Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Camille L.
25 juin 2026
Textes d'ateliers

Au fond de nous-mêmes Nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame Nous désirons tous que demain soit la veille d'un nouveau jour Que demain voit la fin de cette nuit noire Que vienne le jour d'après Nous voulons tous connaître ce qui doit arriver Depuis quand avons-nous commencé à attendre ? ...

Derniers commentaires

Invité - Sadoul
10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

Derniers articles de mon blog : conseils d'écriture, exemples, bibliographies, mes textes...

25 June 2026
RSS Image
Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure dans la masse  des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante des chants de la forêt.
06 March 2026
RSS Image
Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 March 2026
RSS Image
Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
Taille du texte: +

Sur les bords du lac Baïkal

Une isba. Une petite isba. Enfin, une cabane. Une cabane au bord du lac Baïkal, en lisière d'une forêt de cèdres, face au lac gelé. L'immensité. Le froid. Le silence. L'oncle Kusma accueille ses hôtes près du camion.

KusmaBonjour les enfants !

TatianaBonjour oncle Kusma! Je te présente Alexeï, mon compagnon.

KBonjour Alexeï. Enchanté.

Alexeï Bonjour oncle Kusma. Enchanté.

KVous avez fait bon voyage ?

TOui tonton, ça s'est très bien passé. Depuis Irkoutsk, 12 heures de route dans le vieux camion de Mikhaïl… un peu long… mais bien, ça s'est très bien passé.

K Allez, entrez vite, sinon vous allez prendre froid.

Tous les trois entrent dans la cabane. Tatiana, suivie d'Alexeï, puis d'oncle Kusma. Le Poêle. La hache, le fusil et le poignard accrochés au mur. La pendule. Le poste de radio.L'éphéméride marquant le 31 décembre.

K Pas trop de blizzard?

TSi, beaucoup de blizzard. Parfois, Mika avait un peu de mal à trouver son chemin.

K La glace n'a pas cédé ? Rire

T Ben non, tonton ! Nous sommes là ! Vivants ! Grands rires

KAllez… Installez-vous, qu'on discute un peu…

Le poêle chauffe à fond. Il est presque rouge. Il fait chaud. Très chaud. L'oncle Kusma, Tatiana et Alexeï s'asseyent sur les tabourets en bois à trois pieds autour de la table carrée. Il reste une place pour le 4ième joueur si on faisait une partie de cartes. A côté de la fenêtre, le buffet en formica jaune. Au sol, le lino bleu ciel. La lumière est blafarde. Il y a comme une odeur de vieux. Une odeur âcre, rance. La table est recouverte d'une vieille toile cirée fendillée de partout avec des motifs de chasse.

KEt si on fêtait votre arrivée, hein ?

Kusma saisit une bouteille sur le buffet et sert un verre de vodka à tous les trois.

KusmaAllez, trinquons à nos retrouvailles ! Znazdrovié ! Bonne santé à vous, les enfants !

Kusma, Tatiana et AlexeïZnazdrovié ! Znazdrovié ! Znazdrovié !

KAlors, dites-moi, les enfants, que devenez-vous ? Il paraît que vous êtes en France ?

TOui, tonton, nous sommes à Toulouse.

K Et alors, dis-moi, Tanya, pourquoi Toulouse ? Comment avez-vous atterri à Toulouse ?

TC'est Alexeï qui a dû partir pour de Moscou pour Toulouse. Tonton, je vais te faire saliver, Toulouse… c'est la capitale du foie gras !

K Hummm ! Il me tarde que tu me le fasses goûter, ton foie gras !... Mais, Tanya, tu me dis qu'Alexeï a DÛ partir de Moscou. Kusma accentue et laisse traîner le û de dû. On l'a obligé à le faire ?

Tanya et Alexeï sont gênés.

ANon, oncle Kusma, ce n'est pas exactement ça.

T Non, tonton, ce n'est pas exactement ça, nous aurions pu rester à Moscou, mais c'était un peu compliqué.

K Ah bon, un peu compliqué ?

Tanya et Alexeï se glissent un regard inquiet en se tenant la main.

ATanya, ce n'était pas compliqué, simplement, ce n'aurait peut-être pas été très simple.

TAlexeï, je trouve que tu compliques un peu les choses.

KSi je comprends bien, vous n'aviez peut-être pas vraiment le choix.

Alexeï se tourne et se retourne sur son tabouret. Tanya et Alexeï sont de plus en plus mal à l'aise.

AC'est un peu ça, oncle Kusma. Mais, pas vraiment.

TNon, pas vraiment, mais rester à Moscou, ça aurait peut-être…ça aurait peut-être pu être un peu risqué…

KRisqué ?

Alexeï se râcle la gorge. Il a une légère crispation à l'épaule.

ATanya, ma chérie, pourquoi tu dramatises ?...

TNon Alexeï, je ne dramatise pas.

L'odeur âcre s'affirme de plus en plus dans la cabane.

KAu fait… avez-vous des enfants ?...

Tanya et Alexeï sont soulagés, l'oncle Kusma ne connaîtra pas la raison de leur départ de Moscou. Kusma leur ressert un verre de vodka.

T + A + KZnazdrovié ! Znazdrovié ! Znazdrovié !

TNon, tonton… nous n'avons pas d'enfants… mais… pour ce qui est des enfants… toi, tonton… oui… heu… oui… heu…… heu………

Alexeï a un regard d'étonnement vers Tanya.

APourquoi dis-tu cela, ma chérie ?... je ne te comprends pas…

Tanya se replie sur son tabouret comme si elle avait peur de s'exprimer. Elle parle d'une voix très faible.

TQuand j'étais petite, je venais en vacances chez toi, tonton…

Kusma ne tient pas en place sur son tabouret.

K Et alors, tu n'étais pas contente de venir en vacances chez ton oncle Kusma?

Tanya hésite. Elle ne sait pas trop que dire.

TTonton, tu étais très gentil avec moi… tu étais très doux… parfois tu me…

Kusma coupe Tanya. Il a un spasme de bras. Son avant-bras trésaille.

KEt alors… ce n'est pas bien d'être gentil avec sa nièce ?

Tanya toujours hésitante, timide :Parfois… Parfois, tu me…

Kusma coupe encore Tanya. Son spasme augmente. Tanya bafouille.

TTonton… Tonton, tu me……

Kusma coupe encore une fois Tanya. Il toussote. Il essaie de faire diversion.

KAlexeï, tu fais quoi à Toulouse ?

Tanya prend de l'assurance.

TJe me souviens de tout… Comme si c'était hier… Tu me…

Kusma coupe à nouveau Tanya. Il blêmit de plus en plus.

AJe suis ingénieur. Je suis dans l'aérospatiale…

KAlors tu vas venir en stage à Baïkonour ?... rire crispé

Tanya veut garder la main. Elle s'affirme.

T… Parfois… tu allais très loin… tu me…

Kusma la coupe encore. Son spasme augmente de plus en plus. Le tic-tac de la pendule s'emballe quelque peu.

KEt si nous nous faisions un thé, maintenant ? Qu'en dites-vous les enfants ?

AOui, oncle Kusma… ça nous fera du bien… Ça nous détendra un peu……

Tanya est très contrariée. Elle est dépitée. Elle est blême. Elle jette un regard de haine vers son oncle. Elle jette un regard cinglant vers Alexeï. La lumière est de plus en plus blafarde.

Kusma est soulagé. Il lisse sa longue barbe blanche. Il a une tignasse hirsute et crasseuse.

KJe prépare le thé ! Et toi Tanya, tu es toujours danseuse ?

Tanya, surprise, bafouille.

TJe… Je… Oui… Je…

AOui, elle est toujours danseuse.

Tanya mécontente, se reprend.

T Mais enfin, chéri, je peux répondre toute seule.

K Pour toi, ce doit être moins bien qu'au Bolchoï ?

Tanya est une très belle jeune femme longiligne aux cheveux courts. Ses yeux gris-vert illuminent la cabane.

TOui, bien évidemment !

AOui, c'est moins bien qu'au Bolchoï, mais c'est quand même le Ballet du Capitole !

Tanya est irritée. Elle jette un regard noir à Alexeï.

TJ'ai dû faire un sacrifice… un immense sacrifice...

K Ah oui, à ce point, un sacrifice !?...

T Oui un sacrifice… J'ai dû faire un immense sacrifice … pour le suivre…

Alexeï contrarié.

A… « Pour LE suivre ! » … Je m'appelle Alexeï !

K… Je vois que ce n'est pas simple entre vous…

T Non, ce n'est pas simple… ce n'est pas agréable pour moi…

APas agréable pour toi ?

Tanya est courroucée. Elle se tourne vers Alexeï, la main en l'air comme pour le gifler.

TJe ne veux plus entendre parler de notre départ de Moscou ! Tu m'entends ! Ça suffit !

Kusma, la mine réjouie, arrive avec la théière.

KLe thé RUUUUSSSSE arrrrrrrrive…et voilà pour grignoter avec le thé… des skazkas… des mouraveïniks … Servez-vous, les enfants… servez-vous…

A Hummm ! Qu'est-ce qu'ils sont bons ! Dites-moi, oncle Kusma, vous êtes là depuis longtemps ?

KJe suis là depuis 15 ans.

A15 ans !?

KOui, ici, je ne suis pas dérangé… Je suis bien ici, seul… Seul… je suis bien ici…

Alexeï pointe le doigt vers la fenêtre.

AIl fait combien dehors ?

Kusma saisit le thermomètre sur le rebord de la fenêtre.

K-35°. Demain, la météo annonce un réchauffement à – 28°.

Rires de Tanya et Alexeï.

KEt si on sortait quelques instants avant que la nuit ne tombe ?

T Si tu veux, tonton.

AVolontiers, oncle Kusma.

Ils mettent leurs canadiennes, leurs grosses moufles et rabattent leurs capuches au raz des yeux.

AQue c'est triste ! Que c'est lugubre ! Que c'est sinistre ! Vous avez des voisins ?

Tanya est remontée.

TToi alors ! arrête tes provocations ! S'il te plaît, arrête tes provocations !... Je n'en reviens pas… C'est merveilleux… Le silence… Le froid… L'immensité… La glace qui craque… La solitude… Les taïgas… Un ciel de cristal…Et puis ce trou dans la glace… C'est quoi ce trou, tonton ?

K Si vous me posez des questions tous les deux en même temps, je ne vais pas y arriver… Alors, mon voisin le plus proche ?... C'est Ivan, Ivanovitch… C'est le garde-chasse… Il est à plus de 30 km…

En se tournant discrètement, Alexeï pouffe de rire.

AJe ne sais pas, moi, si je vivais ici, enfin… je trouve que c'est un endroit pour se suicider… rire étouffé d'Alexeï.

Tanya est outrée. Kusma est remonté. Le blizzard est glacial.

KToi, tu as dû lire Cioran, Sur les cimes du désespoirIci, c'est calme. Ici, c'est beau. Alexeï, je peux te dire que le luxe de l'ermite, c'est la beauté…et ceux qui s'agitent dans leurs villes, ils ne savent pas ce que c'est que le beau, ils ne savent pas déguster le beau.

Tanya a un regard presque tendre vers son oncle.

TTu as raison tonton. J'en connais un qui te provoque… Mais, il ne sait pas apprécier les belles choses. Il ne sait pas apprécier le beau. Au fait, tonton, je t'ai posé une question : ce trou dans la glace, c'est quoi ?

Kusma a un regard complice vers Tanya.

KMa petite Tanya, ce trou dans la glace, c'est pour mon bain du 1ier janvier. Le bain, c'est le contraste entre le feu et la glace. C'est excellent pour la santé. Ma chérie, si tu veux me suivre demain matin, je serai heureux que nous prenions notre bain ensemble, tous les deux !...

Alexeï remonté et peut-être un peu jaloux :Mais, vous êtes fou ! Vous baigner dans l'eau glacée ! Vous baigner à votre âge ! C'est de la pure folie ! Vous êtes un vieux… Et puis n'essayez pas d'entraîner votre nièce, sinon

Tanya saisit Alexeï et le secoue violemment.

T S'il te plaît, arrête d'insulter mon oncle. « C'est de la pure folie… Vous êtes fou… Vous êtes un vieux… ! » Mais tu te prends pour qui ? Arrête, je te prie!

KTanya, laisse-le tranquille… Tanya, rentrons, nous allons prendre froid.

Tanya glisse son bras sous le bras de son oncle.

TOui, tonton, tu as raison. Allons-y. Rentrons.

Tanya et oncle Kusma reviennent à la cabane. Le soleil se couche au-dessus des taïgas. Le ciel est d'encre. Le blizzard souffle. Le poêle ronronne. Après quelques instants, Alexeï entre. Tous les trois s'asseyent autour de la table dans le silence. Un long silence. Les bûches craquent dans le poêle. Invariablement, la pendule scande les secondes.

AEt si on se mangeait une soupe pour nous réchauffer?

T Oui, si tu veux.

Alexeï met la soupe sur le poêle.Kusma prend la bouteille de vodka sur le buffet. Tanya lui saisit le bras et l'empêche de se servir.

TNon tonton! Non! Ça suffit Tonton !

Kusma reste hébété.

TElle est bientôt chaude ?

Alexeï se lève pour remuer la soupe.

AOui, bientôt.

TOn va bientôt pouvoir la manger ?

AOui, bientôt.

TIl ne faudrait pas qu'elle soit trop chaude.

Alexeï remue la soupe.

Aça y est, elle est chaude. On va pouvoir la manger.

Alexeï met les bols sur la table, et il sert la soupe.

AElle est bien chaude.

TOui, elle est bonne.

Kusma est attendri devant Tanya et Alexeï mangeant leur soupe.

Kça va vous faire du bien.

ça va vous faire du bien…ça va vous faire du bien… »… sans doute que ça va nous faire du bien… mais avec toutes vos histoires…

Tanya est remontée et déterminée.

T« Vos histoires… Vos histoires… »C'est MON histoire ! C'est MON histoire avec mon oncle !

KQuelle histoire ?

A« Quelle histoire !?... Quelle histoire !?... » C'est votre histoire avec Tanya… Quand elle venait chez vous… Quand elle était petite... Elle en a parlé tout à l'heure…

Kusma est agacé.

KTanya, ça nous regarde nous… Alexeï, tu n'as pas à te mêler de nos affaires.

Tanya sûre d'elle.

Tc'est MOI que ça regarde ! Oui… MOI… c'est MOI que ça regarde !

Le spasme de Kusma réapparaît. La pendule s'emballe.

KQuoi encore ?

Tanya de plus en plus sûre d'elle.

TLa première fois… C'était le soir de mon premier gala de danse… J'avais neuf ans…

Kusma, d'un rire jaune.

KAh Ah Ah ! Tu te souviens de ça au bout de 20 ans !

TOui, je m'en souviens très bien… C'était dans ta chambre… Après le repas…

Kusma est de plus en plus tendu. Son spasme revient très fort. La pendule s'emballe de plus en plus.

KPourquoi tu ressasses encore ça ?

TJe ne ressasse pas… Tu étais allongé sur ton lit… Tu m'as prise dans tes bras…

Kusma la coupe, rouge de colère.

KArrête ! Arrête ! Arrête !

Alexeï serre Tanya contre lui. Tanya jette un regard assassin à son oncle.

TTu m'as prise dans tes bras… Tu m'as caressée… Tu m'as caressée mon…

Kusma la coupe, en rage, tapant très fort sur la table.

KArrête ! Arrête ! Arrête ! Non ! Ne dis pas ça ! Non, ce n'est pas vrai ! Tu mens ! Je vais te….

Alexeï se lève brusquement. Ses grands yeux gris deviennent noirs. Il lève son tabouret au-dessus de la tête de Kusma. Une rixe éclate entre les deux hommes. Alexeï est un grand jeune homme plein de vigueur. Kusma est un vieil ours russe alcoolique et ventru.

ACe que vous avez fait à Tanya est indigne. C'est monstrueux. Je vais vous le faire payer, vieille crapule !

KNon! Non! Non ! Ne me frappe pas !

Alexeï est très menaçant.

AVous allez voir, vieux pervers !… Je vais vous fracasser le crâne !...

Tanya saisit le bras d'Alexeï et le retient de frapper le vieux Kusma. Tanya reprend son souffle, et d'une voix presque calme supplie Alexeï.

TArrête, Alexeï… Arrête… Je t'en supplieArrête… Ce n'est qu'un vieil homme… Alexeï, ne le tue pas… Arrête… Je t'en supplieArrête…

Kusma est anéanti. Il a le regard dans le vague. Il dit à Tanya d'une voix hésitante, implorante :

KTanya, pardonne-moi… Je t'en supplie, ma petite Tanya… Pardonne-moi…

Ils se retrouvent tous les trois autour de la table dans le silence. Un long silence. La lumière est de plus en plus blafarde. La pendule reprend son tic-tac assourdissant.

Tanya sur un ton monocorde :Je ne pouvais plus vivre comme ça… Ç'était impossible… Je ne pouvais plus vivre avec ça au fond de mon cœur… Il fallait que je parle… Il fallait que je le dise… Maintenant, je suis soulagée… Tonton, je ne te parlerai plus jamais de ça… Tonton… je… Tonton… je te……. Tonton……… je te pardonne…………

Tanya s'effondre sur la table, en pleurs.

Alexeï comme résigné :… Ce n'est pas vrai… Tout ça pour ça…

Ils restent tous les trois un long moment dans le silence. Tanya et Alexeï se serrent l'un contre l'autre. Et toujours la pendule qui égrène ses secondes.

ARemettons-nous… il nous faut vivre, maintenant… revivre…

KMerci de m'avoir pardonné, ma petite Tanya… Tu sais… moi aussi… ça me tiraillait le cœur… Cette culpabilité… Maintenant, sortons-en !

Kusma se lève. Il saisit la bouteille sur le buffet. Il leur sert à chacun une rasade de vodka.

KZnazdrovié ! Que Dieu nous bénisse!

Kusma s'enfile son verre cul sec et s'en ressert un autre. Il en boit trois de rang. Tanya et Alexeï dégustent leur Kedrovaïa. Ils la savourent.

KEt si on mangeait maintenant ? Après tout ça, j'ai une faim de loup !

Tanya est soulagée. Elle a parlé. Enfin. Elle se remet petit à petit.

TOui tonton… si tu veux… nous pouvons manger…

AOui mangeons !

KHummm ! Goûtons le foie gras ! Et puis… j'ai préparé des zakouskis ! Régalons-nous ! Que Dieu nous bénisse!

Kusma dispose le foie gras, le caviar, les harengs fumés et les malossols sur la table. Il sert un autre verre de Kedrovaïa à Tanya et Alexeï. Il s'en ressert un, plein à ras bord, et le descend cul sec. Alexeï vide son verre cul sec. Oncle Kusma et Alexeï s'en reprennent un autre.

TFais attention chéri. Toi, tu n'as pas l'habitude.

AT'inquiète mon amour ! Faisons la fête !

KLes enfants, maintenant, je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite à personne.

Kusma est à moitié ivre. Il bégaye. Il cherche ses mots. Tanya et Alexeï sont blottis l'un contre l'autre.

TOui tonton.

KC'était il y a quinze ans, juste avant ma retraite. Allez les enfants… reprenez du caviar...

Kusma leur ressert du caviar et une Kedrovaïa. Il s'en ressert une nième et la descend cul sec.

TTonton… va doucement…

KT'inquiète ma petite Tanya, la vodka, il n'y a rien de tel pour être en bonne santé. Donc, je devais remplir une mission délicate, très délicate.Je vais vous dire, ça n'a pas été facile pour moi. Il fallait que je calcule tout, que je construise tout, incognito, sans que rien ne filtre, donc utiliser des gars sûrs, des gars solides, des gars fiables, des gars qui en ont dans le froc, des mâles, des vrais, pas des petits pédés, pas des petites tapettes, pas des petites tarlouses, pas des petites tafioles… Des hommes !... Il me fallait des hommes !...

TTonton, pourquoi dis-tu toutes ces grossièretés ?

Alexeï hoquette.

KMa chérie, ce ne sont pas des grossièretés. C'est la vérité. Donc, parmi mes gars, je cherche un gars sûr, un gars solide, un gars fiable à 100%.Parce qu'il faut que je vous dise… j'étais en lien direct avec le Kremlin… j'étais en lien direct avec le président Poutine… Poutine, le Pétersbourgeois… Poutine, l'honneur de la Russie… Poutine, le sauveur de la patrie… Poutine, le reconstructeur de la grande Russie…

Alexeï commence à devenir blanc. Il est très nerveux. Tanya se blottit contre lui. Kusma se sert à nouveau une Kedrovaïa qu'il descend cul sec. Le poêle est rouge. Kusma est rouge écarlate.

TOui tonton.

Alexeï hoquette de plus en plus.

KPour faire le boulot, j'ai choisi Sergueï, Sergueïevitch. Dans le service, on l'appelle S. J'ai une totale confiance en lui.

TOui tonton.

Kusma s'enfile son verre de vodka et s'en ressert un autre. Il est chaud bouillant.

TNon tonton! Non tonton! Arrête ! ça suffit ! Arrête !Tanya ouvre la porte et jette le verre de vodka dehors. Dehors, le blizzard souffle très fort. Le blizzard est glacial.

KEnsuite S a dû choisir un gars en dehors de la boîte. Avec mon accord, il a décidé de prendre Miroslav, Miroslavevitch. On l'appellera M. C'est un chef de réseau dans le trafic de drogue. C'est un homme sûr, fiable. Il vit dans le quartier de Kitaï Gorod, dans la première couronne autour du centre historique de Moscou, un quartier assez résidentiel, pas un quartier chic, un quartier résidentiel. C'est là qu'elle crèche… cette salope… Je veux dire la… Ça va les enfants ? Vous me suivez ?

Alexeï hoquette fortement. Il est très nerveux. Sa crispation à l'épaule ressurgit. Il blêmit de plus en plus. Tanya est blottie contre lui.

TOui tonton, on te suit.

KEt puis, arrive le plus difficile, le plus compliqué, le plus risqué. Il faut recruter la petite frappe, le « militant » de base dans la drogue. Lui, c'est Timur. Lui, on le nommera T, comme Tueur. C'est lui qui aura pour mission de la trucider. On le paiera 5 000 roubles. M touchera 10 000 roubles.S touchera 30 000 roubles. Et moi, je toucherai 50 000 roubles… Si tout se passe bien… Si on va au bout…

Alexeï pâlit de seconde en seconde. Il n'en peut plus. Tanya se sert très fort contre lui.

KJe vais vous dire… Enfin, je ne sais pas si je dois vous le dire… Enfin, sans doute, que vous avez déjà deviné…

TDis-nous tonton.

KBon, ben voilà, j'étais… J'étais…. J'étais le chef du KGB……

Alexeï blêmit de rage. Il se lève, hoquetant, titubant. Tanya tente de le calmer. Alexeï saisit Kusma au col. Tanya tente de le retenir. Alexeï le soulève de son tabouret. Kusma s'affale, complètement ivre.

AAlors, comme ça, tu étais le chef du KGB ! Toi, le violeur d'enfant… en plus tu étais le chef du KGB ! Sale enflure ! Sale crapule ! Sale ordure ! Alors, maintenant, tu vas me dire qui tu as tué ! C'était une femme. Tu as dit : « cette salope ». Alors dis-moi, quelle est cette femme que tu as tuée ? Dis-moi ! Dis-le-moi !

KMais, moi, je n'ai tué personne… Moi…

Alexeï, fou de rage :Comment ça, tu n'as tué personne ?

KC'est Timur qui l'a tuée… Ce n'est pas moi…

Alexeï reprend le vieux Kusma au col et le relève au bout de son poing. Titubant, il le secoue violemment. Tanya est blême.

AOk, c'est Timur qui l'a égorgée avec son couteau… Mais, c'est toi le commanditaire du crime… Alors, dis-moi tout ! Alors, dis-moi, dis-moi quelle est cette femme que tu as assassinée ! Dis-moi son nom !

Alexeï sert de plus en plus le col du vieux Kusma. Le vieux Kusma est rouge écarlate. Tanya a peur. Elle est tétanisée. Les secondes de la pendule s'affolent.

KJe ne peux pas le dire… Non, je ne peux pas…

Alexeï, d'un poing rageur, sert de plus en plus fort le cou du vieux Kusma. Il saisit le tisonnier.

A Tu veux que je te frictionne le dessous des pieds avec le tisonnier bien rouge ? Tu en as envie, vieille crapule ? Hein, tu en as envie ? Allez, crache le morceau, ça te fera du bien !

KC'est… C'est… C'est… C'est la Politkovskaïa.

Alexeï, fou de rage, fond en larmes. Tanya est livide.

A… Anna Politkovskaïa………

Alexeï fait péter la tête du vieux Kusma contre le coin du buffet.

AAnna… Anna… Anna… Tu as tué Anna… dit Alexeï en rengorgeant ses larmes… Alors, vieille ordure, tu vas me payer ça… mais avant… je vais te dire qui je suis… oui, je vais te dire qui je suis… pour que tu saches qui va t'enfoncer le poignard dans la gorge…

KNon!... Non!... Non !... Non, ne me tue pas ! Non, ne me tue pas !

Alexeï s'exprime en hoquetant, complètement ivre.

A… Je m'appelle Alexeï, Alexeïevitch Kravchenko. Je suis un ami d'Anna Politkovskaïa… Anna était une amie très proche… nous militions dans la même organisation de défense des Droits de l'Homme… c'était une femme exceptionnelle de droiture et de bonté… Tu l'as assassinée… Monstre que tu es… Alors, je ne te pardonnerai JAMAIS, moi, non, JAMAIS je ne te pardonnerai…

Alexeï fait à nouveau péter le crâne du vieux contre le coin du buffet.

KNon!... Non!... Non !... Non, ne me tue pas ! Non, ne me tue pas !

Tanya affolée :Non!... Non!... Non !... Non, ne le tue pas ! Non, ne le tue pas !...

Alexeï se saisit du poignard accroché au mur. Tremblant, imbibé d'alcool, il aiguise la lame du poignard sur le front du vieux Kusma. Tanya essaie de s'interposer. Le vieux Kusma hurle.

KNon!... Non!... Non !... Non, ne me tue pas ! Non, ne me tue pas !

Tanya tente d'arracher le poignard de la main d'Alexeï : Non!... Non!... Non!... Non, Alex !... Non, ne le tue pas !... Non, chéri !... Non !... Non, ne le tue pas !... Non, ne le tue pas !...

Alexeï enfonce le poignard dans la gorge du vieux Kusma. Il lui remue le poignard dans la gorge pour le finir. Kusma râle. Il agonise quelques instants. Il rend l'âme. Il est mort. Kusma est mort. Alexeï, complètement ivre, reste abattu, éteint, anéanti, sans voix.

Alexeï, plein de sang, hoquetant, de façon à peine audible, glisse à Tanya : Il fallait que je le fasse…

Tanya est blême, abattue, décomposée. D'une voix faible elle s'adresse à Alexeï :Non, Alexeï… malgré tout ce qu'il avait fait… tu ne devais pas le tuer… non, tu ne devais pas le tuer… maintenant, comme lui, tu es un assassin……

Tremblant, Alexeï sert Tanya dans ses bras. Il éclate en sanglots. Hoquetant, il lui susurre : « Tay…..... Tay……… Tay……… je t'aime………… Tay……………. Tay…………….. tu… es… mon… amour…...…………… Tay………………… tu es mon………………… Tay…………………… tu es……………………… Tay………………………tu……………………………………………… …» Alexeï s'écroule au sol. Tanya se jette sur lui. Elle le redresse. Il est inerte. Elle le prend dans ses bras. Elle le secoue. Elle le secoue. Elle le secoue. Elle crie : « Alex !... Alex !...Alex !... parle-moi… Alex !... dis-moi quelque chose !... Elle le secoue. Elle le secoue. Elle hurle : «Alex !... Alex !... Alex ...... mon amour…… Alex…… tu es mon amour……… » Elle prend la tête d'Alexeï dans ses mains. Elle l'embrasse. Elle tente de l'embrasser… Ses lèvres sont froides. Ses lèvres sont bleues. Ses lèvres sont glacées. Il ne respire plus. Il est mort. Alexeï est mort. Tanya fond en larmes. Elle est dévastée par la douleur. Le poêle s'est éteint. La pendule s'est arrêtée.

Tanya est perdue, hébétée, hagarde. Elle ouvre la porte. Elle part en courant sur le lac gelé. Le trou est béant.

Salon de la biographie de Nîmes, interview d'FR3 à...
Libertalia

Sur le même sujet:

 

Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le lundi 24 janvier 2022 19:20

Je vous invite à découvrir une nouvelle "noire" de Maurice, un huis clos qui se passe dans un lieu glacé et blanc.

Je vous invite à découvrir une nouvelle "noire" de Maurice, un huis clos qui se passe dans un lieu glacé et blanc.
Déjà inscrit ? Connectez-vous ici
mardi 4 août 2026
Si vous souhaitez être informé des publications de ce blog :

Textes à redécouvrir

13 décembre 2020
La porte était ouverte et la nuit allait et venait, librement, avec une odeur de pluie et le grillonnement de la forêt, quand soudain elle était là de...
1881 lectures
15 décembre 2021
Avant de la connaître je l'imaginais dorée, comme parsemée d'une fine poussière d'or. Sans doute en réminiscence de tous les textes sacrés qui l'ont l...
1701 lectures
6 novembre 2019
    « Ma vie n'est pas une existence... – Eh bien, si tu crois que mon existence est une vie... »    Vivre ? ou exister ? Laurent ...
2028 lectures

Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

Mon blog personnel

Des articles sur l'écriture, des conseils, des exemples, des bibliographies et mes propres textes. Ci-dessous, les derniers articles publiés.

Visitez mon blog

Faire peur au lecteur !
Faire peur au lecteur !
« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l’inconnu. » affirme H. P. Lovecraft. Mais, sous l’évidence du mot et de l’émotion qui lui est associée, qu’est-ce finalement, la peur ?...

Lire la suite

Mots-clés

Absence Acronymes Adresse Afrique Allégorie Alpinisme Amour Anaphore Animal Antonin Artaud Argent Attente Auteur participant aux ateliers Autoportrait Avocats Avortement Baiser Bateau Blaise Cendrars Bleu Bourreau Buzzati Cadre Cafè Campagne Christian Bobin Chronologie Cinéma Concours Construction Conte Corps Corse Couleur Couleurs Couple Course Covid Crescendo De dos Description Désert Désir Dialogue Diderot Douleur Ecrire Ecrire ailleurs Ecriture automatique Ecriture volcanique Ecrivain Emmanuel Berl Enfance Enterrement Enumérations Ephémère Épilogue Epiphanie Erotisme Exil Fable Faits divers Famille Fantastique Faulkner Felix Fénéon Femme Fenêtre Fête Fiction Filiation Flux de conscience Focalisation Folie Fragments Gabriel Garcia Marquez Gestes Giono Guerre Haïkus Henri Michaux Hôpital Humour Idiomatiques Ile Imaginaire Inceste Incipit Indicible Instant Intelligence artificielle Ironie Jalousie Japon Jardin Jean Tardieu Jeu Journal intime Julio Cortázar Justice La vie Langue Larmes Laurent Gaudé Légende Léon Bloy Lettres Lieu Littérature américaine Main Marche Maternité Mauvignier Médias Mémoire Métaphore Métro Michon Micro nouvelles Miroir Moment d'abandon Moment historique Monologue Intérieur Monuments Mort Mots Mouvement Musée Musicalité Musique Mythe Mythes Naissance Narrateur Noms de personnage Nourriture Nouvelles Novalis Nuit Numérique Objets Obsession Odeurs Oxymores Pacte de lecture Paternité Patio Paysage Peinture Personnage Personnage noir Peur Photo Phrase Phrases Pierre Michon Poésie Point de vue Polyphonie Portes Portrait Printemps des poètes Prison Projection de soi Pronoms Quotidien Raymond Queneau Récit d'une vie Recueil de nouvelles Réécriture Rencontres Résilience Retour Révolution Rituel Roman Romantisme Rythme Scène Science-fiction Sculpture SDF Secret Sensation Sève d'automne Silence Soir Solitude Son Souvenir Souvenirs Sport Stages Steinbeck Stupéfiants Style subjectivité Sujets d'actualité Superposition des temps Synesthésie Synonymes Tain Téléphone Témoignage Temporalité Texte avec "tu" Textes écrits à plusieurs Tobias Wolff Train Venise Vie Vieillissement Ville Violence Visage Voix Volcanicités Voyages Voyeur Zola Zoom