Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Laurent E.
13 mars 2026
Textes d'ateliers

Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame. J'ai compris que j'allais l'épouser le jour où j'ai rencontré sa mère. Une femme veuve discrète et introvertie. Une première observation qui me laissait entrevoir ce que sa fille pourrait devenir. Elle m'a serré la main trop l...

Derniers commentaires

Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!
Invité - Laurent Espin
15 mars 2026
Merci Delphine pour ton message, il m’encourage beaucoup à continuer d’écrire. J’espère qu...

Derniers articles de mon blog : conseils d'écriture, exemples, bibliographies, mes textes...

06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
05 mars 2026
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La douleur réveille la nuit et l’esprit étonné s’aperçoit dans le noir. Fantôme, il court, de souvenirs en projets inaudibles. Il croit savoir, croit dire, il flotte. Une flèche le tient loin du repos, au-dessus du corps, il s’agite. Il espère que le temps va passer, qu’il va se délivrer de cette brume lancinante. Il erre, il radote, finit par se tourner, se retourner, cherche, sur le dos, sur le côté… une issue provisoire et déjà condamnée, car la douleur est là, tel un intrus qui frappe à la porte et jamais ne s’arrête, battement régulier, vainqueur et obstiné. Un instant, le sommeil parvient à effacer l’âcreté de ce bruit au creux de la vertèbre ou dans le pli de l’aine et puis le regard cherche, visite l’ombre derrière les rideaux. Un signe de l’aurore, une lueur infime ? Rien.Soudain tout bat plus fort, la nuit se transforme en désert, plus de ligne du temps pour orienter la course. Est-ce minuit, cinq heures ? Plus de frontière, un espace qui s’ouvre sans rien offrir qu’une errance pénible, à l’aveugle dans un océan exténuant. Il faudrait se soulever, saisir à tâtons la boite dans le tiroir et prendre la pilule grise, cette issue provisoire… Mais il faudrait un peu de force et d’oubli, car il n’est pas l’heure. Pas encore. Le long voyage se poursuit entre les eaux de la somnolence et les rochers de l’impatience, le drap est lourd, le matelas rigide, pas de posture pour accoster. L’eau est noire et profonde, pourtant l’on ne peut s’y noyer. On flotte à la recherche du repos. Et puis, venue de nulle part, une lumière glisse, doucement, le long du rideau, une coulée étrangement moite, visqueuse, s’émiette au fil de l’épais coton gris. Dans le lit, le corps, moite lui aussi, se tourne lentement, les yeux accrochés à la triste lumière. Le jour est là, enfin. C’est l’heure autorisée, un peu d’eau, une fraicheur épaisse dans la gorge et la dose qui va tout libérer.Et l’esprit se met à l’écoute. Il sait. Sait qu’il faut patienter.Dans le silence de la grande chambre, une toile de fond adoucit les angles du mur. Le rai de lumière s’amarre tendrement aux draps, s’élève une petite musique, oui, la douleur chantonne, berce, lancine encore un peu son tout petit refrain qui laissera sa trace, après disparition.La longue nuit, traversée de douleur, plane encore comme une odeur de renfermé, le matin se révèle imbibé de combats. Un peu d’humanité se grave, s’enracine dans les spirales du cerveau. Un ensemencement de la douleur dans la chair, ou ensemencement de la chair par la douleur, n’est-ce pas cela que l’on appelle, l’incarnation ?Mais pour l’instant, c’est l’heure de la fuite.Les molécules circulent et l’esprit, aux aguets, reste curieux de voir comment, le serpent, la chose, la brûlure va se métamorphoser.Redeviendra bientôt le petit animal fidèle, le locataire du début, celui qui ne gênait pas trop. Celui à qui l’on n’a pas pu, pourtant, s’habituer. On l’a invité à sa table, pour tenter de l’apprivoiser, et c’est lui qui a choisi le menu, l’a imposé. Un envahisseur, qui tout de même, en guise de loyer, a enseigné, à sa façon, les lois de l’hospitalité. Accueillir avec grâce, les petits renoncements, les grands mouvements de recul vers la résignation joyeuse à la vie serrée entre ses murs. Professeur d’unité du corps et de l’esprit, non plus le roseau pensant, ou la tête régnante, mais la conscience de l’unité, il permet de savoir, à chaque seconde, que le corps tient l’esprit au bout de chaque nerf.Peu à peu, par le sang, la chimie fait son œuvre.Les muscles se détendent, les membres sont plus longs, le dos s’enfonce, le corps s’éloigne, se dégage de l’avalanche, de la longue coulée du chemin de douleur, éboulis d’éperons et de larmes qui glissent, s’étalent dans le lit moins brulant, moins acide, la tension se défait.L’esprit inspecte prudemment, se répand dans le corps, maintenant plus tranquille, dans les os et la chair, labyrinthe piégé. Quoi, plus rien, plus une goutte de souffrance ? Le cerveau étonné se glisse par la porte, il sourit, sans bouger, il jouit de ces riens, se repait de l’absence d’influx, il a bien retenu les leçons de sa fragilité.Sage, prudent, tel un homme averti qui sait qu’il ne faut pas hausser le ton au risque d’éveiller les monstres endormis, le calme est précieux, silence harmonieux qu’un seul mot maladroit pourrait bientôt casser. L’esprit, tout incrédule encore, méfiant, parcourt le corps en toute impunité.Les bras s’ouvrent et le regard s’échappe.Et le moi enfermé accepte la lumière, elle était étrangère, elle se fait gaieté.Le rayon se renforce, efface provisoirement l’usure intérieure et vient même l’envie de se lever, de tirer le rideau, de…Non, surtout ne pas briser d’un geste un peu trop net, le moment du répit !L’immobilité laisse le corps chanter, chanson douce de souffle qui parcourt librement, une chanson d’unité d’un corps silencieux que l’on n’ose pourtant pas appeler à bouger.Peu à peu, dans le jour, maintenant installé, le corps, de nouveau disponible, fidèle, semble soudain possible. Il est là, entier, signale sa présence, en toute innocence et l’évidence d’être là, libre comme là-haut, les nuages défilent, bleus, simples et blancs. Légers. Derrière le plafond, l’esprit flotte s’envole, il pourrait les compter !Il se souvient comme d’un fantôme de la légèreté et du corps silencieux qui répond, fidèle aux attentes, de cette possibilité d’être une tête libre et du corps disponible à toutes ses lubies. Il part au loin, joyeux, se pose sur le calme de la mer apaisée. Sérénité de la dernière vague qui file sur le sable, se défait, se pose sur l’absence de signe, le calme des influx du système nerveux en milliers de repos, en un souffle d’air frais ; la pensée disparaît dans la l’épaisseur du rien. Béatitude de la transparence et des sensations fines comme des chairs d’enfants qu’on ose à peine effleurer.Bonheur de quelques heures ou de quelques minutes.Totalité provisoire. Douce moisson d’éternitéQu’il est doux de s’abandonner !Et de ne pas savoir, encore, qu’à la fin, c’est la pilule grise, la dose de morphine qu’il faudra juguler.             {loadmoduleid 197}  
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Sur les bords du lac Baïkal

Une isba. Une petite isba. Enfin, une cabane. Une cabane au bord du lac Baïkal, en lisière d'une forêt de cèdres, face au lac gelé. L'immensité. Le froid. Le silence. L'oncle Kusma accueille ses hôtes près du camion.

KusmaBonjour les enfants !

TatianaBonjour oncle Kusma! Je te présente Alexeï, mon compagnon.

KBonjour Alexeï. Enchanté.

Alexeï Bonjour oncle Kusma. Enchanté.

KVous avez fait bon voyage ?

TOui tonton, ça s'est très bien passé. Depuis Irkoutsk, 12 heures de route dans le vieux camion de Mikhaïl… un peu long… mais bien, ça s'est très bien passé.

K Allez, entrez vite, sinon vous allez prendre froid.

Tous les trois entrent dans la cabane. Tatiana, suivie d'Alexeï, puis d'oncle Kusma. Le Poêle. La hache, le fusil et le poignard accrochés au mur. La pendule. Le poste de radio.L'éphéméride marquant le 31 décembre.

K Pas trop de blizzard?

TSi, beaucoup de blizzard. Parfois, Mika avait un peu de mal à trouver son chemin.

K La glace n'a pas cédé ? Rire

T Ben non, tonton ! Nous sommes là ! Vivants ! Grands rires

KAllez… Installez-vous, qu'on discute un peu…

Le poêle chauffe à fond. Il est presque rouge. Il fait chaud. Très chaud. L'oncle Kusma, Tatiana et Alexeï s'asseyent sur les tabourets en bois à trois pieds autour de la table carrée. Il reste une place pour le 4ième joueur si on faisait une partie de cartes. A côté de la fenêtre, le buffet en formica jaune. Au sol, le lino bleu ciel. La lumière est blafarde. Il y a comme une odeur de vieux. Une odeur âcre, rance. La table est recouverte d'une vieille toile cirée fendillée de partout avec des motifs de chasse.

KEt si on fêtait votre arrivée, hein ?

Kusma saisit une bouteille sur le buffet et sert un verre de vodka à tous les trois.

KusmaAllez, trinquons à nos retrouvailles ! Znazdrovié ! Bonne santé à vous, les enfants !

Kusma, Tatiana et AlexeïZnazdrovié ! Znazdrovié ! Znazdrovié !

KAlors, dites-moi, les enfants, que devenez-vous ? Il paraît que vous êtes en France ?

TOui, tonton, nous sommes à Toulouse.

K Et alors, dis-moi, Tanya, pourquoi Toulouse ? Comment avez-vous atterri à Toulouse ?

TC'est Alexeï qui a dû partir pour de Moscou pour Toulouse. Tonton, je vais te faire saliver, Toulouse… c'est la capitale du foie gras !

K Hummm ! Il me tarde que tu me le fasses goûter, ton foie gras !... Mais, Tanya, tu me dis qu'Alexeï a DÛ partir de Moscou. Kusma accentue et laisse traîner le û de dû. On l'a obligé à le faire ?

Tanya et Alexeï sont gênés.

ANon, oncle Kusma, ce n'est pas exactement ça.

T Non, tonton, ce n'est pas exactement ça, nous aurions pu rester à Moscou, mais c'était un peu compliqué.

K Ah bon, un peu compliqué ?

Tanya et Alexeï se glissent un regard inquiet en se tenant la main.

ATanya, ce n'était pas compliqué, simplement, ce n'aurait peut-être pas été très simple.

TAlexeï, je trouve que tu compliques un peu les choses.

KSi je comprends bien, vous n'aviez peut-être pas vraiment le choix.

Alexeï se tourne et se retourne sur son tabouret. Tanya et Alexeï sont de plus en plus mal à l'aise.

AC'est un peu ça, oncle Kusma. Mais, pas vraiment.

TNon, pas vraiment, mais rester à Moscou, ça aurait peut-être…ça aurait peut-être pu être un peu risqué…

KRisqué ?

Alexeï se râcle la gorge. Il a une légère crispation à l'épaule.

ATanya, ma chérie, pourquoi tu dramatises ?...

TNon Alexeï, je ne dramatise pas.

L'odeur âcre s'affirme de plus en plus dans la cabane.

KAu fait… avez-vous des enfants ?...

Tanya et Alexeï sont soulagés, l'oncle Kusma ne connaîtra pas la raison de leur départ de Moscou. Kusma leur ressert un verre de vodka.

T + A + KZnazdrovié ! Znazdrovié ! Znazdrovié !

TNon, tonton… nous n'avons pas d'enfants… mais… pour ce qui est des enfants… toi, tonton… oui… heu… oui… heu…… heu………

Alexeï a un regard d'étonnement vers Tanya.

APourquoi dis-tu cela, ma chérie ?... je ne te comprends pas…

Tanya se replie sur son tabouret comme si elle avait peur de s'exprimer. Elle parle d'une voix très faible.

TQuand j'étais petite, je venais en vacances chez toi, tonton…

Kusma ne tient pas en place sur son tabouret.

K Et alors, tu n'étais pas contente de venir en vacances chez ton oncle Kusma?

Tanya hésite. Elle ne sait pas trop que dire.

TTonton, tu étais très gentil avec moi… tu étais très doux… parfois tu me…

Kusma coupe Tanya. Il a un spasme de bras. Son avant-bras trésaille.

KEt alors… ce n'est pas bien d'être gentil avec sa nièce ?

Tanya toujours hésitante, timide :Parfois… Parfois, tu me…

Kusma coupe encore Tanya. Son spasme augmente. Tanya bafouille.

TTonton… Tonton, tu me……

Kusma coupe encore une fois Tanya. Il toussote. Il essaie de faire diversion.

KAlexeï, tu fais quoi à Toulouse ?

Tanya prend de l'assurance.

TJe me souviens de tout… Comme si c'était hier… Tu me…

Kusma coupe à nouveau Tanya. Il blêmit de plus en plus.

AJe suis ingénieur. Je suis dans l'aérospatiale…

KAlors tu vas venir en stage à Baïkonour ?... rire crispé

Tanya veut garder la main. Elle s'affirme.

T… Parfois… tu allais très loin… tu me…

Kusma la coupe encore. Son spasme augmente de plus en plus. Le tic-tac de la pendule s'emballe quelque peu.

KEt si nous nous faisions un thé, maintenant ? Qu'en dites-vous les enfants ?

AOui, oncle Kusma… ça nous fera du bien… Ça nous détendra un peu……

Tanya est très contrariée. Elle est dépitée. Elle est blême. Elle jette un regard de haine vers son oncle. Elle jette un regard cinglant vers Alexeï. La lumière est de plus en plus blafarde.

Kusma est soulagé. Il lisse sa longue barbe blanche. Il a une tignasse hirsute et crasseuse.

KJe prépare le thé ! Et toi Tanya, tu es toujours danseuse ?

Tanya, surprise, bafouille.

TJe… Je… Oui… Je…

AOui, elle est toujours danseuse.

Tanya mécontente, se reprend.

T Mais enfin, chéri, je peux répondre toute seule.

K Pour toi, ce doit être moins bien qu'au Bolchoï ?

Tanya est une très belle jeune femme longiligne aux cheveux courts. Ses yeux gris-vert illuminent la cabane.

TOui, bien évidemment !

AOui, c'est moins bien qu'au Bolchoï, mais c'est quand même le Ballet du Capitole !

Tanya est irritée. Elle jette un regard noir à Alexeï.

TJ'ai dû faire un sacrifice… un immense sacrifice...

K Ah oui, à ce point, un sacrifice !?...

T Oui un sacrifice… J'ai dû faire un immense sacrifice … pour le suivre…

Alexeï contrarié.

A… « Pour LE suivre ! » … Je m'appelle Alexeï !

K… Je vois que ce n'est pas simple entre vous…

T Non, ce n'est pas simple… ce n'est pas agréable pour moi…

APas agréable pour toi ?

Tanya est courroucée. Elle se tourne vers Alexeï, la main en l'air comme pour le gifler.

TJe ne veux plus entendre parler de notre départ de Moscou ! Tu m'entends ! Ça suffit !

Kusma, la mine réjouie, arrive avec la théière.

KLe thé RUUUUSSSSE arrrrrrrrive…et voilà pour grignoter avec le thé… des skazkas… des mouraveïniks … Servez-vous, les enfants… servez-vous…

A Hummm ! Qu'est-ce qu'ils sont bons ! Dites-moi, oncle Kusma, vous êtes là depuis longtemps ?

KJe suis là depuis 15 ans.

A15 ans !?

KOui, ici, je ne suis pas dérangé… Je suis bien ici, seul… Seul… je suis bien ici…

Alexeï pointe le doigt vers la fenêtre.

AIl fait combien dehors ?

Kusma saisit le thermomètre sur le rebord de la fenêtre.

K-35°. Demain, la météo annonce un réchauffement à – 28°.

Rires de Tanya et Alexeï.

KEt si on sortait quelques instants avant que la nuit ne tombe ?

T Si tu veux, tonton.

AVolontiers, oncle Kusma.

Ils mettent leurs canadiennes, leurs grosses moufles et rabattent leurs capuches au raz des yeux.

AQue c'est triste ! Que c'est lugubre ! Que c'est sinistre ! Vous avez des voisins ?

Tanya est remontée.

TToi alors ! arrête tes provocations ! S'il te plaît, arrête tes provocations !... Je n'en reviens pas… C'est merveilleux… Le silence… Le froid… L'immensité… La glace qui craque… La solitude… Les taïgas… Un ciel de cristal…Et puis ce trou dans la glace… C'est quoi ce trou, tonton ?

K Si vous me posez des questions tous les deux en même temps, je ne vais pas y arriver… Alors, mon voisin le plus proche ?... C'est Ivan, Ivanovitch… C'est le garde-chasse… Il est à plus de 30 km…

En se tournant discrètement, Alexeï pouffe de rire.

AJe ne sais pas, moi, si je vivais ici, enfin… je trouve que c'est un endroit pour se suicider… rire étouffé d'Alexeï.

Tanya est outrée. Kusma est remonté. Le blizzard est glacial.

KToi, tu as dû lire Cioran, Sur les cimes du désespoirIci, c'est calme. Ici, c'est beau. Alexeï, je peux te dire que le luxe de l'ermite, c'est la beauté…et ceux qui s'agitent dans leurs villes, ils ne savent pas ce que c'est que le beau, ils ne savent pas déguster le beau.

Tanya a un regard presque tendre vers son oncle.

TTu as raison tonton. J'en connais un qui te provoque… Mais, il ne sait pas apprécier les belles choses. Il ne sait pas apprécier le beau. Au fait, tonton, je t'ai posé une question : ce trou dans la glace, c'est quoi ?

Kusma a un regard complice vers Tanya.

KMa petite Tanya, ce trou dans la glace, c'est pour mon bain du 1ier janvier. Le bain, c'est le contraste entre le feu et la glace. C'est excellent pour la santé. Ma chérie, si tu veux me suivre demain matin, je serai heureux que nous prenions notre bain ensemble, tous les deux !...

Alexeï remonté et peut-être un peu jaloux :Mais, vous êtes fou ! Vous baigner dans l'eau glacée ! Vous baigner à votre âge ! C'est de la pure folie ! Vous êtes un vieux… Et puis n'essayez pas d'entraîner votre nièce, sinon

Tanya saisit Alexeï et le secoue violemment.

T S'il te plaît, arrête d'insulter mon oncle. « C'est de la pure folie… Vous êtes fou… Vous êtes un vieux… ! » Mais tu te prends pour qui ? Arrête, je te prie!

KTanya, laisse-le tranquille… Tanya, rentrons, nous allons prendre froid.

Tanya glisse son bras sous le bras de son oncle.

TOui, tonton, tu as raison. Allons-y. Rentrons.

Tanya et oncle Kusma reviennent à la cabane. Le soleil se couche au-dessus des taïgas. Le ciel est d'encre. Le blizzard souffle. Le poêle ronronne. Après quelques instants, Alexeï entre. Tous les trois s'asseyent autour de la table dans le silence. Un long silence. Les bûches craquent dans le poêle. Invariablement, la pendule scande les secondes.

AEt si on se mangeait une soupe pour nous réchauffer?

T Oui, si tu veux.

Alexeï met la soupe sur le poêle.Kusma prend la bouteille de vodka sur le buffet. Tanya lui saisit le bras et l'empêche de se servir.

TNon tonton! Non! Ça suffit Tonton !

Kusma reste hébété.

TElle est bientôt chaude ?

Alexeï se lève pour remuer la soupe.

AOui, bientôt.

TOn va bientôt pouvoir la manger ?

AOui, bientôt.

TIl ne faudrait pas qu'elle soit trop chaude.

Alexeï remue la soupe.

Aça y est, elle est chaude. On va pouvoir la manger.

Alexeï met les bols sur la table, et il sert la soupe.

AElle est bien chaude.

TOui, elle est bonne.

Kusma est attendri devant Tanya et Alexeï mangeant leur soupe.

Kça va vous faire du bien.

ça va vous faire du bien…ça va vous faire du bien… »… sans doute que ça va nous faire du bien… mais avec toutes vos histoires…

Tanya est remontée et déterminée.

T« Vos histoires… Vos histoires… »C'est MON histoire ! C'est MON histoire avec mon oncle !

KQuelle histoire ?

A« Quelle histoire !?... Quelle histoire !?... » C'est votre histoire avec Tanya… Quand elle venait chez vous… Quand elle était petite... Elle en a parlé tout à l'heure…

Kusma est agacé.

KTanya, ça nous regarde nous… Alexeï, tu n'as pas à te mêler de nos affaires.

Tanya sûre d'elle.

Tc'est MOI que ça regarde ! Oui… MOI… c'est MOI que ça regarde !

Le spasme de Kusma réapparaît. La pendule s'emballe.

KQuoi encore ?

Tanya de plus en plus sûre d'elle.

TLa première fois… C'était le soir de mon premier gala de danse… J'avais neuf ans…

Kusma, d'un rire jaune.

KAh Ah Ah ! Tu te souviens de ça au bout de 20 ans !

TOui, je m'en souviens très bien… C'était dans ta chambre… Après le repas…

Kusma est de plus en plus tendu. Son spasme revient très fort. La pendule s'emballe de plus en plus.

KPourquoi tu ressasses encore ça ?

TJe ne ressasse pas… Tu étais allongé sur ton lit… Tu m'as prise dans tes bras…

Kusma la coupe, rouge de colère.

KArrête ! Arrête ! Arrête !

Alexeï serre Tanya contre lui. Tanya jette un regard assassin à son oncle.

TTu m'as prise dans tes bras… Tu m'as caressée… Tu m'as caressée mon…

Kusma la coupe, en rage, tapant très fort sur la table.

KArrête ! Arrête ! Arrête ! Non ! Ne dis pas ça ! Non, ce n'est pas vrai ! Tu mens ! Je vais te….

Alexeï se lève brusquement. Ses grands yeux gris deviennent noirs. Il lève son tabouret au-dessus de la tête de Kusma. Une rixe éclate entre les deux hommes. Alexeï est un grand jeune homme plein de vigueur. Kusma est un vieil ours russe alcoolique et ventru.

ACe que vous avez fait à Tanya est indigne. C'est monstrueux. Je vais vous le faire payer, vieille crapule !

KNon! Non! Non ! Ne me frappe pas !

Alexeï est très menaçant.

AVous allez voir, vieux pervers !… Je vais vous fracasser le crâne !...

Tanya saisit le bras d'Alexeï et le retient de frapper le vieux Kusma. Tanya reprend son souffle, et d'une voix presque calme supplie Alexeï.

TArrête, Alexeï… Arrête… Je t'en supplieArrête… Ce n'est qu'un vieil homme… Alexeï, ne le tue pas… Arrête… Je t'en supplieArrête…

Kusma est anéanti. Il a le regard dans le vague. Il dit à Tanya d'une voix hésitante, implorante :

KTanya, pardonne-moi… Je t'en supplie, ma petite Tanya… Pardonne-moi…

Ils se retrouvent tous les trois autour de la table dans le silence. Un long silence. La lumière est de plus en plus blafarde. La pendule reprend son tic-tac assourdissant.

Tanya sur un ton monocorde :Je ne pouvais plus vivre comme ça… Ç'était impossible… Je ne pouvais plus vivre avec ça au fond de mon cœur… Il fallait que je parle… Il fallait que je le dise… Maintenant, je suis soulagée… Tonton, je ne te parlerai plus jamais de ça… Tonton… je… Tonton… je te……. Tonton……… je te pardonne…………

Tanya s'effondre sur la table, en pleurs.

Alexeï comme résigné :… Ce n'est pas vrai… Tout ça pour ça…

Ils restent tous les trois un long moment dans le silence. Tanya et Alexeï se serrent l'un contre l'autre. Et toujours la pendule qui égrène ses secondes.

ARemettons-nous… il nous faut vivre, maintenant… revivre…

KMerci de m'avoir pardonné, ma petite Tanya… Tu sais… moi aussi… ça me tiraillait le cœur… Cette culpabilité… Maintenant, sortons-en !

Kusma se lève. Il saisit la bouteille sur le buffet. Il leur sert à chacun une rasade de vodka.

KZnazdrovié ! Que Dieu nous bénisse!

Kusma s'enfile son verre cul sec et s'en ressert un autre. Il en boit trois de rang. Tanya et Alexeï dégustent leur Kedrovaïa. Ils la savourent.

KEt si on mangeait maintenant ? Après tout ça, j'ai une faim de loup !

Tanya est soulagée. Elle a parlé. Enfin. Elle se remet petit à petit.

TOui tonton… si tu veux… nous pouvons manger…

AOui mangeons !

KHummm ! Goûtons le foie gras ! Et puis… j'ai préparé des zakouskis ! Régalons-nous ! Que Dieu nous bénisse!

Kusma dispose le foie gras, le caviar, les harengs fumés et les malossols sur la table. Il sert un autre verre de Kedrovaïa à Tanya et Alexeï. Il s'en ressert un, plein à ras bord, et le descend cul sec. Alexeï vide son verre cul sec. Oncle Kusma et Alexeï s'en reprennent un autre.

TFais attention chéri. Toi, tu n'as pas l'habitude.

AT'inquiète mon amour ! Faisons la fête !

KLes enfants, maintenant, je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite à personne.

Kusma est à moitié ivre. Il bégaye. Il cherche ses mots. Tanya et Alexeï sont blottis l'un contre l'autre.

TOui tonton.

KC'était il y a quinze ans, juste avant ma retraite. Allez les enfants… reprenez du caviar...

Kusma leur ressert du caviar et une Kedrovaïa. Il s'en ressert une nième et la descend cul sec.

TTonton… va doucement…

KT'inquiète ma petite Tanya, la vodka, il n'y a rien de tel pour être en bonne santé. Donc, je devais remplir une mission délicate, très délicate.Je vais vous dire, ça n'a pas été facile pour moi. Il fallait que je calcule tout, que je construise tout, incognito, sans que rien ne filtre, donc utiliser des gars sûrs, des gars solides, des gars fiables, des gars qui en ont dans le froc, des mâles, des vrais, pas des petits pédés, pas des petites tapettes, pas des petites tarlouses, pas des petites tafioles… Des hommes !... Il me fallait des hommes !...

TTonton, pourquoi dis-tu toutes ces grossièretés ?

Alexeï hoquette.

KMa chérie, ce ne sont pas des grossièretés. C'est la vérité. Donc, parmi mes gars, je cherche un gars sûr, un gars solide, un gars fiable à 100%.Parce qu'il faut que je vous dise… j'étais en lien direct avec le Kremlin… j'étais en lien direct avec le président Poutine… Poutine, le Pétersbourgeois… Poutine, l'honneur de la Russie… Poutine, le sauveur de la patrie… Poutine, le reconstructeur de la grande Russie…

Alexeï commence à devenir blanc. Il est très nerveux. Tanya se blottit contre lui. Kusma se sert à nouveau une Kedrovaïa qu'il descend cul sec. Le poêle est rouge. Kusma est rouge écarlate.

TOui tonton.

Alexeï hoquette de plus en plus.

KPour faire le boulot, j'ai choisi Sergueï, Sergueïevitch. Dans le service, on l'appelle S. J'ai une totale confiance en lui.

TOui tonton.

Kusma s'enfile son verre de vodka et s'en ressert un autre. Il est chaud bouillant.

TNon tonton! Non tonton! Arrête ! ça suffit ! Arrête !Tanya ouvre la porte et jette le verre de vodka dehors. Dehors, le blizzard souffle très fort. Le blizzard est glacial.

KEnsuite S a dû choisir un gars en dehors de la boîte. Avec mon accord, il a décidé de prendre Miroslav, Miroslavevitch. On l'appellera M. C'est un chef de réseau dans le trafic de drogue. C'est un homme sûr, fiable. Il vit dans le quartier de Kitaï Gorod, dans la première couronne autour du centre historique de Moscou, un quartier assez résidentiel, pas un quartier chic, un quartier résidentiel. C'est là qu'elle crèche… cette salope… Je veux dire la… Ça va les enfants ? Vous me suivez ?

Alexeï hoquette fortement. Il est très nerveux. Sa crispation à l'épaule ressurgit. Il blêmit de plus en plus. Tanya est blottie contre lui.

TOui tonton, on te suit.

KEt puis, arrive le plus difficile, le plus compliqué, le plus risqué. Il faut recruter la petite frappe, le « militant » de base dans la drogue. Lui, c'est Timur. Lui, on le nommera T, comme Tueur. C'est lui qui aura pour mission de la trucider. On le paiera 5 000 roubles. M touchera 10 000 roubles.S touchera 30 000 roubles. Et moi, je toucherai 50 000 roubles… Si tout se passe bien… Si on va au bout…

Alexeï pâlit de seconde en seconde. Il n'en peut plus. Tanya se sert très fort contre lui.

KJe vais vous dire… Enfin, je ne sais pas si je dois vous le dire… Enfin, sans doute, que vous avez déjà deviné…

TDis-nous tonton.

KBon, ben voilà, j'étais… J'étais…. J'étais le chef du KGB……

Alexeï blêmit de rage. Il se lève, hoquetant, titubant. Tanya tente de le calmer. Alexeï saisit Kusma au col. Tanya tente de le retenir. Alexeï le soulève de son tabouret. Kusma s'affale, complètement ivre.

AAlors, comme ça, tu étais le chef du KGB ! Toi, le violeur d'enfant… en plus tu étais le chef du KGB ! Sale enflure ! Sale crapule ! Sale ordure ! Alors, maintenant, tu vas me dire qui tu as tué ! C'était une femme. Tu as dit : « cette salope ». Alors dis-moi, quelle est cette femme que tu as tuée ? Dis-moi ! Dis-le-moi !

KMais, moi, je n'ai tué personne… Moi…

Alexeï, fou de rage :Comment ça, tu n'as tué personne ?

KC'est Timur qui l'a tuée… Ce n'est pas moi…

Alexeï reprend le vieux Kusma au col et le relève au bout de son poing. Titubant, il le secoue violemment. Tanya est blême.

AOk, c'est Timur qui l'a égorgée avec son couteau… Mais, c'est toi le commanditaire du crime… Alors, dis-moi tout ! Alors, dis-moi, dis-moi quelle est cette femme que tu as assassinée ! Dis-moi son nom !

Alexeï sert de plus en plus le col du vieux Kusma. Le vieux Kusma est rouge écarlate. Tanya a peur. Elle est tétanisée. Les secondes de la pendule s'affolent.

KJe ne peux pas le dire… Non, je ne peux pas…

Alexeï, d'un poing rageur, sert de plus en plus fort le cou du vieux Kusma. Il saisit le tisonnier.

A Tu veux que je te frictionne le dessous des pieds avec le tisonnier bien rouge ? Tu en as envie, vieille crapule ? Hein, tu en as envie ? Allez, crache le morceau, ça te fera du bien !

KC'est… C'est… C'est… C'est la Politkovskaïa.

Alexeï, fou de rage, fond en larmes. Tanya est livide.

A… Anna Politkovskaïa………

Alexeï fait péter la tête du vieux Kusma contre le coin du buffet.

AAnna… Anna… Anna… Tu as tué Anna… dit Alexeï en rengorgeant ses larmes… Alors, vieille ordure, tu vas me payer ça… mais avant… je vais te dire qui je suis… oui, je vais te dire qui je suis… pour que tu saches qui va t'enfoncer le poignard dans la gorge…

KNon!... Non!... Non !... Non, ne me tue pas ! Non, ne me tue pas !

Alexeï s'exprime en hoquetant, complètement ivre.

A… Je m'appelle Alexeï, Alexeïevitch Kravchenko. Je suis un ami d'Anna Politkovskaïa… Anna était une amie très proche… nous militions dans la même organisation de défense des Droits de l'Homme… c'était une femme exceptionnelle de droiture et de bonté… Tu l'as assassinée… Monstre que tu es… Alors, je ne te pardonnerai JAMAIS, moi, non, JAMAIS je ne te pardonnerai…

Alexeï fait à nouveau péter le crâne du vieux contre le coin du buffet.

KNon!... Non!... Non !... Non, ne me tue pas ! Non, ne me tue pas !

Tanya affolée :Non!... Non!... Non !... Non, ne le tue pas ! Non, ne le tue pas !...

Alexeï se saisit du poignard accroché au mur. Tremblant, imbibé d'alcool, il aiguise la lame du poignard sur le front du vieux Kusma. Tanya essaie de s'interposer. Le vieux Kusma hurle.

KNon!... Non!... Non !... Non, ne me tue pas ! Non, ne me tue pas !

Tanya tente d'arracher le poignard de la main d'Alexeï : Non!... Non!... Non!... Non, Alex !... Non, ne le tue pas !... Non, chéri !... Non !... Non, ne le tue pas !... Non, ne le tue pas !...

Alexeï enfonce le poignard dans la gorge du vieux Kusma. Il lui remue le poignard dans la gorge pour le finir. Kusma râle. Il agonise quelques instants. Il rend l'âme. Il est mort. Kusma est mort. Alexeï, complètement ivre, reste abattu, éteint, anéanti, sans voix.

Alexeï, plein de sang, hoquetant, de façon à peine audible, glisse à Tanya : Il fallait que je le fasse…

Tanya est blême, abattue, décomposée. D'une voix faible elle s'adresse à Alexeï :Non, Alexeï… malgré tout ce qu'il avait fait… tu ne devais pas le tuer… non, tu ne devais pas le tuer… maintenant, comme lui, tu es un assassin……

Tremblant, Alexeï sert Tanya dans ses bras. Il éclate en sanglots. Hoquetant, il lui susurre : « Tay…..... Tay……… Tay……… je t'aime………… Tay……………. Tay…………….. tu… es… mon… amour…...…………… Tay………………… tu es mon………………… Tay…………………… tu es……………………… Tay………………………tu……………………………………………… …» Alexeï s'écroule au sol. Tanya se jette sur lui. Elle le redresse. Il est inerte. Elle le prend dans ses bras. Elle le secoue. Elle le secoue. Elle le secoue. Elle crie : « Alex !... Alex !...Alex !... parle-moi… Alex !... dis-moi quelque chose !... Elle le secoue. Elle le secoue. Elle hurle : «Alex !... Alex !... Alex ...... mon amour…… Alex…… tu es mon amour……… » Elle prend la tête d'Alexeï dans ses mains. Elle l'embrasse. Elle tente de l'embrasser… Ses lèvres sont froides. Ses lèvres sont bleues. Ses lèvres sont glacées. Il ne respire plus. Il est mort. Alexeï est mort. Tanya fond en larmes. Elle est dévastée par la douleur. Le poêle s'est éteint. La pendule s'est arrêtée.

Tanya est perdue, hébétée, hagarde. Elle ouvre la porte. Elle part en courant sur le lac gelé. Le trou est béant.

Salon de la biographie de Nîmes, interview d'FR3 à...
Libertalia

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Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le lundi 24 janvier 2022 19:20

Je vous invite à découvrir une nouvelle "noire" de Maurice, un huis clos qui se passe dans un lieu glacé et blanc.

Je vous invite à découvrir une nouvelle "noire" de Maurice, un huis clos qui se passe dans un lieu glacé et blanc.
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