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David T.
11 février 2026
Textes d'ateliers

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13 février 2026
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13 février 2026
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"Ses yeux reflétaient je ne sais quelle beauté mélancolique et timide qui me captivait... Ses yeux parlaient d’elle." Sivana Ocampo Après avoir lu plusieurs recueils de nouvelles de Silvana Ocampo, une idée s'impose à moi, une évidence difficile à expliquer. Ce sont bien des nouvelles, il y a bien des personnages, des lieux, des choses se passent, des actes cruels, des morts même, parfois, pourtant, mais l'auteur ne "raconte " pas ou plutôt, là n'est pas l'essentiel. L'enchainement des faits, pourtant bien présent, ne structure pas totalement le récit. Il ne s'agit pas non plus, ou très rarement, de "nouvelles-instants", alors, finalement, qu'est-ce qui se passe dans les nouvelles de Sivana Ocampo ?    Les textes ont la matière, non pas de la fiction, mais celle de la vie telle qu'elle est perçue de l'intérieur dans toute sa texture de sensations, de pensée, d'imaginaire, de paroles, de projections mentales, de rêves, de souvenirs, de peurs ou de désirs, de faits aussi. Les faits ne sont qu’un élément parmi d'autres dans le tissage de la vie vécue. Vécu, voilà peut-être le mot. La vie vécue n'enchaine pas seulement faits, explications, dialogues ou sensations, elle n'est pas non plus seulement monologue intérieur, ou mélange de l'ensemble, elle est une aventure mentale et sensible qui se joue de la réalité, la subit, la sublime ou la fuit. C'est cette plongée dans la vie non pas racontée, mais vécue qui rend ces nouvelles fascinantes. Ce sont aussi de rêves, des hallucinations, des rêveries, des objets, des sons qui ne sont pas ajoutés comme un décor pour faire "réalité",  pas d'effet de réel, mais les facettes d'une sensibilité prodigieusement imaginative que  Silvana Ocampo distille comme les éléments d'un théâtre magique. Ils font avancer le récit. Ils sont le récit plus encore que les classiques péripéties.   Une écriture qui est à la fois très humaine, très sensorielle, et une approche de la psychologie qui se fait au travers de l'imaginaire, des gestes, des paroles, sans chercher à restituer de façon réaliste et construite les conflits, les relations amoureuses ou les amitiés. Tout cela est bien présent, au centre,  et pourtant toujours envisagé "d'ailleurs".  Ni expliqué ni montré, d'ailleurs ce n’est pas quelque chose de "montrable" :  à  la fois une forte présence sensorielle et imaginative, non "pensée "ou analyse, toujours un peu rêvée, et pourtant bien réelle.   N'est-ce pas ainsi, finalement que se passe la vie?  On la traverse, toujours un peu à côté de la réalité, imaginant, filtrant, déformant ce qui se passe?  Très humaine au sens d'une approche globale échappant à la psychologie que je qualifierais de "matérialiste" : assignable à des explications, humaine dans ce que l'humain a à la fois d'insaisissable et de palpable, Silvana Ocampo réussit à recréer cette traversée.   Les recueils Faits divers de la Terre et du ciel et La Musique de la pluie me semblent les plus significatifs de cette façon d'écrire étonnante et stimulante. On peut qualifier les nouvelles du recueil de Silvina Ocampo, Faits divers de la terre et du ciel de fantastiques, ce fantastique intérieur cher à Maupassant. Ici, le fantastique se promène entre intuition de l’avenir et trouble psychique. La construction de ces nouvelles nous introduit dans un temps qui n’est plus linéaire, ni même cyclique, une sorte de tourbillon que la qualité subtile de la composition narrative et de l’écriture de Silvina Ocampo rend familier.   L'exploration du rapport  au temps, à la mémoire, à la réalité - inséparable de la dimension sensitive et inventive de la forme qui lui donne vie- dégage une puissance envoutante. Trouble, qualité poétique des atmosphères, des lieux et des rencontres, ce recueil de nouvelles ouvre simultanément une atmosphère magique et la possibilité de ce que j’ai envie de nommer des « bouffées de réel » tant, au travers d’une phrase ou de deux, ou d'un court paragraphe, j’ai été transportée, j’ai respiré l’air si particulier des confins de l’Argentine où l’auteur nous emmène. Quel immense plaisir de lecture de pouvoir ainsi partager la sensation d’un espace, d’une présence pourtant inconnue et de voir soudain le temps se faire un élément concret, dimension assumée du paysage.   Les personnages ont une vie intérieure intense, parfois une forme de mysticisme dans laquelle l'on pénètre comme une évidence. Le texte se place à une distance particulière de ce qui est raconté : une grande proximité, un accès de plain-pied  à  la vie spirituelle,  à l’intuition mystique. Ce qui est secret, diffus est écrit de façon très directe et perçu comme naturel. Ainsi  les traits de caractère ou les habitudes ne sont pas expliqués comme des faits ou même des tendances, mais par leur manifestation toujours emprunte d'étrangeté ou tout au moins d'une dimension qui échappe à l'explication : les personnages portent en eux  une parfaite imbrication de l'incarnation et de l'enchantement. J'ai été très souvent touchée et troublée par les ambiguïtés des personnages, par exemple, par la perversité subtile et dérangeante de certains personnages d'enfant. Mon seul regret, parfois, le caractère fantastique détourne de la réalité humaine,complexe pour se centrer et ramener le mystère à des pouvoirs magiques ou au rêve.   Un bonheur  de lecture qui peut se  résumer en un seul mot, littérature.  
09 février 2026
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Revisiter une proposition classique : écrire à partir d’un incipit La proposition est classique, elle peut même paraitre un peu trop bateau dans sa forme basique : une phrase est donnée comme déclencheur d’écriture, une base, un tremplin pour une inspiration presque libre et spontanée.     Une proposition d'écriture ancienne et renouvelée Hérité de la rhétorique antique, notamment aristotélicienne, avec les progymnasmata qui avaient pour objectif l’enseignement de l’art oratoire et de la persuasion, ce type d’exercice s’est développé dans une forme écrite et plus littéraire à la Renaissance avant d’être transformé par le surréalisme en une possible voie d’accès à l’inconscient, l’incipit introduisant un élément de hasard que l’inconscient transformerait en texte. Contrainte oulipienne parmi les plus utilisées dans les ateliers d’écriture créatifs, on peut la pratiquer telle quelle, de façon ludique pour des ateliers débutants — même si je n’ai jamais conçu ainsi mes ateliers débutants — elle fonctionne alors sans autre nécessité et préparation que de choisir une phrase stimulante. La forme de base étant le fameux « Je me souviens » en anaphore. Rappelons que l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle)  est un groupe d'auteurs qui pratiquent - de façon très variée - l'écriture sous contrainte depuis 1960. Je souhaite insister sur le caractère multiple de l’Oulipo avec des auteurs comme Italo Calvino, Georges Perec ou Jacques Roubaud dont les pratiques sont irréductibles à une simple dimension ludique.   On retrouve cette dimension de « stimulation sans contenu » dans certains ateliers philo qui rebondissent sur un aphorisme donné comme point de départ. Il me semble que, si cela peut être convivial et stimulant et créer un sympathique moment de découverte, l'absence de références et de contenu autre que la pensée spontanée limite cette pratique à un "premier pas" qui reste au seuil de la philosophie.   Une proposition élaborée Cependant, il existe une technique plus élaborée de ce type de proposition et c’est celle qui m’intéresse : la phrase n’est plus un simple « bouton starter » mis à disposition, mais le lieu d’une exploration préalable qui dépasse le « Ça me fait penser à… » et c’est parti ! Il s’agit d’ouvrir la phrase, d’en découvrir les potentialités. La proposition se fait alors aventure langagière et littéraire autant que moyen de se mettre à écrire. Aventure langagière, car la proposition n’est pas un simple élan, elle s’inspire de la façon dont la phrase s’assemble, se construit, amène le sens, choisit ses mots, met en place un rythme, suggère une tonalité, une implication particulière et notamment instaure une temporalité. La phrase est une histoire en germe, un univers à découvrir avant de partir à la recherche de son propre imaginaire.   L’écriture est alors précédée d’une plongée dans la phrase, ses mécanismes et ses mystères, ses informations et ses potentialités : examen des mots, des constructions, des images, des temps, des sous-entendus, multiplicité des questionnements qu’elle rend possible… La phrase d’incipit est saisie comme une sorte de noyau de formes et de sens que l’on cherche à déployer.     Soubassement théorique de cet exercice d'écriture Cette exploration s’est construite sur un soubassement théorique que l’on trouve chez des penseurs comme Roland Barthes (Le Degré zéro de l’écriture) ou Umberto Eco (Lector in Fabula). Chez ces auteurs, le texte est appréhendé comme un système de signes interconnectés. Cette approche dite structuraliste du texte le considère comme un réseau. Ainsi, l’incipit n’est plus un point de départ plus ou moins arbitraire et nous retrouvons l’idée de germe vue précédemment, un « germe » qui contient potentiellement l’ensemble du texte : ses thèmes, ses structures et ses enjeux. L’on peut aussi relier cette vision du texte à certaines théories sur la psychologie et de la créativité comme le flow créatif ou la gestalt théorie * dans laquelle la perception d’un tout émerge d’éléments initiaux. L’on peut aussi la rattacher à la vision d’une écriture qui ne serait pas linéaire, mais rhizomique, idée inspirée de Deleuze et Guattari notamment dans leur livre Mille plateaux (1980).   Dans cette perspective, la phrase initiale se ramifie en multiples directions, favorisant une génération organique plutôt qu’une construction mécanique. Contrairement à des méthodes d’écriture qui mettent en avant l’idée d’un synopsis global ou d’un plan, le fait de partir d’un noyau, d’une phrase, pour construire le texte encourage une conception de l’écriture comme exploration — mot inévitablement répété déjà plusieurs fois plus haut tant il est au fondement de cette technique d’écriture.     Une technique pour se mettre à écrire Voilà donc que trois façons de provoquer l’écriture se précisent.Deux sont envisageables avec cette proposition sur l’incipit :— l’élan et la plongée directe seuls (que je ne pratique pas : pas de contenu hors de l'expérience d’écriture elle-même). — l’exploration (ici d’une phrase) ailleurs d’un thème, d’une question stylistique, formelle, sensorielle, expérimentale… Elle peut se faire comme ici avant l'écriture, ou en un deuxième temps d’écriture ou de réécriture. Une troisième, étrangère à la proposition à partir de l’incipit : — le plan, le scénario, le synopsis.L’atelier, tel que je le conçois, doit, chaque fois, trouver son équilibre entre le spontané, la liberté d’écrire et le contenu fourni dans le cadre de la proposition. En effet, je ne conçois pas de propositions sans « contenu » - ce terme prenant un sens très large - et sans "exploration" qui ne se réduit pas à la seule écriture libre du participant.     Analyser sans figer Il s’agit, avec l’incipit, d’ancrer l’élan d’écriture dans une forme particulière d’éléments concrets, ceux issus de la plongée dans une phrase. L’atelier bénéficie donc d’éléments pour stimuler l’imaginaire et surmonter les blocages, mais sans se limiter à ces objectifs. Il existe une dimension grammaticale structurelle de cette déconstruction de la phrase : elle ne doit pas avoir un aspect mécanique et scolaire, elle est spécifique à chaque phrase — qui joue parfois sur le temps, les mots, un rythme particulier ou encore le point de vue.   Une « grille » applicable à toutes les phrases est ici complètement inadaptée, il s’agit de s’étonner, de se laisser dérouter, emporter par la phrase puis de noter ce qui la caractérise : de décortiquer son potentiel narratif unique.C’est la phrase, outil introspectif, qui fournit sa propre grille selon ce qu’elle a de remarquable, de troublant et de stimulant. Une partie de cette « plongée », concerne la dimension implicite de la phrase, là aussi, pas de grille, mais une attention, une disponibilité, un peu analogue à celle qu’exige la lecture d’un poème. La lecture de la phrase initiale est double : — interrogative, analytique, précise, concrète.— mais aussi méditative, intuitive, immersive et subjective. Ainsi, la naissance de personnages à partir de la phrase ne peut se faire que par imprégnation, mise en vibration et dépassement de la phrase par l’imaginaire qui se nourrit de la phrase pour inventer et construire les éléments du récit. La phrase s’ouvre, les possibilités sont multiples, il faut ensuite veiller à garder une cohérence avec ce point de départ. Cette double approche est indispensable pour que la déconstruction de la phrase ne limite pas l’incipit à une dimension « théorique » et que la liberté d’écrire n’en soit pas entravée, mais stimulée.    Une fois la totalité du texte écrit, il reste à vérifier, lors de sa lecture complète, que l’ensemble incipit+ texte est parfaitement cohérent. L’incipit « promet » l’intrigue sans la révéler, le texte respecte les promesses de l’incipit, mais de façon non prévisible.     Conclusion  Ce type de proposition permet donc de manipuler la phrase, de la percevoir, de « sentir » de l’intérieur ses mécanismes et ses possibilités, perception qui peut affiner et enrichir la perception et la construction de ses propres phrases.   Elle fait pénétrer de manière à la fois technique et intuitive dans les questions de cohérence et de construction. L’incipit devient un pivot stratégique pour l’ensemble de la narration, un élément architectural, influençant non seulement le démarrage, mais aussi la structure, les thèmes, la temporalité, les personnages et les implications philosophiques ou stylistiques du texte.   Ainsi pensée, cette proposition intègre la double - et nécessaire -  dimension de contrainte commune et d’appropriation personnelle et différenciée qui sont au cœur de mon travail d'animatrice.   *Gestalt : théorie selon laquelle la perception d’un objet n’est pas objective. Elle dépend de l’environnement dans lequel est placé l’objet observé, mais aussi des attentes du sujet qui l’observe.      {loadmoduleid 197} 
05 février 2026
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Incipit, un mot suffisamment sonore et mystérieux pour endosser une nécessité, celle de… commencer. Un mot latin, technique, dont l’étymologie correspond au verbe commencer : la nécessité de commencer s’est matérialisée en un nom ; le verbe a « pris de la substance », une forme d’existence en dehors même de l’action de poser les premiers mots du texte. Ainsi, sous l’incipit, se glisse bien plus que l’action d’écrire un début, bien plus qu’une accroche, c’est une nécessité matérialisée, toute une tradition littéraire et rhétorique, un thème en soi, une aventure.   J’ai listé dans un article, les grandes alternatives fructueuses qui tentent de répondre à la question du « Comment commencer  un texte ? » : (voir https://sylviereymondbagur.atelierecriturestage.fr/component/content/article/incipit-comment-commencer?catid=50&Itemid=101), un article que je complète et module sans arrêt au fil de mes lectures tant l’inventivité littéraire en cette matière semble infinie.   Mes lectures confirment mon idée qu’un incipit réussi, quelle que soit sa forme, a le rôle d’un sas, d’une porte magique. Le moment de l’incipit a quelque chose de fascinant : tel le philtre qui permet à Alice de rétrécir pour passer par le trou de la serrure, un bon incipit nous transforme et nous fait pénétrer au pays des merveilles. Capable de faire basculer le lecteur de réalité à fiction, il lui permet d’entrer dans le domaine de l’imaginaire et du langage comme dans un univers tangible.   Premiers accents d’une voix que le lecteur perçoit, l'incipit introduit le chant de sirène du texte, celui qui le conduira à signer le pacte de lecture : à accepter de prendre l'imaginaire pour une autre réalité. Il y a quelque chose d’ontologique dans ce moment de l’incipit, il a le caractère essentiel de chacun des moments qui rompent le silence.       {loadmoduleid 197} 
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Autocar

Crescendo fantastique Atelier Crescendo fantastique

L'écrivain est monté dans l'autocar. Il indiqua sa destination au chauffeur et lui régla les trois francs cinquante du voyage. Les sièges étaient éparsement occupés, il s'installa dans une des premières places. Le chauffeur lui avait dit qu'il lui indiquerait l'arrêt de sa destination. Il ne la connaissait pas ou du moins, il en connaissait le nom mais ne s'y était jamais rendu. Il voulait trouver là-bas le calme et l'isolement. Son écriture était en panne.

L'écrivain monta dans l'autocar rouge et beige. Il avait enlevé sa veste, ce début juin était déjà chaud. Les passagers le regardèrent, certains l'observèrent attentivement, d'autres détournèrent la tête, un homme au fond, chapeau sur la tête semblait masquer son visage.

Dans l'autocar ahanant, soufflant et ronflant, surchauffé dans ce presque été déjà chaud, une femme portait un panier sur ses genoux d'où sortait la tête d'un canard. Elle parlait fort à un homme pourtant assis juste à côté d'elle, un maigrichon à la mèche plaquée sur le front.

L'autocar dans lequel l'écrivain était assis ne s'arrêta pas aux hameaux suivants. Soudain des cris perçants déboulèrent de l'arrière du car, l'écrivain se retourna et aperçut alors une bonne dizaine de têtes d'écoliers qu'ils n'avaient pas remarqués en montant, comment s'étaient-ils trouvés là ? Peut-être étaient -ils trop petits pour dépasser des sièges et pour les apercevoir à la montée. Ils piaillaient, riaient, comme le font des écoliers insouciants.

Quand l'autocar était arrivé à l'arrêt où était monté l'écrivain, celui-ci avait cru voir apparaitre un char d'assaut car un long tube d'acier dépassait du toit, tel un canon menaçant et agressif. Tu comprends a dit à un type en bleu de travail à un autre type en bleu de travail qui était assis de l'autre côté de l'allée centrale, tu comprends il lui dit, j'ai filé un billet au chauffeur pour pouvoir charger mes buses sur le toit, ça m'évite de payer un transporteur, et c'est tout pareil à l'arrivée.

L'écrivain voulut sortir son petit carnet de la poche de son pantalon comme il en avait l'habitude pour prendre quelques notes du voyage mais il était engoncé et ne parvenait pas à le sortir. Il était pourtant seul sur sa banquette et aurait dû être à l'aise pour ce faire, mais la poche résistait, il ne pourrait pas écrire. Il essaya d'observer les voyageurs pour se souvenir. S'inclinant légèrement, il croisa le regard de la femme au canard, le canard avait maintenant la tête penchée et l'œil vitreux, la femme le fixa avec insistance, il se sentit mal à l'aise, comme s'il était coupable mais ne sachant de quoi. La femme murmura quelque chose à l'oreille du maigrichon, collé à elle, qui portait un béret incliné sur le côté.

Dans la chaleur étouffante, l'écrivain suffoquait, il se leva pour ouvrir la petite fenêtre placée au-dessus du siège, les sièges étaient presque tous occupés maintenant, d'où venaient-ils tous ? Etaient-ils si petits qu'ils ne les avaient pas aperçus en montant ? Désormais, ils parlaient fort, certains riaient, d'autres maugréaient, quelques éclats de voix, un homme parla de pêche et raconta qu'il avait pris ses gaules.L'écrivain ne savait pas combien de temps durerait son voyage, il avait oublié de le demander au chauffeur et il ne voulait pas le déranger pendant que celui-ci conduisait, il aurait bien interrogé un passager mais il lui aurait fallu se lever et passer devant la femme au canard. Il n'osa pas. Une voix égrillarde cria, « encore une heure », comme si elle avait deviné sa pensée puis la voix entonna un chant dont les premières notes rappelaient vaguement la Marseillaise.

Le paysage était vallonné mais ne ressemblait pourtant à rien de ce qu'il connaissait, sans doute parce qu'il venait de la ville, qu'il y avait toujours vécu et que la campagne lui semblait être un monde inconnu, voire étrange. Même les hameaux qu'ils traversaient avaient des allures endormies de mauvais conte, avec des façades resplendissantes de grisaille et de volets clos. Le vacarme à l'intérieur de l'autocar devenait de plus en plus intense, quelques gifles volèrent et des écoliers se frottèrent les joues tout en jurant à demi-mots, une bouteille fut ouverte en faisant éclater le bruit du bouchon qui sautait, une femme qui semblait déjà ivre leva une jambe en clamant « Vive la mariée » et elle ajouta, «et tout ce qui va avec ». Un jeune homme lança sa casquette en l'air et joua du mirliton. On entendit crier « Vive la liberté ». Le maigrichon se ratatinait de plus en plus et le canard était tout à fait inconscient à présent.

L'écrivain ne parvenait pas à se souvenir de tout, il y avait là trop de vie, trop de mouvements assis, trop de paroles débitées. L'autocar tournait dans les virages comme un navire naviguant au près, les bords penchaient d'un côté, de l'autre, l'odeur de vomi tanguait du fond du car à chaque lacet, la bouteille de vin circulait de rang en rang et chacun y gouleyait de bon cœur, la bouteille parvint jusqu'à l'écrivain qui l'esquiva, le chauffeur ne fut pas en reste pour y goûter, des chansons à boire arrivaient par vagues incessantes, le ressac des plaisanteries grivoises faisaient rouler les rires dans les gorges grasses, c'était de la vie en paquet de douze, les écoliers fumaient maintenant des cigarettes roulées pour se donner des airs d'homme, les femmes écartaient les pans des corsages trop serrés et les hommes déboutonnaient les ceintures de pantalon pour gonfler à l'aise leurs ventres rebondis.

L'autocar était rouge de sueurs et beige de crème au beurre, du vrai beurre, il fonçait tant qu'il pouvait du galop de ses chevaux mécaniques huilés, le chauffeur fouettait ardemment l'accélérateur et la foule des passagers l'accompagnait de vibrants « Chauffeurs, si t'es champion, appuie, appuie sur l'champignon ». Un couple sur la banquette arrière avait laissé tomber tous ses vêtements et sans pudeur se donnait tout le plaisir qu'il fût possible à la mesure des hurlements de sirène et des grognements qu'il laissait échapper, sous les gloussements des écoliers devenus barbus et envieux. Le maigrichon avait disparu dans son béret. Le canard était entièrement plumé et la femme y plantait avidement ses dents jaunies.

L'écrivain avait perdu son alphabet, la vie était trop pleine, trop dense, débordant les sièges de tissu, les banquettes et les vitres, le soleil de juin avait trop chaud, il transpirait d'éclats de lumières aveuglantes, les peaux étaient rouges, cramoisies, brûlées, les têtes explosaient, les corps se désarticulaient, l'écrivain était terrifié.

L'autocar s'arrêta brusquement, un coup de frein inattendu, brutal. Le chauffeur se retourna vers l'écrivain. « Vous êtes arrivé ». L'autocar était garé sur la place d'un bourg désert, unefaçade grise de café semblait étrangement muette. L'écrivain se leva, il descendit lentement du car et avant que de sortir, jeta un dernier regard à l'intérieur. Il n'y avait plus de passager.

Il passa la dernière marche, l'autocar redémarra et fila. En tournant au coin le la place, il laissa apparaitre le panneau indicateur du village. Oradour sur Glane.

Jean-François Dietrich


Pour en savoir plus sur cet auteur

A l'heure du café
Cupidité

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Commentaires 6

Invité - Bernard le mercredi 21 janvier 2026 08:54

Salut J François. super ton voyage en autocar dans la campagne de la vie. Très crument imagé à la façon EnkiBilal. Bravo encore, Bernard

Salut J François. super ton voyage en autocar dans la campagne de la vie. Très crument imagé à la façon EnkiBilal. Bravo encore, Bernard
Invité - Francois A. (site web) le lundi 20 janvier 2025 15:07

La chute est effectivement inattendue !

La chute est effectivement inattendue !
Invité - Jean-Paul G le dimanche 12 janvier 2025 15:48

Quel beau texte ! Et la chute est un véritable coup de poing ! Bravo !

Quel beau texte ! Et la chute est un véritable coup de poing ! Bravo !
Jean-Francois Dietrich le dimanche 12 janvier 2025 17:06
Jean-Francois Dietrich le jeudi 2 janvier 2025 17:35
Invité - Camille L. le lundi 30 décembre 2024 16:41

Trop d’imagination, l’écrivain !
Génial, Jean-François

Trop d’imagination, l’écrivain ! Génial, Jean-François
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samedi 14 février 2026
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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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