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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Delphine C.
06 mars 2026
Textes d'ateliers

La musique « ça s'écoute fort » voilà il l'a dit !Par réflexe, je lui masse la nuque lorsqu'il prononce ces mots secs, je tente de ramollir le cuir de sa peau puis j'ajuste mes lunettes en les descendant de mes cheveux à mon nez.Derrière mes verres teintés, je fonds dans le siège.Dans le rétrov...

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Invité - TORRES
13 février 2026
Merci Jean François, oui, je trouve même le termes d’IA déjà préoccupant même si ce sujet...
Invité - jean francois
13 février 2026
Belle idée ( si l'on peut dire!) que ces livres évolutifs... La remise en cause du droit d...

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06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
05 mars 2026
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La douleur réveille la nuit et l’esprit étonné s’aperçoit dans le noir. Fantôme, il court, de souvenirs en projets inaudibles. Il croit savoir, croit dire, il flotte. Une flèche le tient loin du repos, au-dessus du corps, il s’agite. Il espère que le temps va passer, qu’il va se délivrer de cette brume lancinante. Il erre, il radote, finit par se tourner, se retourner, cherche, sur le dos, sur le côté… une issue provisoire et déjà condamnée, car la douleur est là, tel un intrus qui frappe à la porte et jamais ne s’arrête, battement régulier, vainqueur et obstiné. Un instant, le sommeil parvient à effacer l’âcreté de ce bruit au creux de la vertèbre ou dans le pli de l’aine et puis le regard cherche, visite l’ombre derrière les rideaux. Un signe de l’aurore, une lueur infime ? Rien.Soudain tout bat plus fort, la nuit se transforme en désert, plus de ligne du temps pour orienter la course. Est-ce minuit, cinq heures ? Plus de frontière, un espace qui s’ouvre sans rien offrir qu’une errance pénible, à l’aveugle dans un océan exténuant. Il faudrait se soulever, saisir à tâtons la boite dans le tiroir et prendre la pilule grise, cette issue provisoire… Mais il faudrait un peu de force et d’oubli, car il n’est pas l’heure. Pas encore. Le long voyage se poursuit entre les eaux de la somnolence et les rochers de l’impatience, le drap est lourd, le matelas rigide, pas de posture pour accoster. L’eau est noire et profonde, pourtant l’on ne peut s’y noyer. On flotte à la recherche du repos. Et puis, venue de nulle part, une lumière glisse, doucement, le long du rideau, une coulée étrangement moite, visqueuse, s’émiette au fil de l’épais coton gris. Dans le lit, le corps, moite lui aussi, se tourne lentement, les yeux accrochés à la triste lumière. Le jour est là, enfin. C’est l’heure autorisée, un peu d’eau, une fraicheur épaisse dans la gorge et la dose qui va tout libérer.Et l’esprit se met à l’écoute. Il sait. Sait qu’il faut patienter.Dans le silence de la grande chambre, une toile de fond adoucit les angles du mur. Le rai de lumière s’amarre tendrement aux draps, s’élève une petite musique, oui, la douleur chantonne, berce, lancine encore un peu son tout petit refrain qui laissera sa trace, après disparition.La longue nuit, traversée de douleur, plane encore comme une odeur de renfermé, le matin se révèle imbibé de combats. Un peu d’humanité se grave, s’enracine dans les spirales du cerveau. Un ensemencement de la douleur dans la chair, ou ensemencement de la chair par la douleur, n’est-ce pas cela que l’on appelle, l’incarnation ?Mais pour l’instant, c’est l’heure de la fuite.Les molécules circulent et l’esprit, aux aguets, reste curieux de voir comment, le serpent, la chose, la brûlure va se métamorphoser.Redeviendra bientôt le petit animal fidèle, le locataire du début, celui qui ne gênait pas trop. Celui à qui l’on n’a pas pu, pourtant, s’habituer. On l’a invité à sa table, pour tenter de l’apprivoiser, et c’est lui qui a choisi le menu, l’a imposé. Un envahisseur, qui tout de même, en guise de loyer, a enseigné, à sa façon, les lois de l’hospitalité. Accueillir avec grâce, les petits renoncements, les grands mouvements de recul vers la résignation joyeuse à la vie serrée entre ses murs. Professeur d’unité du corps et de l’esprit, non plus le roseau pensant, ou la tête régnante, mais la conscience de l’unité, il permet de savoir, à chaque seconde, que le corps tient l’esprit au bout de chaque nerf.Peu à peu, par le sang, la chimie fait son œuvre.Les muscles se détendent, les membres sont plus longs, le dos s’enfonce, le corps s’éloigne, se dégage de l’avalanche, de la longue coulée du chemin de douleur, éboulis d’éperons et de larmes qui glissent, s’étalent dans le lit moins brulant, moins acide, la tension se défait.L’esprit inspecte prudemment, se répand dans le corps, maintenant plus tranquille, dans les os et la chair, labyrinthe piégé. Quoi, plus rien, plus une goutte de souffrance ? Le cerveau étonné se glisse par la porte, il sourit, sans bouger, il jouit de ces riens, se repait de l’absence d’influx, il a bien retenu les leçons de sa fragilité.Sage, prudent, tel un homme averti qui sait qu’il ne faut pas hausser le ton au risque d’éveiller les monstres endormis, le calme est précieux, silence harmonieux qu’un seul mot maladroit pourrait bientôt casser. L’esprit, tout incrédule encore, méfiant, parcourt le corps en toute impunité.Les bras s’ouvrent et le regard s’échappe.Et le moi enfermé accepte la lumière, elle était étrangère, elle se fait gaieté.Le rayon se renforce, efface provisoirement l’usure intérieure et vient même l’envie de se lever, de tirer le rideau, de…Non, surtout ne pas briser d’un geste un peu trop net, le moment du répit !L’immobilité laisse le corps chanter, chanson douce de souffle qui parcourt librement, une chanson d’unité d’un corps silencieux que l’on n’ose pourtant pas appeler à bouger.Peu à peu, dans le jour, maintenant installé, le corps, de nouveau disponible, fidèle, semble soudain possible. Il est là, entier, signale sa présence, en toute innocence et l’évidence d’être là, libre comme là-haut, les nuages défilent, bleus, simples et blancs. Légers. Derrière le plafond, l’esprit flotte s’envole, il pourrait les compter !Il se souvient comme d’un fantôme de la légèreté et du corps silencieux qui répond, fidèle aux attentes, de cette possibilité d’être une tête libre et du corps disponible à toutes ses lubies. Il part au loin, joyeux, se pose sur le calme de la mer apaisée. Sérénité de la dernière vague qui file sur le sable, se défait, se pose sur l’absence de signe, le calme des influx du système nerveux en milliers de repos, en un souffle d’air frais ; la pensée disparaît dans la l’épaisseur du rien. Béatitude de la transparence et des sensations fines comme des chairs d’enfants qu’on ose à peine effleurer.Bonheur de quelques heures ou de quelques minutes.Totalité provisoire. Douce moisson d’éternitéQu’il est doux de s’abandonner !Et de ne pas savoir, encore, qu’à la fin, c’est la pilule grise, la dose de morphine qu’il faudra juguler.             {loadmoduleid 197}  
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"Nous"

images-151 Atelier Nouvelle

    « Ma vie n'est pas une existence... – Eh bien, si tu crois que mon existence est une vie... »
    Vivre ? ou exister ? Laurent Fraga ne fera jamais les distinguos célèbres de Mme Raymonde et de Mr Edmond, loin de lui Hôtel du Nord, Le Quai des brumes, Laurent est du pays de la vachette, de la cocarde, des fêtes votives, de la pétanque sur la place centrale, mais aussi, comme la plupart de ses concitoyens, du football au stade municipal et des grandes communions sportives nationales devant la télévision.
    Laurent est d'un village où seules les habitations des notables se distinguent avec quelques attributs décoratifs empruntés à Haussmann. Quelqu'un lui aurait indiqué les moulures en corniches, les feuilles d'acanthe et autres pilastres, il aurait gentiment admis leur existence comme on jette un regard sur ce qui a toujours été là et qui laisse indifférent.
    La maison des Fraga – celle où Laurent voit le jour – réplique ce qui est construit un peu partout dans le village, ni plus ni moins : depuis la rue, une entrée immédiate qui vous plante sans préliminaire au cœur d'une cuisine ou d'une salle à manger. Côté nord, une arrière-cour afin de fuir le soleil estival, et en façade un petit balcon où s'époumonent plein sud de maigres géraniums décolorés. En somme, une maison attachée à ses contiguës comme autant de maillons solidaires.
    Il est fils de Jean-Marie Fraga, postier du village voisin et l'unique fonctionnaire d'une famille de vignerons. Le frère aîné a repris l'exploitation pour produire un vin rosé, précoce et désaltérant, à partir de cépages harcelés par le régime sévère des hivers venteux et glacés, puis des étés brûlants, sans pitié. Plus loin, les marais évaporent leurs eaux saumâtres pour laisser affleurer l'or blanc que les sauniers comme Mathieu, oncle du côté maternel, récoltent avec fierté. Ici, les soirs d'été, dans ce territoire qui annonce la Camargue, exhalent les senteurs de la saumure croupie des roubines et des pins résineux tordus par le mistral. Aux âges encore à un chiffre, il ignore jouir d'une liberté et d'une insouciance propres à sa génération, du temps d'avant les connexions informatiques avec les bruits et les fureurs du monde. Guerres lointaines, catastrophes, attentats... Soucis d'adultes, tout cela : « Qu'est ce que tu fiches avec les grandes personnes ?! File t'amuser ! Allez, ouste ! ». Sommation reçue cinq sur cinq par Laurent et ses copains qui tous aspirent à un peu de sauvagerie. Cela fait une enfance dulcifiée, choyée, préservée des drames. Le quotidien mis bout à bout ferait un patchwork uniforme, il est vrai, mais les aléas des saisons, les fêtes du calendrier, les mille bruissements de la vie d'un village suffisent pour créer un peu de relief ; les gens du coin aspirent ni aux intrigues ni aux coups de théâtre.  Seule ombre au tableau : la scolarité du fils Fraga.

     Maintenant âgé de quinze ans, il est temps de regarder la réalité en face, l'eau a assez coulé sous les ponts, ou dans les marais salants. Un conseil de famille tout en bienveillance décide de mettre un terme aux études laborieuses et mortifères de ce gentil garçon. École, collège sont autant d'entraves à ses besoins de galops libres. À quoi peuvent servir tous les savoirs que ces institutions s'obstinent à lui faire ingurgiter ? Mathématiques, sciences, littérature... Et quoi d'autres ? Jusqu'aux langues étrangères, alors que son occitan approximatif lui suffit pour briller en bonne compagnie de temps en temps. Laurent en sait suffisamment pour se débrouiller seul dorénavant. D'ailleurs, seul il ne l'est pas et ne le sera jamais, c'est une certitude inscrite dans sa chair, de plus, il n'est pas de la race des conquistadors, alors pourquoi s'interroger sur un monde qu'on n'a pas sous les yeux, à portée de mains ? Sa curiosité reste alentour : le village voisin, la côte proche... À quoi bon la Géographie, l'Histoire, la vie des Grands-Hommes – tout cela en majuscules – alors que son futur, depuis la naissance, est engagé dans un terroir comme un soc au départ du sillon. Sa géographie est limitée au sud par le Grau-du-Roi où la grande barque familiale attend qu'on vienne la libérer, le week-end, dès les beaux jours. D'est en ouest son pays est fait de plats et de collines le long de la méditerranée, celle de la côte sableuse et monotone qui démarre à Port-Saint-louis-du-Rhône puis court jusqu'à Argelès-sur-Mer. Ce sont des terres languedociennes et roussillonnaises, encore un peu sauvages.
    Plus haut, il y a l'Ardèche. La cousine Nathalie est tombée amoureuse d'un gars d'Aubenas, alors elle est allée vivre dans son pays à lui et leur rendre visite est une aventure pour les Fraga. Montpellier, Avignon, Laurent connaît. Entendons-nous : il pourrait s'y perdre, sa connaissance est celle du chaland occasionnel qui se déplace par nécessité et non par curiosité.
    L'histoire collective que l'éducation nationale voudrait lui enseigner, celle des manuels scolaires, est avant tout personnelle. Il faut l'entendre rappeler avec fierté les courses camarguaises du papé Félix Mancioli dans les arènes du village, prince des raseteurs années cinquante, recordman des couper et des lever de cocardes, de glands et de ficelles... Les trophées en bronze doré scintillent dans toutes les pièces de la maison Mancioli. Vers douze ou treize ans Laurent s'est un peu frotté aux taureaux cocardiers – que l'on préfère appeler biòus, question de folklore –, mais cela fait beaucoup de sueur, de douleurs, et Laurent n'est pas casse-cou. Voilà tout.
    Autre figure de son histoire : tatie Clémence qui a ouvert sa mercerie en 1962. Laurent aime raconter son parcours avec un petit mouvement du menton qui pourrait passer pour l'affirmation d'une conscience politique. « Elle n'a pas pu avoir un compte à la banque sans la signature de son mari, l'oncle Bertrand. Tu vois l'affaire ? À l'époque ? » Derrière l'indignation il y a surtout la fierté d'appartenir à une branche maternelle aux forts tempéraments. «Tatie, rien ne l'aurait arrêtée ! » C'était l'opinion généralement admise par tous jusqu'à ce que le contexte économique, les grandes surfaces, les choses qu'on jette puisqu'on ne répare plus, interrompent les ambitions de Clémence. Aujourd'hui, à la place de sa boutique on trouve la pharmacie Blaquier.
    « Le fric qu'ils se font ceux-là !! »
    Les grands-hommes célébrés par la nation ont des profils trop flous pour Laurent. Chez lui l'admiration a besoin de la proximité du sang, du cœur. Ainsi ses héros appartiennent à sa lignée, ou bien au village, comme Étienne Noguier, le patron du Grand-Café installé sur la place principale en face d'une arène bricolée avec des gradins métalliques et une vilaine palissade de bois brut – Entre parenthèse : l'édifice nourrit la chronique d'un petit scandale municipal car le provisoire est devenu définitif avec ses marques d'usure et de négligence. C'est cet homme qui propose à Laurent de monter à bord de sa brasserie le temps d'un été. Il a remarqué que le jeune Fraga aime se rendre utile, sans qu'on lui demande, en servant avec soins quelques assiettes préparées par Mme Noguier-mère, ou en regroupant chaises et tables à la fin de la journée. Alors, du haut de ses quinze ans, Laurent ne se fait pas prier et court vers le poste qui lui est offert, d'autant qu'il n'a pas à disputer la place avec le fils du patron, lui, le Grand-Café il s'en fiche, il vise le baccalauréat.
    « Té ! tant qu'il peut étudier, nous, on le laisse faire. S'il se trouve un métier qui lui fait gagner des sous, plus qu'avé le bar, on n'est pas contre. »
    La proposition d'Étienne est accueillie comme la main de la providence qui ouvre grand une porte de sortie, une opportunité d'évasion après quasi dix années d'emprisonnement scolaire. Le mot n'est pas trop fort. Reléguer loin derrière lui les heures d'immobilité vertigineuse face au tableau noir, les odeurs crasses des préaux et des vestiaires collectifs, et se rappeler seulement les précieux moments de haltes dans le commerce d'Étienne, instants volés sur le chemin de l'école, souvenirs des ballots de sciure jaune que le cafetier faisait livrer, énormes colis qu'il voyait transportés à bout de bras sans effort apparent. Un jour, il tentera lui-même la levée et il s'apercevra alors que c'était beaucoup plus gros que lourd. Déception et franche rigolade – « Qu'est-ce que tu croyais ? Ça a l'air de peser une tonne mais ça ne fait que 25 kg ! » Kilo de plomb ou kilo de plumes, quel est le plus lourd ? Les notions élémentaires pénètrent mieux l'esprit lorsqu'elles passent par les bras. Ravissement du jeune garçon devant le spectacle des copeaux résineux jetés sur le sol, mêlant leur parfum aux anis entêtants du Ricard ou du Casanis. Éblouissement face à l'alignement, comme à la parade, des bouteilles d'alcools multicolores derrière Étienne, capitaine souverain aux commandes des pompes à bières : trois poignées en céramique blanche qui puisent dans leurs barriques respectives la blonde, la brune ou l'ambrée. Dés le seuil franchi, les senteurs puissantes des cafés brûlants dans leurs tasses épaisses vertes et blanches, le sifflement des percolateurs en sirènes de paquebots... Bref, le Grand-Café pareil à une extraordinaire machinerie faite de sensations, de parfums, de saveurs inoubliables. Et de majesté !
    Aqui, sian pa bèn?!
C'est une phrase que notre héros aime à répéter, comme une ponctuation, particulièrement quand il s'adresse aux touristes qui depuis quelques années s'arrêtent au village avec l'espoir d'une touche de folklore local. Alors Laurent met en avant son tempérament de cabotin assumé et il fait le malin, debout sur la petite estrade, derrière le comptoir, la tentation est forte d'accentuer les syllabes, de jouer l'emphase méridionale, jusqu'à la caricature. Mistral ou Baroncelli ne seraient pas fiers mais qu'importe. Le succès du petit numéro doit aussi à son charme. Ici, les gars sont beaux. Jusqu'à vingt ans, vingt-cinq ans tout au plus, après ils empâtent. Beaux, cela veut dire bruns de toison et de pupille, que le sourire étincelle sous des lèvres rougies comme après la morsure dans une viande crue – hé oui, nous sommes au pays des corridas saignantes. Ces jeunes mâles ne sont pas bien grands, même s'ils dépassent leurs aînés d'une tête – victoire d'une génération richement nourrie dans un pays en paix depuis longtemps. Les filles, quant à elles, ont une façon presque effrontée de fixer dans les yeux qui semble dire : « Regarde moi puisque je suis belle, mais pas touche ! » Elles appartiennent à leur père et à leurs frères, c'est leur nom qu'elles portent jusqu'au mariage, alors pas question de déshonorer en allant se coucher auprès du premier venu, même s'il est du village. l'Italie et l'Espagne machistes des aïeux circulent encore un peu sous la peau de cette jeunesse.
    Bien que morveux, comme aime à le rappeler son père avec tendresse, au moment de recevoir sa rémunération, une sensation de verticalité dans les muscles lui fait rejoindre le monde des adultes. Première rétribution après un mois de labeur : service au bar, assiettes chaudes le midi, nettoyage à la serpillière, sourires, blagues... Tiens, lui dit Étienne en tendant une enveloppe dans un geste qui inaugure un engagement, une habitude. Laurent en extrait le chèque qu'il plie soigneusement avant de le glisser dans la poche intérieure de son blouson, un sourire de félicité sur les lèvres. Comme il suffit d'un verre d'eau pour amorcer une pompe, le jeune homme sait que d'autres suivront et qu'ils seront les garants d'une indépendance attendue impatiemment. De retour chez lui Laurent brandit fièrement son salaire, puis il ressort fêter l'événement avec Pascal, Jojo et son frère Simon. Ils ont grandi ensemble et tout partagé : bobos, fêtes arrosées, les étapes importantes de la vie ; comme l'ouverture d'un compte en banque auprès du Crédit Agricole.

    Encore une année de patience et Laurent aura atteint la limite de sa scolarité. Pour endiguer son impatience il revient régulièrement donner un coup de main à Thierry, les jours de fêtes, les grands week-ends votifs qui mobilisent tout le village. La joie de servir et d'encaisser les Papés et les Mamés qui l'ont toujours connu ; les commerçants venus dépenser un peu d'argent ; l'équipe municipale ; le maire Benjamin Ariste – celui-ci ne survivra probablement pas aux prochaines élections (toujours cette histoire de provisoire et de définitif). Mais attention ! quand on travaille dans un café, LE café du village, on ne fait pas de politique, comme ils disent, alors qu'ils ne font que cela, forcément, le patron a tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec la mairie, on n'est jamais à l'abri d'une requête à déposer : extension de terrasse, horaires d'ouverture et de fermeture... Mais hors question de faire des courbettes, aussi bien le commerçant que l'élu, chacun est conscient de ce qu'il doit à l'autre, tout comme le village sait l'importance d'un Grand-Café car c'est l'endroit où on se montre, on se parle, on s'écoute, le lieu des rendez-vous, des tope là et des rencontres utiles. Laurent a compris tout cela très tôt, c'est ce théâtre permanent qui le fait rêver et qu'il veut rejoindre.
    Est-ce dans ce haut-lieu que Matilda et Laurent se rencontrent ? Il a vingt ans, elle dix-huit, là dessus ils sont d'accord, mais pour le reste... Matilda affirme qu'ils se seraient vus chez des cousins à lui, côté maternel, durant la fête de la musique, qu'ils se seraient un peu pris le bec parce qu'il aurait bu – pas énormément mais un peu trop tout de même –, et qu'il aurait blagué lourdement à propos de sa robe soit disant trop courte comme s'ils se connaissaient de longue date etc, etc. Alors qu'ils se voyaient pour la première fois. Laurent, lui, se souvient d'un samedi après-midi à la terrasse du Grand-Café. Le permis de conduire obtenu la veille, Matilda aurait rejoint son amie Laurie, pour la première fois seule au volant, très fière dans la Renault Clio blanche prêtée par l'oncle. Même qu'elle n'était jamais venue jusqu'ici alors qu'elle habitait le village d'à côté distant de vingt-deux kilomètres. Ce sera leur seul point de désaccord pour toutes les années à venir
    Elle est une fille unique de quatre ans, fragile et timorée, lorsque ses parents divorcent. Échaudée par ce naufrage, il lui faut du temps pour être convaincue que les Fraga, eux, ont le sens des responsabilités comme valeur cardinale. Laurent a une vision claire de ce qu'il veut et de ce qu'il ne veut pas. Pas facile à croire quand on a grandi sur du sable mouvant. Il lui dit : «Pas question d'une vie de quatre pattes, si on se marie c'est pour toujours, avoir des enfants, acheter sa maison, être tranquille et...» Quoi d'autre ? Quoi ?... Non, vraiment, il ne voit pas ce qu'on peut demander de plus. Et puis d'abord la vie on se la fait ! Credo fort rassurant pour Matilda qui a vu ses parents – deux jeunes adultes mal construits –, passer leur temps à se reprocher des responsabilités mesquines de la vie quotidienne. Concluante illustration par l'exemple que l'amateur d'embrouilles finit toujours par en avoir. Cet aphorisme cher à Laurent justifie sa volonté de fréquenter la belle-famille le moins souvent possible. Promesse tenue, comme toutes celles qu'il fait.

   Et c'est le temps qui court, qui court... Il l'a écouté jusqu'à usure du disque ce tube des années soixante-dix, une adaptation d'un prélude de Chopin – cela il l'ignore –, une version disco par Donna Summer, puis celle d'Alain Chamfort:
...Parce que le temps qui court, court, change les plaisirs;
Et que le manque d'amour nous fait vieillir.
À l'heure qu'il est, mes voitures de plastique
Sont devenues vraies depuis longtemps
Et finalement, les affaires et l'argent
Ont remplacé mes jouets d'avant...

    Des paroles et une mélodie pour ses rares moments de mélancolie, quand arrive l'hiver, que les clients se dispersent et qu'il y a moins à faire. Laurent a compris depuis longtemps que le verbe faire est le meilleur remède au spleen.
    Le temps qui court, court
et fait naître quelques changements dans l'équipage du Grand-Café. D'autres visages sont arrivés, comme celui de Patricia la jeune fille qui sert les clients attablés en terrasse, et puis celui de Sébastien le jeune homme à l'œuvre derrière le comptoir. Ils ont une vingtaine d'années, Laurent a trente ans. Les deux recrues le nomment patron, puisque plus personne ne l'appelle par son prénom, et à chaque fois il bombe le torse et ses yeux brillent encore d'avantage. Il discute avec un client près de la porte d'entrée, il rit, parle fort, tout en regardant à droite de la rue, puis à gauche, comme s'il guettait quelque chose ou quelqu'un, peut être les deux. Un camion arrive et stationne devant la brasserie. Il surveille sans relâche le déchargement des barriques de bière et de soda. Un coup d'œil à la Rollex de son poignet ; Matilda ne va pas tarder à arriver de l'école avec leurs deux enfants ; sept et cinq ans. À peine descendus de voiture, voilà qu'ils galopent entre les tables et les clients de midi, s'approchent dangereusement de la terrasse et alors il faut donner de la voix : « Sacha ! Anaïs ! » Chaque jour le même manège, tant et si bien que personne au village ignore leurs prénoms : « Papa a interdit la terrasse, à cause des voitures ! » Deux êtres supplémentaires à son Nous ; Nous la famille, Nous les gens d'ici... Le Grand-Café est la scène de sa réussite, de son bonheur : ballet de Matilda courant derrière ses petits, éclats de voix de Laurent sur tous les tons – lorsque ce ne sont pas les clients –, avec des points d'exclamation, des apostrophes, des guillemets pour déguiser la fierté et l'amour paternel sans trop les dévoiler. Comme tous ceux de leur âge, bientôt les péquélés auront leurs téléphones portables, modèles juniors. Laurent n'a jamais cherché à se distinguer de ses semblables, il ne va pas commencer maintenant, et puis il s'en passe des drôles un peu partout : des agressions sexuelles, des bombes dans les écoles...
    Parmi les habitués, les anciens ne viennent plus, le village les enterre gentiment et devant le malheur des autres Laurent croise les doigts, le majeur sur l'index, puis caresse la petite croix camarguaise en argent qu'il ne retire jamais de son cou ; deux précautions valent mieux qu'une. Au fil du temps une génération disparaît pendant qu'une autre arrive. Ce sont souvent des inconnus, mais aussi des enfants du pays venus s'installer dans une maison reçue en héritage et que Laurent est heureux de retrouver. Une nouvelle population qui fait du village une cité dortoir. Le platane, Dieu merci, est immuable avec sa cigale stridulante. Un jour, un client de passage dit qu'il en existe un peu partout dans le monde, qu'il en a entendues au sud de la chine et aussi en Australie. Cet insecte ne serait pas l'emblème exclusif de son sud, le porte-voix de son identité méditerranéenne ? Déçu, mais vite consolé, cette réalité trop exotique ne peut menacer l'univers de Laurent.
    Depuis plusieurs années des rénovations, ou des reconstructions, fleurissent dans les ruelles, chacun y va de ses savoir-faire, de son temps libre, grâce à Castorama, Brico Dépôt et autres supermarchés du bâtiment qui ne manquent pas autour du village, faire soi-même coûte moins cher que de s'en remettre à un professionnel. Laurent sait tout cela par cœur, depuis le Grand-Café il suit les chantiers des uns et des autres avec intérêt, et avec inquiétude quand il s'agit des petits commerces qui laissent leur place aux grandes enseignes. Le café, lui, résiste. Jusqu'à quand ? Vaste sujet de conversation quotidien autour d'une 1664, d'une Leffe, d'un pastis. Qu'importe, le grand Fraga devenu bedonnant, à l'image du petit à mine grise sur les bancs de l'école, continue d'avancer avec la force du Nous qui fait de lui, depuis toujours, un imperturbable.

    C'est une fin d'automne propre à un pays exubérant. Après les pluies violentes qui récurent la campagne, voici le retour d'un ciel bleu que la nuit grignote chaque jour davantage. Pour Laurent, cela pourrait être le temps de regretter un été qui n'est définitivement plus, l'occasion aussi de fredonner sa petite chanson, mais point de nostalgie car Noël est en ligne de mire du bouquet final de son année de labeur, de la célébration de son bonheur, du point d'orgue de son Nous, le tout guirlandé et poudré d'or comme la grande crèche installée au fond du café.
    Encore une semaine à attendre, impatiemment.
    Les habitués – trois ou quatre, guère plus – se lèvent de la table qu'ils occupent pour le déjeuner et se dirigent vers le fracas, le bruit d'une chute venu de l'arrière salle. Une femme d'environ soixante ans en sort, titubante, une main sur le front, une autre contre le ventre. C'est Matilda. Des bras amis la soutiennent pendant que d'autres continuent à guetter au-delà, derrière elle. Nathalie, la cousine revenue au pays depuis son divorce, réapparaît de la pièce obscure le visage blême, elle fait des gestes des deux mains qui semblent dire la fin de quelque chose. Certains comprennent qu'il s'agit du patron, effondré là, au milieu de son stock, pour toujours.
    Même ceux qui n'entrent jamais dans le Grand-Café et qui regardent de loin la foule massée sur le parvis de l'église se retrouvent solidaires, presque malgré eux, d'une communauté affligée. Sacha et Anaïs, deux jeunes adultes près de Matilda, tous trois enveloppés par le murmure des consolations. S'il y avait une caméra pour saisir ces instants elle s'éloignerait maintenant et ferait entrer dans le cadre un ciel azurin, sans tâche, au-dessus du village immobile.

    Vie ? Existence ? La réponse était dans les yeux de Laurent. Revenir en arrière, s'approcher plus près, voir briller entre les cils la fierté du travail accompli chaque jour. Noter la démarche et les gestes mille fois répétés, le port de tête, un peu d'arrogance. Laurent c'était un village, une brasserie, une famille, un être qui a vu le jour et qui a grandi au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. Un Nous, toute une existence.
Toute une vie.









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"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

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"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

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