inévitablement répété déjà plusieurs fois plus haut tant il est au fondement de cette technique d’écriture.     Une technique pour se mettre à écrire Voilà donc que trois façons de provoquer l’écriture se précisent.Deux sont envisageables avec cette proposition sur l’incipit :— l’élan et la plongée directe seuls (que je ne pratique pas : pas de contenu hors de l'expérience d’écriture elle-même). — l’exploration (ici d’une phrase) ailleurs d’un thème, d’une question stylistique, formelle, sensorielle, expérimentale… Elle peut se faire comme ici avant l'écriture, ou en un deuxième temps d’écriture ou de réécriture. Une troisième, étrangère à la proposition à partir de l’incipit : — le plan, le scénario, le synopsis.L’atelier, tel que je le conçois, doit, chaque fois, trouver son équilibre entre le spontané, la liberté d’écrire et le contenu fourni dans le cadre de la proposition. En effet, je ne conçois pas de propositions sans « contenu » - ce terme prenant un sens très large - et sans "exploration" qui ne se réduit pas à la seule écriture libre du participant.     Analyser sans figer Il s’agit, avec l’incipit, d’ancrer l’élan d’écriture dans une forme particulière d’éléments concrets, ceux issus de la plongée dans une phrase. L’atelier bénéficie donc d’éléments pour stimuler l’imaginaire et surmonter les blocages, mais sans se limiter à ces objectifs. Il existe une dimension grammaticale structurelle de cette déconstruction de la phrase : elle ne doit pas avoir un aspect mécanique et scolaire, elle est spécifique à chaque phrase — qui joue parfois sur le temps, les mots, un rythme particulier ou encore le point de vue.   Une « grille » applicable à toutes les phrases est ici complètement inadaptée, il s’agit de s’étonner, de se laisser dérouter, emporter par la phrase puis de noter ce qui la caractérise : de décortiquer son potentiel narratif unique.C’est la phrase, outil introspectif, qui fournit sa propre grille selon ce qu’elle a de remarquable, de troublant et de stimulant. Une partie de cette « plongée », concerne la dimension implicite de la phrase, là aussi, pas de grille, mais une attention, une disponibilité, un peu analogue à celle qu’exige la lecture d’un poème. La lecture de la phrase initiale est double : — interrogative, analytique, précise, concrète.— mais aussi méditative, intuitive, immersive et subjective. Ainsi, la naissance de personnages à partir de la phrase ne peut se faire que par imprégnation, mise en vibration et dépassement de la phrase par l’imaginaire qui se nourrit de la phrase pour inventer et construire les éléments du récit. La phrase s’ouvre, les possibilités sont multiples, il faut ensuite veiller à garder une cohérence avec ce point de départ. Cette double approche est indispensable pour que la déconstruction de la phrase ne limite pas l’incipit à une dimension « théorique » et que la liberté d’écrire n’en soit pas entravée, mais stimulée.    Une fois la totalité du texte écrit, il reste à vérifier, lors de sa lecture complète, que l’ensemble incipit+ texte est parfaitement cohérent. L’incipit « promet » l’intrigue sans la révéler, le texte respecte les promesses de l’incipit, mais de façon non prévisible.     Conclusion  Ce type de proposition permet donc de manipuler la phrase, de la percevoir, de « sentir » de l’intérieur ses mécanismes et ses possibilités, perception qui peut affiner et enrichir la perception et la construction de ses propres phrases.   Elle fait pénétrer de manière à la fois technique et intuitive dans les questions de cohérence et de construction. L’incipit devient un pivot stratégique pour l’ensemble de la narration, un élément architectural, influençant non seulement le démarrage, mais aussi la structure, les thèmes, la temporalité, les personnages et les implications philosophiques ou stylistiques du texte.   Ainsi pensée, cette proposition intègre la double - et nécessaire -  dimension de contrainte commune et d’appropriation personnelle et différenciée qui sont au cœur de mon travail d'animatrice.   *Gestalt : théorie selon laquelle la perception d’un objet n’est pas objective. Elle dépend de l’environnement dans lequel est placé l’objet observé, mais aussi des attentes du sujet qui l’observe.      {loadmoduleid 197} 
05 février 2026
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Incipit, un mot suffisamment sonore et mystérieux pour endosser une nécessité, celle de… commencer. Un mot latin, technique, dont l’étymologie correspond au verbe commencer : la nécessité de commencer s’est matérialisée en un nom ; le verbe a « pris de la substance », une forme d’existence en dehors même de l’action de poser les premiers mots du texte. Ainsi, sous l’incipit, se glisse bien plus que l’action d’écrire un début, bien plus qu’une accroche, c’est une nécessité matérialisée, toute une tradition littéraire et rhétorique, un thème en soi, une aventure.   J’ai listé dans un article, les grandes alternatives fructueuses qui tentent de répondre à la question du « Comment commencer  un texte ? » : (voir https://sylviereymondbagur.atelierecriturestage.fr/component/content/article/incipit-comment-commencer?catid=50&Itemid=101), un article que je complète et module sans arrêt au fil de mes lectures tant l’inventivité littéraire en cette matière semble infinie.   Mes lectures confirment mon idée qu’un incipit réussi, quelle que soit sa forme, a le rôle d’un sas, d’une porte magique. Le moment de l’incipit a quelque chose de fascinant : tel le philtre qui permet à Alice de rétrécir pour passer par le trou de la serrure, un bon incipit nous transforme et nous fait pénétrer au pays des merveilles. Capable de faire basculer le lecteur de réalité à fiction, il lui permet d’entrer dans le domaine de l’imaginaire et du langage comme dans un univers tangible.   Premiers accents d’une voix que le lecteur perçoit, l'incipit introduit le chant de sirène du texte, celui qui le conduira à signer le pacte de lecture : à accepter de prendre l'imaginaire pour une autre réalité. Il y a quelque chose d’ontologique dans ce moment de l’incipit, il a le caractère essentiel de chacun des moments qui rompent le silence.       {loadmoduleid 197} 
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La petite robe noire

Texte-crescendo-fantastique Atelier Crescendo fantastique

Dong ! Dong ! Dong ! Le glas de son chagrin. Madeleine Savière enterre aujourd'hui le compagnon de toute une existence, celui des heures claires, celui des heures plus sombres. Devant la glace biseautée de l'armoire de leur chambre, elle finit de se préparer. Elle pose son sèche-cheveux, s'applique un peu de maquillage pour couvrir les cernes et son teint ravagé. Son chapeau à voilette l'attend sur le lit. Elle renifle, se mouche et, toute de noire vêtue, jette un dernier coup d'œil au miroir.

Scrutant son reflet dans la glace en pied de l'armoire, Madame veuve Georges Savière voit une vieille femme, oui, une vieille femme : teint cireux, visage las, affaissé, plissé, usé. Elle pousse un profond soupir, tamponne ses pommettes flétries, hésite à prendre son chapeau, le pose sur sa tête, le retire, l'emboîte sur ses maigres cheveux jaunis, remonte la voilette et, rageuse, finit par le lancer par terre. Non loin, les cloches égrènent leurs notes funèbres.

Elle approche une chaise devant la glace : une femme entre deux âges la regarde, des mèches poivre et sel voletant sous le souffle d'un séchoir. Elle sent la chaleur sur son crâne et suit le mouvement des mains autour de sa tête, l'une imprimant de ses doigts de menues poussées vers le haut pour gonfler la coiffure, l'autre évoluant autour de la tête tenant l'appareil dont le ronflement couvre le timbre des cloches. Elle n'entend pas la femme qui s'adresse à elle.Celle-ci s'impatiente, ses traits se déforment sous la colère. Alors, Madeleine éteint le sèche-cheveux : la femme a disparu. Incrédule, elle constate que sa chevelure est devenue noire, brillante et souple. Toute excitée, elle saisit sa brosse et commence à la lisser. Elle n'en croit pas ses yeux, s'ébroue, secoue la nappe soyeuse, colle son nez contre le miroir, s'en éloigne, frappe la glace : une femme âgée, obèse, vêtue de noir, vient lui ouvrir.

Des tenues sombres, il y en a plein l'armoire, mais pour la cérémonie, Madeleine Savière veut mettre son unique robe noire. Elle la sort d'une housse, la secoue, tente de la passer. Pas moyen de l'enfiler. Depuis combien de temps ne l'a-elle pas portée ? Elle a tellement grossi. Sa petite robe noire, dire que la fermeture au dos se remontait si facilement ! Heureusement, Georges est là qui s'empresse. Chatouillis et baisers sur la nuque. Il effleure la taille élancée : slicht, d'un coup il a refermé la robe. C'est vrai qu'elle lui va bien. Mais que fait-il ? Dans la glace, elle le voit souriant derrière elle, saisir le collier qu'elle a préparé sur la coiffeuse et le refermer d'un geste doux. Après cela, ses mains s'attardent sur son cou, le caressent délicatement et, peu à peu commencent à le serrer, le presser, le comprimer. Elle veut crier, n'arrive plus à respirer, se débat. Les cloches cognent dans sa tête.

Hoquetante, elle se retrouve seule devant son miroir, se massant le cou, un cou tout fripé qui pendouille…

Elle ne se reconnaît plus. Est-ce bien elle qui baise l'anneau du mari défunt et le glisse sur son propre annulaire ? Comme ses mains sont lisses et fines maintenant ! Et son visage ? Ayant désormais retrouvé sa fraîcheur d'antan, il s'harmonise si bien avec son opulente crinière. Radieuse, elle sourit à son reflet qui tend la main à Georges. Il lui passe la bague au doigt, tous deux courent dans la nef de l'église et ensemble, agrippent les cordes des cloches qui s'ébranlent et se mettent à sonner à toute volée. Les voilà tout là-haut, riant aux éclats. Vertige de l'ascension et de la redescente. Son voile se gonfle comme un parachute et finit par s'envoler. Elle atterrit en douceur. Ses pieds touchent le tapis de la chambre devant l'armoire.

Elle se plante un instant face à celle-ci, l'ouvre en grand et contemple les affaires de Georges. Il y a là un seul costume et quelques cravates pour les grandes occasions mais surtout des vêtements pratiques pour tous les jours. Un a un, les habits s'échappent des cintres et entament une sarabande autour d'elle. Elle saute pour en attraper un, finit par s'emparer d'un lainage, y fourre ses narines, et le respire passionnément. Elle sent le subtil parfum citronné de l'eau de toilette de son amoureux qui l'attire vers lui. Jeune, svelte, l'allure conquérante, elle se sait prête pour l'amour. Il l'entraîne en virevoltant et amorce un pas de danse. Les cloches jouent 'Le beau Danube bleu' au rythme des pas de la jeune Madeleine, ivre de bonheur, valsant aux bras du séduisant Georges Savière.

Elle chevrote les la la de la musique. Tend ses bras noueux vers les épaules de son cavalier. Avance vers lui, hésitant sur ses lourdes jambes où serpentent les varices. Ses yeux perdus dans ceux de Georges, Madeleine n'a pas vu les marches.

Et chute dans l'escalier.

Dong, dong, dong. Le glas du chagrin.

Georges n'est plus là pour pleurer Madeleine.



Charly
La tentation d'Albertine

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Commentaires 3

Invité - Stéphanie le dimanche 24 novembre 2024 09:00

Joli texte et histoire avec ses transitions de dimensions bien maîtrisées.

Joli texte et histoire avec ses transitions de dimensions bien maîtrisées.
Invité - Gina le dimanche 24 novembre 2024 05:18

Quel beau texte! J'aime beaucoup, il m'a emportée !

Quel beau texte! J'aime beaucoup, il m'a emportée !
Invité - Françoise Gailliard le lundi 2 décembre 2024 17:32

Bonjour Stéphanie et Gina
Merci pour vos commentaires qui me touchent.
Amicalement. Françoise

Bonjour Stéphanie et Gina Merci pour vos commentaires qui me touchent. Amicalement. Françoise
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samedi 14 février 2026
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"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

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"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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