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A l'heure du café

Crescendo fantastique en atelier d'écriture Atelier Crescendo fantastique
Six heures vingt-cinq minutes, Martine Ducobar ouvre un œil. Six heures trente très précises, elle tombe du lit, s'échoue sur le parquet. Ce n'est pas la peur d'arriver en retard au travail qui la fait déguerpir du lit. Elle est retraitée. 

Martine Ducobar se lève à six heures et demie. Dans un ordre invariable elle chausse ses lunettes à monture écaillée ; enfile son peignoir molletonné ; glisse ses pieds boursoufflés dans des pantoufles rose bonbon ; se dirige vers la cuisine. 

Depuis des années Ducobar Martine atteint sa cuisine peu après six heures trente. Elle appuie robotiquement sur le bouton de la cafetière électrique, non programmable. Modèle quatre à six tasses, achetée chez Leclerc. Et puis ... La voilà qui s'effondre ...

La veille, Madame Ducobar Martine dépose quatre cuillérées à soupe rases, de café mouture fine, dans le filtre en papier blanc, puis verse toujours la même quantité d'eau dans le réservoir de la cafetière. Elle reprendra du café dans la matinée qu'elle fera réchauffer au micro-ondes. Certains jours elle en reprendra au goûter. A l'aide d'un torchon propre, elle débarrasse le plan de travail de la poudre brune tombée par erreur. Elle extrait du placard un bol. Ouvre le tiroir à couverts, en extirpe une petite cuillère qu'elle pose près du bol. Advienne que pourra : à six heures trente au moment où le liquide chaud va se mettre à couler, il sera là : Germain Ducobar. Ivre mort. S'égosillant dans la cuisine après avoir "descendu" : un certain nombre de verres. Martine dégringole. 

Six heures trente, le liquide noir ébène va se mettre à couler dans la cafetière, la Ducobar titube. La vue du nectar la fait chanter à tue-tête comme lorsque son mari était ivre mort à la fin d'un repas plutôt bien arrosé. Et patatras, la voilà au sol. Toute raide !
Quand la veuve Ducobar est dans sa cuisine de bon matin et que le jus noir du café Grand'mère commence à couler, elle a du mal à tenir debout. L'arabica sent si bon. Il susurre à son oreille avec sa voix envoûtante. "Tu es belle Martine. Comme tu es belle !" C'est ce que dirait Germain, s'il était face à elle, ce lundi de mai où les oiseaux gazouillent. Car Germain Ducobar aimait Martine Ducobar maintenant allongée, telle une grosse masse inerte sur le carrelage glacé de la cuisine.

Quand Martine arrive dans la cuisine peu après six heures trente minutes, elle appuie machinalement sur le bouton de la cafetière électrique. Clic. Dès que le fluide noir jaillit, sa tête commence à tourner. Elle danse alors au rythme de sa voix de Ténor, Germain, c'est vrai, une sacrée belle voix de Ténor lorsque, ivre mort, il chantait dans la cuisine. Les seuls vrais moments où Germain était joyeux avec sa voix parfumée aux arômes fruités. Alors Martine lui préparait une autre cafetière de café Grand'mère mouture fine, qu'elle déposait dans le filtre en papier blanc. Une cafetière de café bien serré pour remettre sur pied le bonhomme. Ça sent drôlement bon ! Martine s'écrase au sol.

Voilà maintenant quatorze ans, quatre mois, quatre jours à six heures trente minutes que Germain Ducobar a décidé de quitter ce monde. Voilà maintenant quatorze ans, quatre mois et quatre jours que le "clic" de la cafetière rend hommage à son Germain. Ces deux-là se sont connus sur les bancs de l'école maternelle, et ne se sont plus quittés. Vous imaginez toutes ces années ? Un exploit non ?
Clic, mon Germain ...Clic... Oh ! le petit bruit du goutte-à-goutte... Hum la bonne ode ...de caf... Mon G...

Chut ! Pas de bruit ! Arrêtez la cafetière ! Martine se repose. Elle rêve allongée sur le parquet...

De qui rêve-t-elle ?... Mais elle rêve de son Germain bien sûr .... 

Demain
Autocar

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