Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Sylvie Reymond Bagur
25 septembre 2026
Textes d'ateliers

Voici l'article  paru dans la revue Éléments sur mon livre édite aux éditions la Mouette de Minerve :  le Process

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Invité - Manon
6 octobre 2026
La dose de curiosité frustrée après la lecture confirme que c'est un bon incipit
Invité - Isabelle LE NéZET
21 septembre 2026
Quel joli voyage. Et si vrai sur la fin quand on aborde les agglomérations après avoir déa...

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07 October 2026
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« Les Hommes ivres de Dieu » est un essai de Jacques Lacarrière qui décrit la vie des anachorètes, ces ermites qui se sont retirés dans le désert égyptien et syrien pour mener une vie de solitude, de prière et de contemplation au début du christianisme, au quatrième siècle de notre ère et donc avant l’arrivée de I’Islam. Rien n’est plus loin de notre société perpétuellement en quête de confort et de facilité que cet ascétisme dont la recherche de détachement du monde et d’effort sur soi semble sans limites. Certains vivants dans des sortes de tombes, d’autres sur des plateformes jugées sur des arbres et sans abris, d’autres dans de minuscules grottes… Au moment où j’ai mis en ligne deux articles sur « nourriture et écriture », j’ai souhaité partager un extrait de cette lecture fascinante. On peut trouver cette quête incompréhensible et même folle, mais elle révèle une dimension de l’humanité qui a existé… La tentation de la maitrise absolue de soi, de la pureté, subsiste sous d’autres formes. Parmi les nombreux aspects développés dans le livre, je me bornerai à évoquer la question de la nourriture et de la règle. En effet, quand l’ascétisme devient trop extrême, il prend le risque de devenir une forme d’orgueil. Pour tenter de départager extrême humilité et extrême orgueil, les ascètes ont senti la nécessité de fixer des frontières, des règles, certes arbitraires, mais concrètes. Deux périls opposés guettent l’ascète qui vit seul dans le désert et la privation : se laisser aller à ses désirs ou se laisser aller à son orgueil en s’imposant des privations excessives. Les deux tentations risquent de faire de lui la proie des démons. Des règles ascétiques devinrent donc nécessaires pour concrétiser le mode de vie juste et pour rassurer l’ascète disposant d’éléments précis pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal.   C’est en ce qui concerne la nourriture et les jeûnes que ces règles s’établirent tout d’abord. Nous savons que la plupart s’imposaient, par exemple, de ne manger que sept olives par jour. Ce chiffre qui peut nous sembler impossible correspond toutefois à la réalité de leur ascèse. Il leur permettait de savoir où commence et où finit le péché. Si l’ascète mange six olives au lieu de sept, c’est un péché d’orgueil, et s’il en mange huit, un péché de gourmandise. L’on retrouve ici le rôle essentiel qu’a joué la nourriture dans la plupart des systèmes sociaux ou religieux.   Le moment, la manière et le contenu de l’acte de manger était - et reste sous des formes atténuées- le symbole des relations sociales, des états spirituels et même, comme c’est le cas pour les anachorètes, un élément essentiel des expériences mystiques les plus hautes. Son rôle est évident dans les religions primitives ou anciennes, mais le christianisme est loin de l’avoir ignoré (communion, Carême, Pâques…).   Comme le rappelle Jacques Lacarrière, un ethnologue anglais Richards a pu écrire que, dans les sociétés dites premières « La nourriture est la source des émotions les plus intenses, elle fournit la base de certaines des notions les plus abstraites et des métaphores de la pensée religieuse… Pour le primitif, la nourriture peut devenir le symbole des expériences spirituelles les plus hautes, l’expression de relations sociales essentielles… » Ce principe opère également pour les ascètes des déserts d’Égypte et de Syrie, ces « athlètes de l’exil » comme les surnomme l’auteur du livre. Ainsi, le pain, pour l’ascète, pouvait passer pour le « reflet de l’âme » et pour clore ce petit cycle d’articles sur nourriture et écriture, j’ai choisi de reprendre ici un épisode de la vie d’un anachorète nommé Jean d’Égypte qui me semble en être une bonne illustration.   « Cet anachorète était en effet si parfait que Dieu l’avait déchargé du soin qui regardait sa nourriture et y pourvoyait par sa Providence. Quand, pressé par la faim, il rentrait dans sa caverne, il trouvait toujours sur la table un pain d’un goût exquis et d’une blancheur sans pareille. Mais ces grands et heureux progrès lui donnant quelque sentiment de vanité et attribuant à sa bonne conduite des bienfaits qu’il ne tenait que de la pure libéralité de Dieu, il commença aussitôt d’entrer dans un certain relâchement d’esprit. Il prie moins souvent, se repose plus longtemps, ne récite plus les Psaumes avec la même attention. Au début, ce relâchement ne se remarqua pas, car, de même que le courant d’une rivière qui a été secondé par l’effort des rames continue d’emporter le bateau même si l’on cesse de ramer, ainsi cet homme était porté par son ancienne habitude à ses exercices ordinaires, ce qui le faisait paraître tel qu’auparavant. Mais son relâchement va s’accentuant, au point que, piqué des aiguillons de la chair, il se sent un jour emporté du désir de retourner dans le siècle. Et lorsqu’il fut entré dans sa caverne pour manger, il trouva bien un pain sur la table, mais moins blanc que de coutume. Et puis, un jour, ses désirs impudiques lui font voir réellement une femme devant lui et il est pris du désir de la posséder. Alors, en rentrant dans sa caverne, il trouva sur la table un pain très sale, sec et comme rongé de tous côtés par les fourmis et par les chiens. Oui, c’est bien ainsi que, soudain, lui apparaît son âme, et ses pensées, comme une multitude de barbares l’assiégeant de tous côtés et faisant pleuvoir sur lui comme une grêle de flèches, entreprirent de le mener tout lié et tout garrotté dans le siècle. »
07 October 2026
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L’acte de manger, la façon d’incorporer la nourriture, revêtent à la fois une dimension personnelle et une dimension sociale. En effet, du social au psychanalytique, manger porte et révèle de nombreux aspects de la vie et de la psyché humaine. Entre choix individuels et pratique rituelle, importance du geste et des sensations, c’est un excellent terrain de réflexion ainsi que d’expérimentation pour l’imaginaire et l’écriture.En voici les principales pistes qui peuvent permettre de développer un personnage ou une scène à partir d'un rapport à la nourriture et de façons de manger. Reste ensuite à trouver les éléments de style et la construction qui leur donneront forme. Un exemple de construction réussie et ses alternatives est développée à partir d'un texte de Pascal Quignard. —   Rapport matériel, esthétique ou spirituel à la nourriture Utilitarisme / esthétismeSe goinfrer / jeûner Plaisir des sens / dimension sacrificielleRapport primaire / rapport esthétique à la nourriture   —   Le rapport à son propre corps au travers de la nourriture Contentement de la satiété / ascèse Plaisir/indifférence / rejetDésir  / dégoûtQuantité / qualitéPlace de l’instinct / du conformisme social / du choix individuelDévoile un tempérament  : fragile, exigeant, délicat. /. puissant, quantitatif, une force vitale   —    Odeurs / couleurs / textures  : tous les sens sont convoquésLa nourriture par les narines, les yeux, par les mains, par la bouche, les dents, la langue, la salive, l’œsophage, la digestion…Rapport à son corps spontané / peur de grossirDématérialisation avec pilules, poudres   —    Le geste de manger et ses diverses composantesDu fait de humer les odeurs, la préhension, l’importance de la mastication, avaler, digérerQualité et rythme du geste : du vorace au délicat Rapport de l’individu à son geste : contrôle, abandonPulsion / retenueIdentification / détachement   —     Le geste reflète un milieu, une éducationÉlégance/rusticitéEnthousiasme / retenue / indifférence    trivialité /méprisMaintien, apprentissage social / abandon aux instincts perçu comme un relâchement ou un retour à la simplicité, à la natureDistinction sociale et rapport à l’autre Comportement pour soi ou pour l’autre (séduction, spontanéité…) Une appartenance à une classe sociale se dessine ou affirme son refus   —      Dimension sociale et individuelleManger seul /  en groupeImportance pour la cohésion communautaire : partage, communionHabitudes alimentaires reconnaissance de ses pairs et individualisation : partage des interditsAu contraire : l es habitudes alimentaires comme façon d’exister individuellement.   —      Rapport affectifNourriture et souvenir : la madeleine de Proust… La gorgée de bière de Philippe DelermLa nourriture d’enfance, l’attachement culturel / le désir de nouveau, d'exotismeNourriture et voyage dans l’imaginaire : l’ailleurs, l’inconnu ou le connu Le fantasme, l’obsession / l’authenticité / la simplicité   —       Sincérité ou contrôleMise en place de rituelsCapacité à s’abstraire du reste de la vie ou pas : manger sans parler, sans écouter, sans voir, sans rien remarquer…   —      Dimension économique Frugalité / gaspillageDépense / avarice   —     Temporalité : l’avant, le moment de l’absorption et l’après…Importance du temps consacré à la nourriture / réduction au minimum   —      Nourriture, sensations, sensualité Sensualité des alimentsRapport entre intérieur du corps / extérieurContactPeur, méfiance poison, cause de futurs désordres corporels  Alimentation thérapeutiqueIrritation ou baume — Dimension érotique Lien avec l’appétit sexuel, rapport à la chair Corps échauffé par la nourriture, rougeur, excitationIdée de dévorer, de manger d’amour, la « mangeuse d’hommes » Formes évocatricesThème du sang  De l’incorporation en soi Sensualité et impudeur du corps vu en train de manger      On peut observer dans le texte de Pascal Quignard et dans le texte de Zola ci-dessous, la diversité des dimensions explorées. Exemple avec plusieurs personnages:"Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette ; c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité."Émile Zola, L'Assommoir.                                  Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :     {loadmoduleid 220}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197}   
06 October 2026
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Portait : le personnage en action, la femme qui mange Pour présenter un personnage autrement que par une suite organisée de détails physiques et psychiques, une solution intéressante consiste à le montrer en train d'agir. Le décrire en train d’agir, le faire voir au travers de ses choix et de ses gestes, cela permet d'échapper à l'impression qu'il se réduit à quelques traits et à la tentation de le réduire à un type humain. Ainsi, le texte le montre et le laisse deviner, laisse le lecteur imaginer. Pour que cela fonctionne, il faut que l'action choisie soit significative du personnage et quoi de plus significatif d'une personnalité qu'une façon de manger ?    Dans Vie Secrète de Pascal Quignard, un livre qui raconte, entre autres, une histoire amoureuse sous forme de fragments, le narrateur décrit la femme aimée en déployant son rapport à la nourriture : « C’est une joie de découvrir devant soi un être dont les yeux s’illuminent devant le plat qu’on lui sert, qui cesse d’écouter ce qu’on est train de lui dire, dont le regard fuit, qui porte irrésistiblement sa fourchette sur le ruban de cèpe, sur l’encornet noir, sur le foie de la bécasse, sur la crête crénelée et grise du coq, sur le morceau de lotte tout blanc ; qui est déjà dans l’autre monde de forêt, d’océan, d’animalité, de chasse où la faim l’a reconduite ;qui prend soudain avec les doigts l’os dépouillé au couteau du morceau de lièvre pour arracher le peu de chair noire qui y est demeurée attachée ;qui saisit une ultime fois, après qu’elle a bu son café, la petite cuillère posée dans la soucoupe pour gratter un reste de coulis ou de crème anglaise qui s’est regroupé dans le bord de l’assiette en suivant l’inclinaison de la table ;dont les joues se colorent, dont le globe des yeux s’écarquille au point de refléter ce qu’il désire et de le répercuter sur sa substance comme sur la surface d’un miroir ;dont la langue pointe, humectant les lèvres très vite ;qui n’avale pas d’un coup le verre de côte-de-nuits qu’elle a saisi ;qui suce un peu l’arête ou la vertèbre de l’anguille avant de la recracher ;qui sourit au cuisinier quand il sort de sa cuisine, qui se lève brusquement quand il s’approche de la table, qui le retient pour s’assurer d’avoir bien reconnu chacun des composants de ce qu’elle a savouré.Je l’ai décrite. »    L'originalité et la réussite de ce texte tiennent d'abord à cet axe particulier (la description de la femme aimée dans son rapport à la nourriture), mais aussi au point de vue qui est, de façon implicite, celui du narrateur (le "je" de la fin, ce "je" qui affirme qu'il l'a ainsi décrite ! ) qui se réjouit de découvrir cette femme face à la nourriture. L'objectif d'échapper au portrait descriptif est atteint : le lecteur a cette femme devant lui avec une impression de réalité et un net sentiment de sa présence que ne donnerait pas une description classique.   Une construction unifiée et rythmée par les relatives Pascal Quignard utilise une façon particulièrement adaptée pour éviter l'impression de liste que donne trop souvent le portrait. En plus de l'impression dynamique que donne le personnage en action, il construit le texte en une seule phrase qui rebondit par des passages à la ligne ponctués par des pronoms relatifs.Cette construction réussit à la fois à maintenir le point de vue particulier du regard et à unifier l’acte de manger comme dans un seul vaste mouvement. Tout un rapport à la nourriture est raconté plus que décrit en plusieurs strates progressives et unifiées en une seule phrase.   La phrase s'ouvre sur « C'est une joie de découvrir », puis  elle se déroule en une longue chaîne de propositions relatives (« qui… », « dont… ») séparées par des points-virgules et des retours à la ligne. Les pronoms relatifs fonctionnent comme une anaphore et rythment le texte par une sorte de scansion
 irrégulière. La phrase ne revient jamais à son verbe principal "être" qui est comme oublié laissant toute l'attention sur les relatives qui mettent en place de petits tableaux animés comme autant de visions du personnage et de ses gestes. On peut remarquer que la forme de la phrase semble mimer (et non raconter) un repas. Les relatives s'enchaînent (« qui… », « dont… ») comme des bouchées. La phrase avance par accumulation et s'apaise avec la satiété du personnage rassuré à la dernière ligne. Rien n'est ajouté, la phrase ne se conclut pas, c'est le narrateur qui termine par un "Je l’ai décrite." affirmation aussi inattendue qu'incontestable, à sa façon...       D'autres constructions unificatrices du portrait ?  Voici d'autres modes de construction que l'on peut substituer à la liste et leur effet comparé  à celui de la suite de propositions relatives proposé par Pascal Quignard.   1.   Les modes classiques de construction au moyen de marqueurs de la chronologie :         - Des mots comme « d'abord, puis, ensuite, enfin » changeraient la nature du texte : on passerait d'un portrait, d'une évocation, à une chronologie, au récit d'un repas. Ils sont déjà présents dans le texte, mais de façon discrète : « déjà dans l'autre monde », « une ultime fois », « après qu'elle a bu son café », « avant de la recracher ». Ils sont enchâssés dans les relatives et ne structurent pas l'ensemble. Construit avec des marqueurs de chronologie, le texte gagnerait en clarté, mais perdrait son unité et donc également le sentiment de mettre en place un personnage. Il perdrait sa généralité :  ce serait un repas précis, et non plus tous les repas, et plus cette forme générale du plaisir de manger. Resterait un seul dîner, avec un début et une fin, et l'observateur deviendrait un chroniqueur.         - « Soudain, brusquement, tout à coup, quand...  » sont des connecteurs de rupture. Utilisés pour structurer, ils dramatiseraient le portrait et isoleraient les  gestes en les chargeant de surprise. Utilisés une fois, en début et en fin comme dans le texte, ils lui  donnent du relief ; répétés, cela  donnerait un récit haletant alors que le texte glisse d'un geste à l'autre mettant ainsi en place le portrait.         - « Toujours, jamais » généralisent et fixent un caractère : « elle ne cesse jamais de… », « elle gratte toujours l'assiette ». On passerait de l'instant au tempérament, du regard émerveillé sur un moment à un jugement sur une personne.           - « Et encore, et puis, et même » créent un effet de surenchère, d'insistance gourmande : « et même, elle suce l'arête ». Ils renforceraient la gradation et l'orienteraient vers la transgression en la commentant. Dans le texte,  la progression se fait par le seul choix des gestes, de la fourchette à l'arête recrachée, et le lecteur la perçoit sans qu'on la lui signale.          -  Les marqueurs d'espace (« devant elle», « de l'autre côté de la table », « au bord de l'assiette »...) transformeraient la scène en cartographie de la table, s'écartant ainsidu portrait. Le texte en contient un seul, d'une grande précision : le coulis qui « s'est regroupé dans le bord de l'assiette en suivant l'inclinaison de la table » qui contribue à accentuer l'effet de réel que procure le texte.   Les connecteurs de chronologie et de rupture introduisent une hiérarchie entre les différents éléments (un début, un sommet, une fin) et accentuent l'effet de narration.    2.     La parataxe : l'écriture en phrases courtes. « Ses yeux s'illuminent. Elle cesse d'écouter. Son regard fuit. Elle porte sa fourchette sur le ruban de cèpe. » Le rythme devient haché, presque cinématographique, comme une succession de plans. On gagne en vivacité, mais on perd la montée continue, la sensation d'une seule vision ininterrompue d'un personnage unique et ainsi disparait la mise en place du portrait.   3.     L'anaphore : répétition en début de phrase du pronom sujet. « Elle cesse d'écouter, elle porte sa fourchette, elle saisit la cuillère… » L'être devient sujet de ses actes et l'on entre à l'intérieur de  la scène. Tandis qu'avec les relatives, le texte restait vu de l'extérieur comme à travers la joie de celui qui observe, avec l'anaphore, il devient devient une suite d'actions et ne constitue plus aussi nettement le portrait.   4.     L'infinitif répété après « de ». « C'est une joie de le voir cesser d'écouter, de le voir porter sa fourchette, de le voir gratter l'assiette… » C'est la construction dont l'effet se rapproche le plus de celui des relatives : l'élan rythmique de l'anaphore et la phrase unique demeurent. Mais le regard de l'observateur est alors explicite (« voir ») et il devient le principe structurant omniprésent au détriment de la personne regardée et de son portrait. Au contraire, les relatives effaçaient progressivement sa présence.   5.     Les participes présents ou gérondifs. « Cessant d'écouter, le regard fuyant vers, portant sa fourchette sur… », construction fluide, mais qui ne dessine pas aussi bien le portrait car elle met l'accent sur la simultanéité, sur le mouvement en train de se faire. Le ton devient plus littéraire, plus intense et moins intime, moins charnel.   6.   La polysyndète avec « et » répété. « Et elle cesse d'écouter, et son regard fuit, et sa fourchette se porte… » L'effet est celui d'un flux, d'une ivresse. Le rythme est plus lent. Là aussi l'accent est mis sur chaque action qui prend une dimension solennelle quasi symbolique avec une tonalité presque biblique et une impression de litanie.   7.  L'énumération nominale. « Les yeux qui s'illuminent, le regard qui fuit, la fourchette, le cèpe, l'encornet… » Le texte devient une liste, un inventaire de faits précis et c'est justement ce que l'on cherchait à éviter. L'unité de l'action du personnage, la possibilité de le deviner a quasiment disparu     Pour conclure, l'emploi anaphorique des propositions relatives permet de cumuler :   - l'énumération - l'unité et le mouvement d'une longue phrase et - le point de vue du narrateur qui regarde de l'extéreur Tout ceci sans donner une sensation de procédé mécanique grâce au passage de « qui » à « dont » (« dont les joues se colorent », « dont la langue pointe »). Aucune des autres formes d'organisation du portrait ne réunit ces trois effets à la fois.   En somme, les relatives ne hiérarchisent rien : tous les gestes ont le même poids, la même valeur d'indice du plaisir de manger et la même importance dans la découverte du personnage. Le texte reste dans un présent élargi où l'attention se porte sur la femme qui mange, sur ce qu'elle mange et comment elle le mange bien plus que sur le déroulement du repas.   Pour revenir à notre premier sujet, si "le personnage en train de manger" est un excellent thème pour esquisser un portrait, toute action dans laquelle un personnage se projette, s'investit (danser, marcher, travailler...) peut être un bon support de portrait qui s'intègre plus naturellement à un récit qu'une description classique. C'est une possibilité supplémentaire qui n'enlève rien à l'intérêt de la description dite "classique" qui peut évidemment être piquante, sensible, émouvante, savoureuse et tant de choses encore !                                 Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :     {loadmoduleid 220}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197} 
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Cher Monsieur

livre-prix Atelier Ironie

Nous avons bien reçu votre manuscrit et nous vous remercions de l'avoir adressé aux éditions du Vent.

Malgré des qualités indéniables, nous n'avons pas été suffisamment convaincus par votre texte pour vous en proposer une publication.

Bla, bla, bla…bla…bla…bla…

Nous vous prions de croire, Monsieur, à nos regrets ainsi qu'à l'assurance …..et patati etpatata….

17 Avril

Et voilà, encore un refus ! Tu parles de regrets … ! Quelle hypocrisie ! Je le sais bien qu'il a des qualités indéniables mon manuscrit, c'est moi qui l'ai écrit ! Je sais bien que ce n'est pas un texte qui se donne facilement.

Aujourd'hui tout le monde regarde son nombril et s'imagine que délayer ses pleurs et ses miasmes par écrit c'est faire de la littérature, chacun se prend pour le nouveau Proust.

Moi je n'écris pas pour être dans l'air du temps ou pour répondre à ce que l'on attend de moi. J'ai seulement un peu d'exigence envers moi-même et surtout envers La Littérature ! Bien sûr, cela demande au lecteur un peu d'efforts pour entrer dans le texte, cela exige un peu de concentration et d'attention pour ouvrir son esprit à d'autres pensées que la sienne.

Aujourd'hui, tout doit être simple, il faut écrire au présent, faire des phrases courtes, sujet-verbe-complément, pas plus, et surtout pas de polémiques mais de l'émotion à gogo !

Ça dégouline ! Je déteste ça !

Je reconnais que mon texte était peut-être un peu trop dense, trop difficile. Une seule phrase, peu de ponctuation, ça a sans doute été jugé provocateur. Ils n'ont rien compris évidemment, j'ai l'habitude … ! Pourtant d'autres l'ont déjà fait avant moi. Gabriel Garcia Marquez, Virginia Woolf …pas des moindres… ! Je ne me compare pas à eux, mais quand même ! Les éditeurs croient que les lecteurs ne sont pas prêts à ça ! Et après on me reprochera de ne m'adresser qu'à une élite ! Je n'y suis pour rien si je suis en avance, après tout n'est-ce pas la mission de l'écrivain : Eclairer !

Comment faut-il que j'écrive pour être lu ?

Ces refus à chaque fois, c'est d'une humiliation !

19 Avril

C'est Nathalie en voyant ma colère et ma déception qui m'a suggéré de tenir ce journal ; selon elle ça pourrait m'aider à comprendre pourquoi ces refus, parce qu'évidemment

celui-là n'est pas le premier. Je dois en être à 4 ou 5, je ne sais plus. Et elle, elle doit en avoir marre aussi, parce qu'à chaque fois, on y croit tous les deux.

Moi, je m'y vois bien. Dans un tiroir de mon bureau, j'ai déjà le Mont-Blanc pour les signatures dans les librairies. Et puis… je me demande si j'accepterai le Goncourt, je n'ai pas encore tranché. Ça pourrait être vu comme une compromission de plus.

Attention à ne pas aller trop loin !

Elle, Nathalie, elle est plus terre à terre. Ce qu'elle attend, c'est le fric que ça va rapporter, je sais qu'elle en a marre de notre deux-pièces, elle me le répète assez souvent.

Je ne l'écoute pas toujours, mais là, je l'ai fait. Elle a peut-être raison, on verra bien.

Et puis, écrire un journal, c'est pas trop difficile, les mots viennent tout seul, j'ai pas besoin de me torturer à chercher un sujet puisque le sujet c'est moi.

Je pourrais peut-être le publier ensuite, c'est la mode aujourd'hui de publier son journal d'écriture, les notes qu'on prend, les ratures, les réflexions qui montrent les difficultés de la création.

C'est une bonne idée à garder dans un coin de ma tête, parce qu'en ce moment je me sens un peu à sec.

23 Avril

Rien écrit depuis 4 jours. Rien. Vacances de Pâques obligent. Une semaine dans la famille de Nathalie, à la campagne, je pensais que ça allait être bon pour mon inspiration, le silence, l'air pur, les balades en forêt, mais non, des mômes partout excités à la perspective de se goinfrer de chocolats, discussions genre café du commerce avec le beau-frère…les éternelles allusions de la belle-mère qui a très envie d'être grand-mère…

Pitié !

24 Avril

Mes ambitions sont ailleurs. Personne ne comprend vraiment ce que c'est que de sentir qu'on porte une œuvre en soi et de ne pas être reconnu, de ne pas être compris !

Ce que je veux c'est partager ma vision du monde avec mes lecteurs, il ne s'agit pas de faire un essai, je ne suis ni sociologue ni philosophe, mais je veux transcender le réel, que mon œuvre reflète métaphoriquement la décadence de la société.

Notre monde vacille. Tout s'effondre. Nous vivons dans un champ de ruines, le précipice est là et nous ne le voyons pas. Comment raconter ce chaos ? Quel sujet ? Sous quel angle ?

Une catastrophe écologique, ça a déjà été fait ! Les villes désertes pendant le Covid, miroirs de nos intérieurs abandonnés, c'est peut-être pas mal… A voir !

Et l'écriture ? Mon intuition me dit qu'il faut qu'elle soit chaotique elle aussi. Pour l'instant je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais je me comprends et ça me plait !

Je dois être dans la subtilité, plus modeste aussi peut-être !

Je me sens comme un lanceur d'alerte.

26 Avril

Je viens de lire un livre qui s'appelle « Regarde les lumières, mon amour », je me souviens plus du nom de l'autrice, (c'est comme ça qu'on dit maintenant !). Je m'attendais à une belle histoire d'amour qui allait me faire du bien et puis, pas du tout ! Le livre se passe dans le supermarché dans lequel cette femme fait ses courses, elle observe les gens, ce qu'il y a dans les rayons, ce qu'ils achètent et elle en tire des réflexions sur notre époque, je ne m'attendais pas à ça ! Choisir un supermarché comme sujet de roman, c'est gonflé ! …Moi j'aurai pas osé, mais c'est peut-être là que je me trompe !

En cherchant sur Wikipédia j'ai vu qu'elle s'appelait Annie Ernaux et qu'en plus elle avait eu le prix Nobel de littérature il y a quelques temps.

Ça m'a un peu estomaqué !

Et pourquoi je ferais pas pareil ? M'inspirer de la vie des gens, des vrais gens !

Je pourrais choisir un lieu, m'y rendre régulièrement et rendre compte de mes observations comme un entomologiste. Le tram, la salle d'attente, le marché… ? ou bien un fait divers, y'en a bien assez, j'ai le choix !

Mais, si Annie je ne sais plus quoi, elle a fait ça, c'est peut-être aussi parce qu'elle n'avait plus d'inspiration !

Heureusement, j'en suis pas encore là !

28 Avril

Nathalie, elle voudrait que je reprenne le boulot, je sens que ça l'énerve de me voir à mon bureau quand elle rentre le soir. Aussitôt elle se précipite pour ouvrir les fenêtres à cause de la fumée. Elle est un peu maniaque ! Après elle râle parce que j'ai pas fait les courses, parce que la pièce est en désordre, parce que j'ai pas mis le lave-vaisselle en route…en fait elle râle tout le temps…Elle ne sait pas la chance qu'elle a de vivre avec quelqu'un qui a du talent, avec quelqu'un qui va lui permettre de s'élever un peu, parce que pour l'instant en dehors de son salon, de ses clientes et de ses magazines, elle, y'a pas grand-chose qui la transcende ! J'en connais qui aimeraient bien être à sa place !

Mais quand on en sera à 10.000 exemplaires vendus, on verra si elle continue de râler.

C'est vrai que j'ai arrêté de travailler il y a quelques mois. Au boulot je perdais le contact avec mon inspiration, mais comment faire autrement ? Elle voulait pas que j'arrête, elle criait On va pas s'en sortir !Pour elle y'a que le fric qui compte ! Mais j'ai été patient et après beaucoup de discussions, elle a fini par être d'accord.

Et maintenant, les reproches !

Nous les artistes, on est des êtres fragiles, on a besoin de soutien, d'encouragements, personne ne sait à quel point on doute de nous, personne ne sait combien c'est dur d'entendre trop souvent une petite voix qui répète en boucles qu'on va pas y arriver alors qu'on sait que notre seule façon d'être au monde c'est Ecrire !

29 Avril

Ce matin, dans le tram pour aller chez le dentiste, je regardais les gens se bousculer, monter, descendre, s'installer avec leur cabas, leur téléphone, leurs gosses, faut voir l'air qu'ils ont les gens, fatigué, triste, ailleurs, vieux, les gamins excités, mal-élevés, les conversations à voix haute…Et tout d'un coup, j'ai eu un déclic, mon terrain d'observation je l'avais devant moi, ça a été comme une illumination, je vais partir du réel moi aussi, sauf que moi, mon réel ça va être les gens, je vais faire leur portrait sur le vif, le portrait des figures du chaos, l'incarnation de la médiocrité !

J'ai pris quelques notes :

Une femme regarde une vidéo de chat en riant alors que pendant ce temps les glaciers et nos consciences s'évaporent. Décadence contemporaine

Le dos courbé, le visage aspiré par les rectangles lumineux, chacun scrolle à la recherche de celui qui lui dira quoi penser et quel masque choisir. Médiocrité générale.

Le silence fait peur. Nous ne sommes plus que quelques-uns à penser encore. Lucidité tragique.

Evidemment ce sont des bribes… mais c'est un bon début… on sent qu'il y a une pensée derrière, ça a de la profondeur !

J'ai enfin trouvé le sujet à la hauteur de mon ambition …et de mon talent !

J'ai déjà le titre : La Nouvelle Comédie Humaine !

3 Mai

C'était trop beau ! Depuis que j'ai trouvé mon sujet, c'est le black-out total ! C'est peut-être l'ampleur de la tâche qui me fait peur !

Je suis à sec, plus rien, pas un mot.

Faut dire qu'hier et avant-hier j'ai été réquisitionné pour aider le beau-frère à déménager, « Puisque tu ne travailles pas, tu pourras venir nous aider… ?». Pour eux, je m'amuse, je gribouille… Ce que je fais c'est pas un travail.

Et ça fait 4 jours que je passe mon temps à contempler mon ordinateur. Je reste des heures à remuer, touiller, mélanger un tas d'idées toutes plus importantes les unes que les autres sans arriver à me lancer. Je n'arrive pas à développer, je ne vais quand même pas passer mes journées dans le tram, ça va paraitre suspect à force…

5 Mai

Nathalie m'a posé un ultimatum. J'ai 6 mois pour avoir un contrat avec un éditeur ou un boulot, sinon elle s'en va !

8 mai

Nathalie n'osera pas me quitter, sa menace ne me fait pas peur, sans moi elle n'arriverait pas à grand-chose, la pauvre petite.

9 Mai

Je ne sais pas pourquoi mais en ce moment, je suis à deux doigts de tout envoyer promener, mes ambitions, mon projet, la Littérature ! Je donnerais tout au monde pour ne pas me trouver devant cet écran, dans ce bureau qui relève plutôt de la chambre de tortures que du cabinet d'écriture. Plusieurs semaines que ça dure, je ne m'en sors pas.

Ecran blanc.

Je me demande comment ils font, les autres, j'en connais qui font allègrement leurs 1000 caractères par jour, moi je ne suis pas dans cette catégorie. Pour faire une phrase dont je n'ai pas honte, je dois arracher les mots un par un à mon pauvre cerveau, y'a des périodes comme ça !

Et du coup j'ai pensé à Sartre ! Avec Simone ils écrivaient dans les cafés, au milieu du va et vient des gens, des conversations, de la vie quoi ! Pourquoi pas essayer… Changer d'ambiance ça peut être bien ! Je ne supporte plus l'appartement avec ses odeurs de chou-fleur et Nathalie qui me fait la gueule ! Changer de lieu, ça me ferait des vacances !

15 Mai

Qui a dit : « Il faut écrire parmi les hommes » ?

Depuis quelques jours, je me suis installé au Café de la Mairie, bien au fond pour être plus tranquille. C'est sûr que c'est pas la même ambiance qu'aux Deux Magots, ici la télé est allumée en permanence, les gens parlent fort, s'engueulent souvent à propos de tout, le tiercé, le foot, la politique …C'est pas simple pour se concentrer, moi qui voulait du changement, je suis servi mais j'ai quand même un peu de mal, avec le bruit. En plus, toutes les heures le serveur revient pour que je renouvelle ma commande, je suis abruti de café, je ne dors plus, je m'énerve pour un rien. Je ne sais pas si je vais tenir bien longtemps !

Il y a quelques années j'avais essayé la recette d'Amélie Nothomb, le champagne, ça m'avait coûté une fortune et ça n'avait rien donné de concluant. Le seul avantage c'était l'euphorie dans laquelle ça me mettait, Nathalie était plutôt contente, mais pour écrire, rien, nada.

20 Mai

Au café, depuis quelques jours, y'a un type qui me regarde bizarrement, il se met toujours à la même place, gourmette et chaîne apparemment en or, montre connectée, pas tout à fait mon style, mais sa curiosité me flatte un peu, il est là chaque matin devant son p'tit blanc et ne me quitte pas des yeux. C'est au point que nous avons fini par nous saluer en arrivant.

Et puis ce matin il s'est approché, m'a demandé s'il pouvait s'asseoir, ce que je fais l'intéresse. Est-ce que je suis vraiment un écrivain ? Quel genre de livre j'écris ? Est-ce que j'ai déjà publié ? J'étais un peu déconcerté par sa démarche et en même temps assez honoré de voir qu'il avait très vite reconnu l'écrivain en moi.

Ne sachant pas à qui j'avais à faire, prudent, je lui dis que j'avais des textes en attente de publication, que l'écriture était toute ma vie, que j'avais un projet en cours mais que j'étais pour l'instant confronté à celle que j'appelais ma pire ennemie, la page blanche ! Ce qui était selon moi, le lot de tous les grands écrivains !

Il avait l'air très intéressé.

Il me dit qu'il était influenceur sur Instagram, coach de vie et expert en développement personnel, qu'il avait lui aussi un grand projet. Il voulait changer des vies, révéler des âmes et écrire tout ça dans un livre, il était sûr que ça marcherait !

J'ai mis un moment à saisir pourquoi il me racontait tout ça et puis j'ai compris … !

Il ne pouvait pas l'écrire seul, il lui fallait un vrai écrivain, quelqu'un qui maitrisait l'orthographe, la syntaxe et tous ces trucs-là comme il disait. C'est en allant faire son tiercé qu'il m'avait repéré, je lui avais donné l'impression d'être un gars sérieux.

Je n'arrivais pas à réaliser vraiment ce que cela signifiait ! J'avais l'impression qu'il parlait à quelqu'un d'autre ! Il m'avait pris pour un écrivaillon que l'on paye à la ligne, un scribouillard de feel-good. Il n'avait pas mesuré à qui il s'adressait.

Comment une idée pareille avait pu germer dans la tête de quelqu'un qui venait d'une autre planète. Quel rapport avec moi ? avec la Littérature !

Je me sentais humilié, déshonoré.

Je me suis levé, j'ai fermé mon ordinateur et en le regardant froidement, je lui dis que je ne mettrai jamais mon talent au service de quelqu'un d'autre, qu'il ne serait jamais question que je sois le nègre de quelqu'un ou pour être politiquement correct le prête-plume, le sous-traitant, l'écrivain fantôme, le soutier de la littérature ! Jamais ! Je n'allais pas me prostituer, je suis un écrivain moi, mes livres je les écris avec mon cœur, avec mon sang !

Il s'est figé, surpris, ne s'attendant sans doute pas à cette réponse, mais il s'est vite repris et me dit que c'était normal que j'ai besoin de réfléchir, qu'il me donnait quand même ses coordonnées sur Instagram et que j'aurai qu'à lui mettre un message quand je serai prêt. Il semblait assez sûr de lui !

Je quittai le café la tête haute mais pour la première fois depuis très longtemps j'avais envie de pleurer !

22 Mai

J'ai fait la bêtise d'en parler à Nathalie en rentrant à la maison. J'ai vu avec surprise qu'elle connaissait bien ce genre de littérature, elle était intarissable sur le sujet, trop contente de parler de choses que je ne connaissais pas. J'ai eu droit à tout : le yoga tantrique, la méditation en pleine conscience, le cri primal, les mantras, l'immersion dans le froid afin de se reconnecter avec les autres…et j'en passe !

La méthode Coué, oui ! Le bonheur à tout prix !

Et elle a commencé à me tanner pour que j'accepte la proposition de mon coach de bistrot. Elle était tout excitée, comme si elle avait enfin l'autorisation de jouer sur mon terrain ! Ça sera formidable, tu vas enfin écrire quelque chose d'intéressant, d'utile et puis c'est sûr, ça va se vendre !

La totale quoi ! Si j'avais des doutes sur ce qu'elle pensait de moi, là, j'étais servi !

Mais je m'efforçais de ne pas réagir, droit dans mes bottes et fidèle à mes convictions.

La Littérature avant tout !

25 Mai

Nathalie revient à la charge pratiquement tous les jours, elle me saoule avec ce type, elle voudrait le rencontrer pour qu'il lui parle de sa philosophie, de sa méthode et de la manière dont il envisage notre collaboration, financièrement surtout.

La voilà qui se transforme en agent littéraire maintenant, j'aurais tout vu !

Et quand j'ai poussé un coup de gueule pour qu'elle me fiche la paix avec ça, elle m'a rappelé son ultimatum et me dit que ça tenait toujours.

Je n'ai pas répondu.

Avec tout ça, ma Nouvelle Comédie Humaine est bien loin. Ce type m'a complètement perturbé avec sa proposition, je ne sais plus où j'en suis.

28 Mai

Nathalie a rencontré le coach, il est génial, elle s'est beaucoup retrouvée dans sa manière de voir la vie, c'est une chance pour nous deux cette rencontre, j'ai enfin trouvé du travail et je pourrais en même temps profiter de ses conseils, ce qui n'était pas de trop !

Plus rien ne la retenait !

29 Mai

J'ai passé la nuit à peser les deux scénarios !

Je me lance là-dedans, je trahis mes maîtres, Balzac, Schmidt, Foenkinos, Pancol et j'insulte tout ce que j'aime dans la Littérature ou bien je me dis que ce sera temporaire, histoire de se refaire un peu financièrement, de payer nos dettes et de s'offrir un appartement.

Je suis en plein dilemme cornélien !

12 Juin

Nathalie a décidé pour moi. Je n'ai pas eu le choix.

Ça fait déjà 2 semaines que nous avons eu notre première réunion de travail.

Avec Jonathan je suis entré dans le monde des algorithmes ! Ce qui compte pour lui ce n'est pas écrire pour être lu, mais écrire pour vendre.

Ce que je dois écrire, ce sont des stories qui doivent obtenir un score élevé. Il faut des mots chocs, émotionnels surtout, et que ça percute… En fait, il n'a rien à raconter, ce qu'il veut c'est avoir des abonnés sur Instagram et le plus de followers possibles, c'est ça qui paye.

J'apprends à ravaler ma dignité.

Je me résigne en intégrant ses délires dans un style accessible, fluide, séduisant. Beaucoup de superlatifs et de points d'exclamations.

J'enrobe ! j'enjolive ! ça lui plait et ça marche ! Comme il dit, Pas de mental ! Rester dans la vibration !

Il parait qu'à chaque publication sur Insta, les commentaires sont tous plus élogieux les uns que les autres. Merci Jonathan, tu as changé ma life ! Le nombre de followers augmente et le tiroir-caisse n'arrête pas de sonner.

19 Juin

Chaque jour il m'envoie des notes vocales, souvent à 3h du matin, d'un souffle inspiré il me parle de ses visions astrales, de ses vibrations qui doivent aider les chakras du lecteur à s'ouvrir.J'essaie de proposer de vraies idées, de tenter quelques résistances stylistiques, une métaphore un peu fine, une tournure ironique, un peu de deuxième degré mais lui réagit tout de suite : On est pas là pour faire du Proust, on est là pour changer la vie !

J'ai dû renoncer !

Il peut aussi choisir une citation sur Pinterest et me demander d'en faire le narratif, comme il dit. Je ne suis pas sûr qu'il sache ce que ça veut dire, mais à moi de transformer ces truismes en révélations !

Hier c'est la phrase Souris à la vie et la vie te sourira ! qui l'a impacté !

Voilà ce que j'en ai fait :

La vie n'est pas un long fleuve tranquille !

Quand tu es fatigué, que tu vois tout en noir, que tu n'en peux plus :

Oublie ton égo !Place-toi hors de ton mental ! Sois dans le moment présent ! Totalement !

Et mets en pratique le feed-back facial (comme je l'ai expliqué dans mon post du 14 Juin).

Tu verras, le sourire a des effets magiques. Il t'aidera à te reconnecter avec ton moi profond avec tes vibrations intérieures. Ta vie elle-même sera une vibration. Tu te sentiras réaligné et ton sourire pourra accueillir un autre sourire.

Souris à la vie, elle te sourira.

Je me surprends moi-même !

22 Juin

Hier j'ai ouvert le fichier de La Nouvelle Comédie Humaine, ça m'a fait drôle de me lire, même si ce n'était que quelques notes. Mes phrases me semblaient lourdes, manquaient d'impact, d'intensité ; sur le moment j'ai eu envie de rajouter quelques points d'exclamations et puis je me suis vu !

C'est moi le scribouillard de feel-good maintenant. C'est pathétique ce que je suis devenu !

14 Septembre

Je n'arrive pas à y croire ! Jonathan a réussi à faire éditer les textes et le livre vient de recevoir le prix Good-Life du Développement Personnel 2025.

Je ne sais pas qui est l'imposteur dans cette histoire !Je suis publié mais à quel prix ! Il n'y a que moi qui connait le véritable auteur de ce livre, l'autre imbécile se pavane comme un coq sur la scène le trophée dans les mains !

J'avais sans doute des rêves trop grands.

Je ne suis pas un écrivain, je ne fais que vendre des illusions avec des phrases courtes.

Ça a le mérite de procurer une forme de paix. Les virements tombent régulièrement.Nathalie est heureuse, elle a enfin son appartement avec vue sur le parc

C'est mieux que rien !

Camille L.

14 Juin 2025 

Nombril
Les bijoux de famille
 

Commentaires 1

Invité - Claire Pasquié le jeudi 4 septembre 2025 16:25

Ça été un plaisir de lire ce journal. J'en ai beaucoup aimé le ton rempli d'humour. La critique de notre société est menée avec finesse car l'ironie est percutante sans être méchante. Percuter avec légèreté n'est pas si simple ! Ironie envers les philosophies ambiantes, les modes littéraires, mais ironie aussi envers soi-même. Nos ambitions, nos faiblesses, nos tentations, nos doutes sont subtilement pointés du doigt. Si bien qu'un célèbre adage de l'Ecclésiaste m'est aussitôt venu à l'esprit après le point final, "Vanité des vanités, tout est vanité". Eh oui, il nous faut affronter la réalité et cependant garder l'espérance. Et la joie d'écrire !

Ça été un plaisir de lire ce journal. J'en ai beaucoup aimé le ton rempli d'humour. La critique de notre société est menée avec finesse car l'ironie est percutante sans être méchante. Percuter avec légèreté n'est pas si simple ! Ironie envers les philosophies ambiantes, les modes littéraires, mais ironie aussi envers soi-même. Nos ambitions, nos faiblesses, nos tentations, nos doutes sont subtilement pointés du doigt. Si bien qu'un célèbre adage de l'Ecclésiaste m'est aussitôt venu à l'esprit après le point final, "Vanité des vanités, tout est vanité". Eh oui, il nous faut affronter la réalité et cependant garder l'espérance. Et la joie d'écrire !
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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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