Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Camille L.
24 février 2026
Textes d'ateliers

 6 heures à la pendule de la cuisine. Il boit son café en regardant par la fenêtre. Il pose son bol sur l'évier, met ses bottes, attrape un panier dans l'entrée et sort. Dehors, le chien l'attend, frétille, saute avec des petits jappements et le devance pendant qu'il traverse la cour. Il pousse...

Derniers commentaires

Invité - TORRES
13 février 2026
Merci Jean François, oui, je trouve même le termes d’IA déjà préoccupant même si ce sujet...
Invité - jean francois
13 février 2026
Belle idée ( si l'on peut dire!) que ces livres évolutifs... La remise en cause du droit d...

Derniers articles de mon blog : conseils d'écriture, exemples, bibliographies, mes textes...

01 mars 2026
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  La liberté formelle : forme et poésie contemporaine  Plus j’écris de la poésie et plus les enjeux et les questionnements se précisent : que faire de la  liberté de la forme qui s'offre au poète depuis le XIXe siècle?   L’on définit souvent l’écriture poétique  par le primat donné à la forme sur le message. Il y a là quelque chose de vrai et pourtant de très largement insuffisant. La poésie instaure  un rapport à la forme et au fond qu'il s'agit de spécifier pas seuelement une prééminence de l'uune sur l'autre. La définition précédente semble orienter la poésie vers une sorte « d’art pour l’art », un peu de fond, très au fond, un peu vague et puis la prééminence de la forme. Mais une forme dont le travail est bien souvent, dans la poésie contemporaine,  la recherche “d’informe” : quelques images, mots seuls ou en duo, fragments en chapelets sans fil…     Et, évidemment, de la possibilité usée jusqu’à saturation, de la disparition de la syntaxe. C’est devenu, bien souvent un dogme : pour faire de la poésie, il faut — et même il suffirait — de désarticuler, de faire disparaitre les articulations de la phrase. J’ai assisté à des “ateliers de poésie “ et le travail, c’était cela : délier les éléments de façon systématique, sans savoir vraiment pourquoi, ce serait cela écrire de la poésie. Cela m’a fait penser à ce que l’on a fait de la liberté sexuelle. Ce qui était au départ, une conquête, une possibilité nouvelle et précieuse est devenue à force d’en user et d’en abuser sans savoir ce que cela apportait - sauf qu’il fallait casser les vieilles relations et multiplier les “expériences” séparées et sans lendemain - une banalisation de l’acte sexuel, un affadissement, une perte qualitative au profit du quantitatif.     Mallarmé et la naissance de la poésie moderne Revenons, pour tenter de comprendre, à l’une de ses sources.Mallarmé qui le premier a affirmé cette séparation de la poésie et de la chose à dire, la disparition du sens clair, plus encore que de la syntaxe, était animé d’un grand projet poétique : la poésie était le moyen d’accès à l’Absolu derrière la banalité du quotidien. Puis il a douté de la capacité de la poésie à révéler directement l’Absolu. Tout en gardant une ambition de forme surpuissante : créer un univers de langage, il a abandonné la possibilité de dire quelque chose du réel ou seulement par suggestion lointaine, souvent hermétique le poète crée un absolu, mais de langage. De cette quête, n’est resté que l’idée de suggestion et de renoncement au réel : un moins-disant renonçant au travail de création d’un monde de forme et de langage. La poésie est devenue l’art du peu, de la présence vague, du blanc, du vide quand le monde s’agite. Comment s’en contenter quand s’impose la nécessité de la reprise du contact sensoriel et la nécessité d’un renouveau de la vie intérieure ?    Que faire de notre belle liberté poétique contemporaine?La poésie semble ne plus oser le beau, l’intense, le tragique, le délicat dans son sens amoureux.   Vers une poésie de l’intensité et de la présence ? Voici, un poème extrait de mon recueil "Des nues et…" qui est une sorte de projet poétique en acte, non pas le lyrisme du moi surpuissant, de l’idéal, mais celui de la position inconfortable du moderne qui ne renonce pas à l’intensité, ne renonce ni à la liberté ni à la quête de la forme.     "Venue d’un temps qui longtemps a rêvéd’une richesse qui germerait de l’intérieurses mots en disent trop, restent là-bas, trop hautperdus dans les nuées qui guident son regardenvolfuite dans le refus de toutes les absencesrefus de regarder, de perdre son regardpudeur trop douloureuse à voir l’art dénudél’art du peu, l’art du rien, avance, à l’aveugletorduse convulsionneles mains posées à plat sur le grand mur barréfermant la route qui menait jadis vers la Forme.Et son chemin s’enliseses pieds et les mains prises dans le bourbiers despourquoi pasdans les pales ornières  du Faire sans critères."           {loadmoduleid 197}  
23 février 2026
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Placer l’adjectif avant le nom ? Utiliser, par exemple, une "douce inquiétude" ? Une forme très courante dans l’œuvre de Bernanos. Cela pourrait paraitre un détail, une fioriture stylistique, c’est au contraire la preuve que des changements minimes dans l’écriture peuvent modifier le sens, l’intensité, la perception de ce qui est évoqué. Que peut donc apporter cette formule stylistique ? Sur quoi joue-t-elle ? Pourquoi et quand l’utiliser ?    En français moderne, l’adjectif qualificatif épithète se place après le nom qu’il qualifie par exemple : « une femme blonde », un « nuage bas ».    On peut voir dans cette structure - nom et adjectif ensuite -  un signe de clarté et de logique : d’abord ce qui est qualifié puis la qualité « ajoutée », la précision apportée comme élément second, l’ordre correspondant à la primauté sur la chose par rapport à une qualité attribuée à cette chose. Il existe en effet en français une hiérarchie liée à l’ordre des mots, une manière de marquer des priorités, de construire une image du réel au travers d’un ordre. La structure sujet+ verbe+ complément en est l’exemple canonique. Cette hiérarchie permet, à contrario, quand elle est modifiée, de produire des effets stylistiques forts.   Il existe quelques exceptions à cette règle concernant des adjectifs courts et courants (comme "beau", "grand", "petit", "nouveau", "jeune", "vieux") qui se placent souvent avant le nom par habitude linguistique ou pour des raisons d’euphonie, sans altération majeure de sens.   Quelques inversions produisent une modification de sens bien connue comme le " grand homme' et « l’homme grand ». De même, "un ancien canal"  signifie un canal qui n’est plus utilisé, tandis que "un canal ancien" évoque un très long usage. Qu’en est-il pour les inversions qui se substituent à la forme « normale » ? Celles qui inversent l’ordre sans entrer dans ces exceptions ?  Notons d’abord que cette inversion n’est pas toujours possible : « française cuisine » n’existe pas. Par ailleurs, certaines inversions qui se voudraient stylistiques ne sont pas envisageables, elles ne sont pas originales ou expressives, elles sont ridicules : un inquiet regard, cela ne marche pas. Pourquoi ? Trop nettement psychologiques et classifiant (comme un fatigué homme) ? Inélégant au niveau sonore et rythmique ? Est-ce une question d’usage ? Il semble que les trois éléments concourent à percevoir cette inversion comme de la poésie maladroite.   Il est important de se souvenir que cette inversion a une base historique, l’adjectif placé avant le nom était beaucoup plus courant en ancien français caractérisé par un ordre plus « flexible ». Cela permet de comprendre l’importance de « l’usage » qui échappe en partie à toute considération rationnelle ou expressive.    La lecture de Bernanos montre que cette « antéposition » de l’adjectif pour utiliser un terme technique est un marqueur stylistique puissant, pas un simple jeu, une singularité gratuite ou vieillotte. Il ne s’agit pas non plus d’une simple volonté de « faire plus littéraire » ou poétique ou d’un goût pour les archaïsmes.   Une intensité plus forte L’adjectif placé après le nom - la forme "normale" -  est un élément typiquement descriptif, il informe le lecteur. Il précise, qualifie au sens d’ajouter une qualité sans autre effet particulier : « une porte blanche ». Il est principalement : objectif, descriptif, neutre, concret, classificatoire.   L’attribution de la première place en français correspond à une importance plus marquée : l’adjectif antéposé ainsi mis en relief devient plus important, plus essentiel que le nom auquel il se rapporte. Son potentiel est ainsi renforcé.   Comme tout changement, tout écart par rapport à la norme, l’inversion trouble ou tout au moins attire l’attention du lecteur. L’adjectif avant le nom agit souvent comme un projecteur braqué sur l’adjectif. Il frappe d’abord, puis on découvre le nom.    Faire ressentir une qualité physique L’inversion d’un adjectif sensoriel permet de faire plus nettement partager la sensation. L’antéposition attire l’attention sur la qualité avant le substantif, intensifiant la perception.   La "plaine immense" est descriptive, factuelle, même si les caractéristiques de l’adjectif ajoutent une note expressive.   "L’immense plaine", en mettant l’accent, la priorité, sur « immense » en fait jouer à plein les possibilités sensorielles et imaginatives comme dans « une froide brume », la sensation de froid, notamment en lien avec les sonorités de l’adjectif, est plus nette qu’avec une « brume froide ». L’inversion cherche à faire ressentir physiquement et directement ce qu’exprime l’adjectif. L’ensemble produit un effet d’intensité, d’expressivité. Par exemple, "une immense tristesse" a plus d’impact émotionnel "une tristesse immense". On constate parfois une sorte de dramatisation : l’adjectif devient un "accroche" qui colore immédiatement le nom d’une qualité.   Une valeur émotionnelle renforcée Quand l’adjectif précède le nom, il devient souvent plus subjectif, plus affectif, plus expressif. L’adjectif placé avant agit comme un filtre émotionnel. Une « terrible solitude » touche plus qu’une « solitude terrible » :  Le lecteur reçoit d’abord l’émotion (“terrible”), il est touché avant même de comprendre de quoi il s’agit. L’adjectif recouvre une dimension hyperbolique, une extension, et négativement, l’on peut y percevoir un risque d’emphase.   Présence d’un regard Avec l’inversion, le texte révèle la présence du narrateur et de sa subjectivité. Le texte ne décrit pas seulement, nous l’avons vu, il souligne, insiste, et cela marque une intention, un regard avec une valeur plus subjective. C'est pourquoi l’inversion de l'adjectif entre difficilement dans une perspective de focalisation externe marquée : parler d’une douce solitude implique une forme d’intériorité de l’instance narrative.    Une valeur plus “ abstraite ” ou morale Quand il s’agit de sentiments, d’émotions, de vie intérieure, l’adjectif placé avant peut devenir le lieu d’un jugement. Le narrateur prend position. Il ressent, interprète comme dans : « un étrange malaise » ou « un triste souvenir ». Il juge : « Un homme pauvre » reste factuel = sans argent  « Un pauvre homme » est un malheureux, l’adjectif évoque un sentiment de pitié. « Fille curieuse » signale l’étrangeté, « une curieuse fille » marque plus nettement l’interrogation et même la suspicion. Idem « une histoire étrange » reste descriptif, tandis qu’« une étrange histoire » sous-entend une impression personnelle L’adjectif devient évaluatif et parfois même stipule un jugement moral.   L’antéposition influence le ton et peut changer le sens Chez Gustave Flaubert, l’adjectif antéposé sert souvent à suggérer une ironie : « Ce misérable bonheur » a une tout autre tonalité que « ce bonheur misérable »   Ou encore « cette pauvre existence ».   Chez Bernanos, le procédé amplifie le tragique, le spirituel, l’angoisse, la ferveur. L’adjectif placé avant revêt souvent une dimension symbolique, spirituelle ou morale comme dans une « secrète espérance » ou une « immense peur » ou encore une « terrible solitude ». Cette construction participe à la mise en place d’un style lyrique en accord avec la dimension transcendante des questions qui animent les personnages Les adjectifs ne décrivent pas : ils changent de nature et traduisent un état ou un mouvement intérieur.    Dimension poétique Si l’antéposition intensifie les descriptions sensorielles ou émotionnelles, elle contribue à créer une atmosphère et à la rendre perceptible. On retrouve cette recherche dans la poésie, chez Victor Hugo par exemple avec "les vastes plaines" où l’inversion amplifie l’échelle épique et élargit la vision. C’est un choix que l’on peut qualifier de « poétique » au sens de travail de nuance par un travail sur la langue et de jeu avec les normes linguistiques. L’usage purement archaïsant ou lyrique sans motivation de sens ou de musicalité tire l’inversion vers un effet artificiel peu souhaitable.    Effet rythmique L’inversion ralentit la lecture, l’adjectif entraine le lecteur dans un imaginaire qualitatif et sensible, une vibration et crée un effet sonore, une musicalité spécifique.  « Dans la nuit froide » reste au niveau du sens, tandis que « dans la froide nuit » libère une intensité sonore et poétique.   En stylistique classique, selon la loi dite de la "cadence majeure ", un adjectif court précédant un nom long crée un rythme ascendant (par exemple, "noir corbeau" vs "corbeau noir"), augmentant l’intensité prosodique. L’inversion fait donc partie des moyens rythmiques et poétiques qui permettent de rendre un texte plus musical par la modification de l’harmonie des sons. Des séquences d’adjectifs antéposés peuvent donner un aspect de litanie avec un effet incantatoire. Au contraire, si l’adjectif est long, l’antéposition peut alourdir la phrase, créant un effet de solennité ou d’ironie (dans l’humour ou la satire, cela peut parodier un style ampoulé).   Création d’une unité plus forte des deux éléments adjectifs et nom L’adjectif placé avant tend à être perçu comme plus intégré au nom, il donne l’impression d’une unité, non plus d’une qualité ajoutée, mais d’une entité constituée de deux mots. L’inversion crée une impression de fusion plus forte avec le nom, l’adjectif devient une comme partie de l’identité du nom et l’ensemble crée un bloc de sens et d’émotion : une « sombre affaire » semble une expression quasi inextricable, chargée de sens complexes. Un « triste destin », une « douce mélancolie » évoquent une métaphore, une image vivante.  Ces groupes produisent l’effet de « formules poétiques » qui ont quelque chose d’une magie à disposition des poètes comme des romanciers. On trouve ainsi chez Victor Hugo : la sombre mer, l’immense ciel, la profonde nuit… Il faut noter que certains de ces « blocs » ne peuvent pas être inversés : une « douce langueur » ne se substitue pas à une « langueur douce » qui n’est pas utilisée. Entrent dans cette dimension les puissants blocs oymoriques dont le plus célèbre reste une « obscure clarté ». Les deux éléments se frottent, s’opposent tout en formant un duo dans lequel le substantif n’a pas de prééminence. Adjectif et nom sont unis dans une sorte d’intimité profonde, et pour être fidèle à notre sujet : dans une profonde intimité !    Exemples d'antéposition chez des auteurs contemporains  Cet usage n’a pas disparu chez les auteurs contemporains, même s’il reste parcimonieux. On le trouve même chez Annie Ernaux et son écriture plate, si l’usage est plus rare, il reste significatif, l’inversion est là pour souligner une intensité subjective et affective : « cette douloureuse expérience », « ce terrible silence », « une longue solitude », « violente colère ».   On en trouve chez de nombreux auteurs un usage récurrent de certains blocs adjectif + nom  chez :  Patrick Modiano (très sensible à cet usage) : « une grande solitude »  Houellebecq « une étrange impression » J.M.G. Le Clézio de façon plus poétique : « immense silence », « chaudes couleurs », « lourde chaleur », « lentes vagues » Pierre Michon, auteur au style très travaillé, parfois archaïsant :  « haute figure », « vif regard »  Des antépositions plus audacieuses créent un effet de dépaysement, d’intensité chez : Jean Echenoz : « une remarquable absence d’intérêt » Éric Chevillard : « un formidable ennui », « une singulière créature »    Tanguy Viel : « soudaine violence »    En conclusion, l’antéposition de l’adjectif, par une simple inversion, apporte une richesse expressive au texte en modifiant le lien sémantique entre adjectif et nom et en enrichissant la dimension rythmique et poétique du texte. Il contribue à donner la sensation de « voix » dans le texte. C’est un outil stylistique puissant qui trouve toute sa place dans une littérature contemporaine à condition de porter une véritable intention (ou une intention véritable ?) de forme et de sens.  Chez les auteurs classiques, comme chez les écrivains d’aujourd’hui, il sert à transformer une simple description en expérience sensible, à intensifier, à donner un ton particulier ou à ouvrir sur une dimension qui dépasse le matérialisme.     {loadmoduleid 197}  
13 février 2026
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"Ses yeux reflétaient je ne sais quelle beauté mélancolique et timide qui me captivait... Ses yeux parlaient d’elle." Sivana Ocampo Après avoir lu plusieurs recueils de nouvelles de Silvana Ocampo, une idée s'impose à moi, une évidence difficile à expliquer. Ce sont bien des nouvelles, il y a bien des personnages, des lieux, des choses se passent, des actes cruels, des morts même, parfois, pourtant, mais l'auteur ne "raconte " pas ou plutôt, là n'est pas l'essentiel. L'enchainement des faits, pourtant bien présent, ne structure pas totalement le récit. Il ne s'agit pas non plus, ou très rarement, de "nouvelles-instants", alors, finalement, qu'est-ce qui se passe dans les nouvelles de Sivana Ocampo ?    Les textes ont la matière, non pas de la fiction, mais celle de la vie telle qu'elle est perçue de l'intérieur dans toute sa texture de sensations, de pensée, d'imaginaire, de paroles, de projections mentales, de rêves, de souvenirs, de peurs ou de désirs, de faits aussi. Les faits ne sont qu’un élément parmi d'autres dans le tissage de la vie vécue. Vécu, voilà peut-être le mot. La vie vécue n'enchaine pas seulement faits, explications, dialogues ou sensations, elle n'est pas non plus seulement monologue intérieur, ou mélange de l'ensemble, elle est une aventure mentale et sensible qui se joue de la réalité, la subit, la sublime ou la fuit. C'est cette plongée dans la vie non pas racontée, mais vécue qui rend ces nouvelles fascinantes. Ce sont aussi de rêves, des hallucinations, des rêveries, des objets, des sons qui ne sont pas ajoutés comme un décor pour faire "réalité",  pas d'effet de réel, mais les facettes d'une sensibilité prodigieusement imaginative que  Silvana Ocampo distille comme les éléments d'un théâtre magique. Ils font avancer le récit. Ils sont le récit plus encore que les classiques péripéties.   Une écriture qui est à la fois très humaine, très sensorielle, et une approche de la psychologie qui se fait au travers de l'imaginaire, des gestes, des paroles, sans chercher à restituer de façon réaliste et construite les conflits, les relations amoureuses ou les amitiés. Tout cela est bien présent, au centre,  et pourtant toujours envisagé "d'ailleurs".  Ni expliqué -  échappant ainsi  à la psychologie que je qualifierais de "matérialiste"-  ni montré, d'ailleurs ce n’est pas quelque chose de "montrable" :  à  la fois une forte présence sensorielle et imaginative, non "pensée "ou analysée, toujours un peu rêvée, et pourtant bien réelle.    N'est-ce pas ainsi, finalement, que se passe la vie?  On la traverse, toujours un peu à côté de la réalité, imaginant, filtrant, déformant ce qui se passe?    Silvana Ocampo réussit à recréer cette traversée de la vie.   Les recueils Faits divers de la Terre et du ciel et La Musique de la pluie me semblent les plus significatifs de cette façon d'écrire étonnante et stimulante. On peut qualifier les nouvelles du recueil de Silvina Ocampo, Faits divers de la terre et du ciel de fantastiques, ce fantastique intérieur cher à Maupassant. Ici, le fantastique se promène entre intuition de l’avenir et trouble psychique. La construction de ces nouvelles nous introduit dans un temps qui n’est plus linéaire, ni même cyclique, une sorte de tourbillon que la qualité subtile de la composition narrative et de l’écriture de Silvina Ocampo rend familier.   L'exploration du rapport  au temps, à la mémoire, à la réalité - inséparable de la dimension sensitive et inventive de la forme qui lui donne vie- dégage une puissance envoutante. Trouble, qualité poétique des atmosphères, des lieux et des rencontres, ce recueil de nouvelles ouvre simultanément une atmosphère magique et la possibilité de ce que j’ai envie de nommer des « bouffées de réel » tant, au travers d’une phrase ou de deux, ou d'un court paragraphe, j’ai été transportée, j’ai respiré l’air si particulier des confins de l’Argentine où l’auteur nous emmène. Quel immense plaisir de lecture de pouvoir ainsi partager la sensation d’un espace, d’une présence pourtant inconnue et de voir soudain le temps se faire un élément concret, dimension assumée du paysage.   Les personnages ont une vie intérieure intense, parfois une forme de mysticisme dans laquelle l'on pénètre comme une évidence. Le texte se place à une distance particulière de ce qui est raconté : une grande proximité, un accès de plain-pied  à  la vie spirituelle,  à l’intuition mystique. Ce qui est secret, diffus est écrit de façon très directe et perçu comme naturel. Ainsi  les traits de caractère ou les habitudes ne sont pas expliqués comme des faits ou même des tendances, mais par leur manifestation toujours emprunte d'étrangeté ou tout au moins d'une dimension qui échappe à l'explication : les personnages portent en eux  une parfaite imbrication de l'incarnation et de l'enchantement. J'ai été très souvent touchée et troublée par les ambiguïtés des personnages, par exemple, par la perversité subtile et dérangeante de certains personnages d'enfant. Mon seul regret, parfois, le caractère fantastique détourne de la réalité humaine et de sa complexité pour ramener le mystère à des pouvoirs magiques ou au rêve.   Un bonheur  de lecture qui peut se  résumer en un seul mot, littérature.  
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Cher Monsieur

livre-prix Atelier Ironie

Nous avons bien reçu votre manuscrit et nous vous remercions de l'avoir adressé aux éditions du Vent.

Malgré des qualités indéniables, nous n'avons pas été suffisamment convaincus par votre texte pour vous en proposer une publication.

Bla, bla, bla…bla…bla…bla…

Nous vous prions de croire, Monsieur, à nos regrets ainsi qu'à l'assurance …..et patati etpatata….

17 Avril

Et voilà, encore un refus ! Tu parles de regrets … ! Quelle hypocrisie ! Je le sais bien qu'il a des qualités indéniables mon manuscrit, c'est moi qui l'ai écrit ! Je sais bien que ce n'est pas un texte qui se donne facilement.

Aujourd'hui tout le monde regarde son nombril et s'imagine que délayer ses pleurs et ses miasmes par écrit c'est faire de la littérature, chacun se prend pour le nouveau Proust.

Moi je n'écris pas pour être dans l'air du temps ou pour répondre à ce que l'on attend de moi. J'ai seulement un peu d'exigence envers moi-même et surtout envers La Littérature ! Bien sûr, cela demande au lecteur un peu d'efforts pour entrer dans le texte, cela exige un peu de concentration et d'attention pour ouvrir son esprit à d'autres pensées que la sienne.

Aujourd'hui, tout doit être simple, il faut écrire au présent, faire des phrases courtes, sujet-verbe-complément, pas plus, et surtout pas de polémiques mais de l'émotion à gogo !

Ça dégouline ! Je déteste ça !

Je reconnais que mon texte était peut-être un peu trop dense, trop difficile. Une seule phrase, peu de ponctuation, ça a sans doute été jugé provocateur. Ils n'ont rien compris évidemment, j'ai l'habitude … ! Pourtant d'autres l'ont déjà fait avant moi. Gabriel Garcia Marquez, Virginia Woolf …pas des moindres… ! Je ne me compare pas à eux, mais quand même ! Les éditeurs croient que les lecteurs ne sont pas prêts à ça ! Et après on me reprochera de ne m'adresser qu'à une élite ! Je n'y suis pour rien si je suis en avance, après tout n'est-ce pas la mission de l'écrivain : Eclairer !

Comment faut-il que j'écrive pour être lu ?

Ces refus à chaque fois, c'est d'une humiliation !

19 Avril

C'est Nathalie en voyant ma colère et ma déception qui m'a suggéré de tenir ce journal ; selon elle ça pourrait m'aider à comprendre pourquoi ces refus, parce qu'évidemment

celui-là n'est pas le premier. Je dois en être à 4 ou 5, je ne sais plus. Et elle, elle doit en avoir marre aussi, parce qu'à chaque fois, on y croit tous les deux.

Moi, je m'y vois bien. Dans un tiroir de mon bureau, j'ai déjà le Mont-Blanc pour les signatures dans les librairies. Et puis… je me demande si j'accepterai le Goncourt, je n'ai pas encore tranché. Ça pourrait être vu comme une compromission de plus.

Attention à ne pas aller trop loin !

Elle, Nathalie, elle est plus terre à terre. Ce qu'elle attend, c'est le fric que ça va rapporter, je sais qu'elle en a marre de notre deux-pièces, elle me le répète assez souvent.

Je ne l'écoute pas toujours, mais là, je l'ai fait. Elle a peut-être raison, on verra bien.

Et puis, écrire un journal, c'est pas trop difficile, les mots viennent tout seul, j'ai pas besoin de me torturer à chercher un sujet puisque le sujet c'est moi.

Je pourrais peut-être le publier ensuite, c'est la mode aujourd'hui de publier son journal d'écriture, les notes qu'on prend, les ratures, les réflexions qui montrent les difficultés de la création.

C'est une bonne idée à garder dans un coin de ma tête, parce qu'en ce moment je me sens un peu à sec.

23 Avril

Rien écrit depuis 4 jours. Rien. Vacances de Pâques obligent. Une semaine dans la famille de Nathalie, à la campagne, je pensais que ça allait être bon pour mon inspiration, le silence, l'air pur, les balades en forêt, mais non, des mômes partout excités à la perspective de se goinfrer de chocolats, discussions genre café du commerce avec le beau-frère…les éternelles allusions de la belle-mère qui a très envie d'être grand-mère…

Pitié !

24 Avril

Mes ambitions sont ailleurs. Personne ne comprend vraiment ce que c'est que de sentir qu'on porte une œuvre en soi et de ne pas être reconnu, de ne pas être compris !

Ce que je veux c'est partager ma vision du monde avec mes lecteurs, il ne s'agit pas de faire un essai, je ne suis ni sociologue ni philosophe, mais je veux transcender le réel, que mon œuvre reflète métaphoriquement la décadence de la société.

Notre monde vacille. Tout s'effondre. Nous vivons dans un champ de ruines, le précipice est là et nous ne le voyons pas. Comment raconter ce chaos ? Quel sujet ? Sous quel angle ?

Une catastrophe écologique, ça a déjà été fait ! Les villes désertes pendant le Covid, miroirs de nos intérieurs abandonnés, c'est peut-être pas mal… A voir !

Et l'écriture ? Mon intuition me dit qu'il faut qu'elle soit chaotique elle aussi. Pour l'instant je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais je me comprends et ça me plait !

Je dois être dans la subtilité, plus modeste aussi peut-être !

Je me sens comme un lanceur d'alerte.

26 Avril

Je viens de lire un livre qui s'appelle « Regarde les lumières, mon amour », je me souviens plus du nom de l'autrice, (c'est comme ça qu'on dit maintenant !). Je m'attendais à une belle histoire d'amour qui allait me faire du bien et puis, pas du tout ! Le livre se passe dans le supermarché dans lequel cette femme fait ses courses, elle observe les gens, ce qu'il y a dans les rayons, ce qu'ils achètent et elle en tire des réflexions sur notre époque, je ne m'attendais pas à ça ! Choisir un supermarché comme sujet de roman, c'est gonflé ! …Moi j'aurai pas osé, mais c'est peut-être là que je me trompe !

En cherchant sur Wikipédia j'ai vu qu'elle s'appelait Annie Ernaux et qu'en plus elle avait eu le prix Nobel de littérature il y a quelques temps.

Ça m'a un peu estomaqué !

Et pourquoi je ferais pas pareil ? M'inspirer de la vie des gens, des vrais gens !

Je pourrais choisir un lieu, m'y rendre régulièrement et rendre compte de mes observations comme un entomologiste. Le tram, la salle d'attente, le marché… ? ou bien un fait divers, y'en a bien assez, j'ai le choix !

Mais, si Annie je ne sais plus quoi, elle a fait ça, c'est peut-être aussi parce qu'elle n'avait plus d'inspiration !

Heureusement, j'en suis pas encore là !

28 Avril

Nathalie, elle voudrait que je reprenne le boulot, je sens que ça l'énerve de me voir à mon bureau quand elle rentre le soir. Aussitôt elle se précipite pour ouvrir les fenêtres à cause de la fumée. Elle est un peu maniaque ! Après elle râle parce que j'ai pas fait les courses, parce que la pièce est en désordre, parce que j'ai pas mis le lave-vaisselle en route…en fait elle râle tout le temps…Elle ne sait pas la chance qu'elle a de vivre avec quelqu'un qui a du talent, avec quelqu'un qui va lui permettre de s'élever un peu, parce que pour l'instant en dehors de son salon, de ses clientes et de ses magazines, elle, y'a pas grand-chose qui la transcende ! J'en connais qui aimeraient bien être à sa place !

Mais quand on en sera à 10.000 exemplaires vendus, on verra si elle continue de râler.

C'est vrai que j'ai arrêté de travailler il y a quelques mois. Au boulot je perdais le contact avec mon inspiration, mais comment faire autrement ? Elle voulait pas que j'arrête, elle criait On va pas s'en sortir !Pour elle y'a que le fric qui compte ! Mais j'ai été patient et après beaucoup de discussions, elle a fini par être d'accord.

Et maintenant, les reproches !

Nous les artistes, on est des êtres fragiles, on a besoin de soutien, d'encouragements, personne ne sait à quel point on doute de nous, personne ne sait combien c'est dur d'entendre trop souvent une petite voix qui répète en boucles qu'on va pas y arriver alors qu'on sait que notre seule façon d'être au monde c'est Ecrire !

29 Avril

Ce matin, dans le tram pour aller chez le dentiste, je regardais les gens se bousculer, monter, descendre, s'installer avec leur cabas, leur téléphone, leurs gosses, faut voir l'air qu'ils ont les gens, fatigué, triste, ailleurs, vieux, les gamins excités, mal-élevés, les conversations à voix haute…Et tout d'un coup, j'ai eu un déclic, mon terrain d'observation je l'avais devant moi, ça a été comme une illumination, je vais partir du réel moi aussi, sauf que moi, mon réel ça va être les gens, je vais faire leur portrait sur le vif, le portrait des figures du chaos, l'incarnation de la médiocrité !

J'ai pris quelques notes :

Une femme regarde une vidéo de chat en riant alors que pendant ce temps les glaciers et nos consciences s'évaporent. Décadence contemporaine

Le dos courbé, le visage aspiré par les rectangles lumineux, chacun scrolle à la recherche de celui qui lui dira quoi penser et quel masque choisir. Médiocrité générale.

Le silence fait peur. Nous ne sommes plus que quelques-uns à penser encore. Lucidité tragique.

Evidemment ce sont des bribes… mais c'est un bon début… on sent qu'il y a une pensée derrière, ça a de la profondeur !

J'ai enfin trouvé le sujet à la hauteur de mon ambition …et de mon talent !

J'ai déjà le titre : La Nouvelle Comédie Humaine !

3 Mai

C'était trop beau ! Depuis que j'ai trouvé mon sujet, c'est le black-out total ! C'est peut-être l'ampleur de la tâche qui me fait peur !

Je suis à sec, plus rien, pas un mot.

Faut dire qu'hier et avant-hier j'ai été réquisitionné pour aider le beau-frère à déménager, « Puisque tu ne travailles pas, tu pourras venir nous aider… ?». Pour eux, je m'amuse, je gribouille… Ce que je fais c'est pas un travail.

Et ça fait 4 jours que je passe mon temps à contempler mon ordinateur. Je reste des heures à remuer, touiller, mélanger un tas d'idées toutes plus importantes les unes que les autres sans arriver à me lancer. Je n'arrive pas à développer, je ne vais quand même pas passer mes journées dans le tram, ça va paraitre suspect à force…

5 Mai

Nathalie m'a posé un ultimatum. J'ai 6 mois pour avoir un contrat avec un éditeur ou un boulot, sinon elle s'en va !

8 mai

Nathalie n'osera pas me quitter, sa menace ne me fait pas peur, sans moi elle n'arriverait pas à grand-chose, la pauvre petite.

9 Mai

Je ne sais pas pourquoi mais en ce moment, je suis à deux doigts de tout envoyer promener, mes ambitions, mon projet, la Littérature ! Je donnerais tout au monde pour ne pas me trouver devant cet écran, dans ce bureau qui relève plutôt de la chambre de tortures que du cabinet d'écriture. Plusieurs semaines que ça dure, je ne m'en sors pas.

Ecran blanc.

Je me demande comment ils font, les autres, j'en connais qui font allègrement leurs 1000 caractères par jour, moi je ne suis pas dans cette catégorie. Pour faire une phrase dont je n'ai pas honte, je dois arracher les mots un par un à mon pauvre cerveau, y'a des périodes comme ça !

Et du coup j'ai pensé à Sartre ! Avec Simone ils écrivaient dans les cafés, au milieu du va et vient des gens, des conversations, de la vie quoi ! Pourquoi pas essayer… Changer d'ambiance ça peut être bien ! Je ne supporte plus l'appartement avec ses odeurs de chou-fleur et Nathalie qui me fait la gueule ! Changer de lieu, ça me ferait des vacances !

15 Mai

Qui a dit : « Il faut écrire parmi les hommes » ?

Depuis quelques jours, je me suis installé au Café de la Mairie, bien au fond pour être plus tranquille. C'est sûr que c'est pas la même ambiance qu'aux Deux Magots, ici la télé est allumée en permanence, les gens parlent fort, s'engueulent souvent à propos de tout, le tiercé, le foot, la politique …C'est pas simple pour se concentrer, moi qui voulait du changement, je suis servi mais j'ai quand même un peu de mal, avec le bruit. En plus, toutes les heures le serveur revient pour que je renouvelle ma commande, je suis abruti de café, je ne dors plus, je m'énerve pour un rien. Je ne sais pas si je vais tenir bien longtemps !

Il y a quelques années j'avais essayé la recette d'Amélie Nothomb, le champagne, ça m'avait coûté une fortune et ça n'avait rien donné de concluant. Le seul avantage c'était l'euphorie dans laquelle ça me mettait, Nathalie était plutôt contente, mais pour écrire, rien, nada.

20 Mai

Au café, depuis quelques jours, y'a un type qui me regarde bizarrement, il se met toujours à la même place, gourmette et chaîne apparemment en or, montre connectée, pas tout à fait mon style, mais sa curiosité me flatte un peu, il est là chaque matin devant son p'tit blanc et ne me quitte pas des yeux. C'est au point que nous avons fini par nous saluer en arrivant.

Et puis ce matin il s'est approché, m'a demandé s'il pouvait s'asseoir, ce que je fais l'intéresse. Est-ce que je suis vraiment un écrivain ? Quel genre de livre j'écris ? Est-ce que j'ai déjà publié ? J'étais un peu déconcerté par sa démarche et en même temps assez honoré de voir qu'il avait très vite reconnu l'écrivain en moi.

Ne sachant pas à qui j'avais à faire, prudent, je lui dis que j'avais des textes en attente de publication, que l'écriture était toute ma vie, que j'avais un projet en cours mais que j'étais pour l'instant confronté à celle que j'appelais ma pire ennemie, la page blanche ! Ce qui était selon moi, le lot de tous les grands écrivains !

Il avait l'air très intéressé.

Il me dit qu'il était influenceur sur Instagram, coach de vie et expert en développement personnel, qu'il avait lui aussi un grand projet. Il voulait changer des vies, révéler des âmes et écrire tout ça dans un livre, il était sûr que ça marcherait !

J'ai mis un moment à saisir pourquoi il me racontait tout ça et puis j'ai compris … !

Il ne pouvait pas l'écrire seul, il lui fallait un vrai écrivain, quelqu'un qui maitrisait l'orthographe, la syntaxe et tous ces trucs-là comme il disait. C'est en allant faire son tiercé qu'il m'avait repéré, je lui avais donné l'impression d'être un gars sérieux.

Je n'arrivais pas à réaliser vraiment ce que cela signifiait ! J'avais l'impression qu'il parlait à quelqu'un d'autre ! Il m'avait pris pour un écrivaillon que l'on paye à la ligne, un scribouillard de feel-good. Il n'avait pas mesuré à qui il s'adressait.

Comment une idée pareille avait pu germer dans la tête de quelqu'un qui venait d'une autre planète. Quel rapport avec moi ? avec la Littérature !

Je me sentais humilié, déshonoré.

Je me suis levé, j'ai fermé mon ordinateur et en le regardant froidement, je lui dis que je ne mettrai jamais mon talent au service de quelqu'un d'autre, qu'il ne serait jamais question que je sois le nègre de quelqu'un ou pour être politiquement correct le prête-plume, le sous-traitant, l'écrivain fantôme, le soutier de la littérature ! Jamais ! Je n'allais pas me prostituer, je suis un écrivain moi, mes livres je les écris avec mon cœur, avec mon sang !

Il s'est figé, surpris, ne s'attendant sans doute pas à cette réponse, mais il s'est vite repris et me dit que c'était normal que j'ai besoin de réfléchir, qu'il me donnait quand même ses coordonnées sur Instagram et que j'aurai qu'à lui mettre un message quand je serai prêt. Il semblait assez sûr de lui !

Je quittai le café la tête haute mais pour la première fois depuis très longtemps j'avais envie de pleurer !

22 Mai

J'ai fait la bêtise d'en parler à Nathalie en rentrant à la maison. J'ai vu avec surprise qu'elle connaissait bien ce genre de littérature, elle était intarissable sur le sujet, trop contente de parler de choses que je ne connaissais pas. J'ai eu droit à tout : le yoga tantrique, la méditation en pleine conscience, le cri primal, les mantras, l'immersion dans le froid afin de se reconnecter avec les autres…et j'en passe !

La méthode Coué, oui ! Le bonheur à tout prix !

Et elle a commencé à me tanner pour que j'accepte la proposition de mon coach de bistrot. Elle était tout excitée, comme si elle avait enfin l'autorisation de jouer sur mon terrain ! Ça sera formidable, tu vas enfin écrire quelque chose d'intéressant, d'utile et puis c'est sûr, ça va se vendre !

La totale quoi ! Si j'avais des doutes sur ce qu'elle pensait de moi, là, j'étais servi !

Mais je m'efforçais de ne pas réagir, droit dans mes bottes et fidèle à mes convictions.

La Littérature avant tout !

25 Mai

Nathalie revient à la charge pratiquement tous les jours, elle me saoule avec ce type, elle voudrait le rencontrer pour qu'il lui parle de sa philosophie, de sa méthode et de la manière dont il envisage notre collaboration, financièrement surtout.

La voilà qui se transforme en agent littéraire maintenant, j'aurais tout vu !

Et quand j'ai poussé un coup de gueule pour qu'elle me fiche la paix avec ça, elle m'a rappelé son ultimatum et me dit que ça tenait toujours.

Je n'ai pas répondu.

Avec tout ça, ma Nouvelle Comédie Humaine est bien loin. Ce type m'a complètement perturbé avec sa proposition, je ne sais plus où j'en suis.

28 Mai

Nathalie a rencontré le coach, il est génial, elle s'est beaucoup retrouvée dans sa manière de voir la vie, c'est une chance pour nous deux cette rencontre, j'ai enfin trouvé du travail et je pourrais en même temps profiter de ses conseils, ce qui n'était pas de trop !

Plus rien ne la retenait !

29 Mai

J'ai passé la nuit à peser les deux scénarios !

Je me lance là-dedans, je trahis mes maîtres, Balzac, Schmidt, Foenkinos, Pancol et j'insulte tout ce que j'aime dans la Littérature ou bien je me dis que ce sera temporaire, histoire de se refaire un peu financièrement, de payer nos dettes et de s'offrir un appartement.

Je suis en plein dilemme cornélien !

12 Juin

Nathalie a décidé pour moi. Je n'ai pas eu le choix.

Ça fait déjà 2 semaines que nous avons eu notre première réunion de travail.

Avec Jonathan je suis entré dans le monde des algorithmes ! Ce qui compte pour lui ce n'est pas écrire pour être lu, mais écrire pour vendre.

Ce que je dois écrire, ce sont des stories qui doivent obtenir un score élevé. Il faut des mots chocs, émotionnels surtout, et que ça percute… En fait, il n'a rien à raconter, ce qu'il veut c'est avoir des abonnés sur Instagram et le plus de followers possibles, c'est ça qui paye.

J'apprends à ravaler ma dignité.

Je me résigne en intégrant ses délires dans un style accessible, fluide, séduisant. Beaucoup de superlatifs et de points d'exclamations.

J'enrobe ! j'enjolive ! ça lui plait et ça marche ! Comme il dit, Pas de mental ! Rester dans la vibration !

Il parait qu'à chaque publication sur Insta, les commentaires sont tous plus élogieux les uns que les autres. Merci Jonathan, tu as changé ma life ! Le nombre de followers augmente et le tiroir-caisse n'arrête pas de sonner.

19 Juin

Chaque jour il m'envoie des notes vocales, souvent à 3h du matin, d'un souffle inspiré il me parle de ses visions astrales, de ses vibrations qui doivent aider les chakras du lecteur à s'ouvrir.J'essaie de proposer de vraies idées, de tenter quelques résistances stylistiques, une métaphore un peu fine, une tournure ironique, un peu de deuxième degré mais lui réagit tout de suite : On est pas là pour faire du Proust, on est là pour changer la vie !

J'ai dû renoncer !

Il peut aussi choisir une citation sur Pinterest et me demander d'en faire le narratif, comme il dit. Je ne suis pas sûr qu'il sache ce que ça veut dire, mais à moi de transformer ces truismes en révélations !

Hier c'est la phrase Souris à la vie et la vie te sourira ! qui l'a impacté !

Voilà ce que j'en ai fait :

La vie n'est pas un long fleuve tranquille !

Quand tu es fatigué, que tu vois tout en noir, que tu n'en peux plus :

Oublie ton égo !Place-toi hors de ton mental ! Sois dans le moment présent ! Totalement !

Et mets en pratique le feed-back facial (comme je l'ai expliqué dans mon post du 14 Juin).

Tu verras, le sourire a des effets magiques. Il t'aidera à te reconnecter avec ton moi profond avec tes vibrations intérieures. Ta vie elle-même sera une vibration. Tu te sentiras réaligné et ton sourire pourra accueillir un autre sourire.

Souris à la vie, elle te sourira.

Je me surprends moi-même !

22 Juin

Hier j'ai ouvert le fichier de La Nouvelle Comédie Humaine, ça m'a fait drôle de me lire, même si ce n'était que quelques notes. Mes phrases me semblaient lourdes, manquaient d'impact, d'intensité ; sur le moment j'ai eu envie de rajouter quelques points d'exclamations et puis je me suis vu !

C'est moi le scribouillard de feel-good maintenant. C'est pathétique ce que je suis devenu !

14 Septembre

Je n'arrive pas à y croire ! Jonathan a réussi à faire éditer les textes et le livre vient de recevoir le prix Good-Life du Développement Personnel 2025.

Je ne sais pas qui est l'imposteur dans cette histoire !Je suis publié mais à quel prix ! Il n'y a que moi qui connait le véritable auteur de ce livre, l'autre imbécile se pavane comme un coq sur la scène le trophée dans les mains !

J'avais sans doute des rêves trop grands.

Je ne suis pas un écrivain, je ne fais que vendre des illusions avec des phrases courtes.

Ça a le mérite de procurer une forme de paix. Les virements tombent régulièrement.Nathalie est heureuse, elle a enfin son appartement avec vue sur le parc

C'est mieux que rien !

Camille L.

14 Juin 2025 

Nombril
Les bijoux de famille
 

Commentaires 1

Invité - Claire Pasquié le jeudi 4 septembre 2025 16:25

Ça été un plaisir de lire ce journal. J'en ai beaucoup aimé le ton rempli d'humour. La critique de notre société est menée avec finesse car l'ironie est percutante sans être méchante. Percuter avec légèreté n'est pas si simple ! Ironie envers les philosophies ambiantes, les modes littéraires, mais ironie aussi envers soi-même. Nos ambitions, nos faiblesses, nos tentations, nos doutes sont subtilement pointés du doigt. Si bien qu'un célèbre adage de l'Ecclésiaste m'est aussitôt venu à l'esprit après le point final, "Vanité des vanités, tout est vanité". Eh oui, il nous faut affronter la réalité et cependant garder l'espérance. Et la joie d'écrire !

Ça été un plaisir de lire ce journal. J'en ai beaucoup aimé le ton rempli d'humour. La critique de notre société est menée avec finesse car l'ironie est percutante sans être méchante. Percuter avec légèreté n'est pas si simple ! Ironie envers les philosophies ambiantes, les modes littéraires, mais ironie aussi envers soi-même. Nos ambitions, nos faiblesses, nos tentations, nos doutes sont subtilement pointés du doigt. Si bien qu'un célèbre adage de l'Ecclésiaste m'est aussitôt venu à l'esprit après le point final, "Vanité des vanités, tout est vanité". Eh oui, il nous faut affronter la réalité et cependant garder l'espérance. Et la joie d'écrire !
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"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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