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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Sylvie Roussel Méric
20 janvier 2026
Textes d'ateliers

Lucette met sa veste grise, ses bottes de caoutchouc et sort au jardin. Elle se baisse devant chaque plant de pommes de terre, chaque poireau, chaque céleri. Elle arrache des herbes, met un coup de bêche, se relève et fait de même jusqu'au bout de la rangée. Elle lève la tête et son regard fait des ...

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22 janvier 2026
Bravo, j'adore votre élégant chapelet de gris. Je ne rajoutte que deux perles; le gris 2CV et legris...
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Salut J François. super ton voyage en autocar dans la campagne de la vie. Très crument imagé à la fa...
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12 novembre 2025
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23 janvier 2026
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À la veille de la publication de mon premier recueil de textes poétiques, j’ai ressenti le besoin de mettre des mots sur le travail sous-jacent à cette part de mon écriture. Travail poétique ? Cela sonne  comme une question, une affirmation, une légère inquiétude, parfois comme un soupir. Le mot "travail" ne me gêne pas, il me convient. Travailler, retravailler comme remettre la chose à l’ouvrage, mais selon quels critères? Dans quelles directions?   Il faut partir de l’écriture. Chaque jour ou presque se laisser porter par l'élan de la sensibilité, la sensation, l'instant, une rencontre de mots, une image, une phrase puis se retrouver face au texte. Poème ? Texte poétique ? L’intitulé n’est pas définitivement fixé. "Texte poétique" élude un peu l’enjeu. "Poème" prend le risque de l’imposture. Je les emploie tous deux.   D’abord s'interroger : est-ce que ça tient debout ? Et pour cela, lire, relire, se mettre à l’écoute, percevoir ce qui "va", ce qui "coince" comme un peu de gravier dans la roue du poème. Une sorte de conscience s’est installée ; ce que je pourrais appeler un  "baromètre esthétique" s’est développé au fil des années d'écriture, d'ateliers, de recherche. Il est là, permanent, agissant comme une injonction à rester fidéle à ce que je vais tenter d’expliciter ici.   Pas des règles définitives, pas de méthode point par point, un "travail", le mot s’impose de nouveau. Il commence par la traque de ce qui sonne faux. Le faux "ambiant" d'abord, celui qui m'environne, nous environne. Le "faux" du peu, du plat, du quotidien comme seul horizon. Et pour cela, résister à la simplification, cette tentante révérence à la facilité, celle qui veut plaire. Résister aux impératifs de vitesse qui tuent la complexité, aux pressions de la  standardisation et de l'accessibilité. Résister à l’appauvrissement, à l'envahissement par les éléments de langage faussement poétiques aussi bien qu'à la langue utilitaire. Résister à la dilution du sens et de la forme. A la tyrannie du "positif", du "Care", de la consolation et de la transparence. Résister aussi à mes enthousiasmes et, pour cela, trouver la juste ligne. Ne pas se contenter de traquer les répétitions qui alourdissent. Faire la part de l'intensité et de ses débordements, la part de l'intention nécessaire et de ses excès qui risquent d’asphyxier le texte. Je taille, beaucoup, c’est ce qui coûte le plus : couper ce qui hurle trop longtemps, ce qui veut trop en dire. Couper, mais sans perdre mon cap. Contenir le surplus d’émotions, d’intensité sensorielle et conceptuelle qui me portent, mais ne pas renoncer à la densité, à la concentration parfois oppressante – comme une respiration courte qu’on refuse d’élargir artificiellement. Laisser respirer par d'autres formes de silence et d'ouverture du texte, par la mise en page aérée et travaillée, j’y reviendrai. Garder mon cap, malgré une fragilité. Transformer la fragilité en précision, en exigence formelle, en nuances, en vigilance. En liberté ! La liberté de la forme, de la recherche musicale et de l'invention langagière.   Et accepter de payer le prix de cette voie étroite. Assumer le risque de l’incompréhension, du sentiment que beaucoup ne liront pas jusqu’au bout – ou du moins pas comme je l’espère. 
C’est le prix de la liberté et de la fidélité au mouvement intérieur qui m’anime. Je l’accepte, je choisis toujours, en dernier ressort, de ne pas le trahir. Ne pas trahir l’émotion, le plaisir, l’impression de quête de justesse qui guide mon travail, cette horlogerie minuscule, mes heures passées à engrener les sons, les rythmes et les blancs sur la page. Cette aventure dans la langue, ligne par ligne, indissociable de tout le temps consacré à écrire ce recueil.Chaque mot est pesé pour son potentiel de sens, de son et d'imaginaire, chaque passage à la ligne interrogé comme une ponctuation sonore et rythmique. Chaque ligne - ses mots, ses allitérations, ses assonances, ses reprises…- sculptée comme une miniature.La langue est ma matière première, une matière sensible à travailler comme un peintre travaille la couleur ou comme un musicien ses rythmes et ses timbres. J'aime faire cela, travailler les textes poétiques comme de la musique.   Et puis mon bonheur des images ! Même si je crois pouvoir affirmer qu’il y a beaucoup de passages sans images : mots seuls, évocation simples... j'utilise beaucoup d’images et de métaphores.Exploration des sensations, de leur rencontres, de leur mélanges, de la kinesthésie, références à d’autres domaines d’expérience… tout cela renforcé par le travail sur les sons, le vocabulaire, les rythmes… les images sont pour moi les meilleurs déclencheurs d’imaginaire. Ce ne sont pas des tableaux fermés, encore moins des miroirs, des copies. Finalement, le mot "image" me semble réducteur, je n'en vois pourtant pas de meilleur.   Pour qu’elles puissent pleinement remplir ce rôle, pour que les images fonctionnent comme des propulseurs d’imaginaires, il faut leur en laisser le temps. La lecture rapide, le survol leur couperaient les ailes. Cela dépend du lecteur, évidemment, et de sa lecture, mais pour l’inciter à prendre ce temps de l’imaginaire, je mise sur la mise en page. Elle fait partie du geste poétique. Textes courts, passages à la ligne, enjambement, changement et saut de page aèrent le texte, obligent le lecteur à s’arrêter. J’invite ainsi à une lecture fragmentée, discontinue. Tourner la page, c’est laisser reposer l’œil et l’esprit sur le blanc qui suit.  Les sauts de lignes, de pages, les blancs sont mes silences.Ces silences imposés entre les pages et les lignes sont presque aussi importants que les mots : ils en permettent "le bon usage", laissent l’espace nécessaire pour que le lecteur respire. Laisse l’image travailler, descendre en lui. Le saut de page joue le rôle du cadre ou de l’espace mural autour d’un tableau, un blanc "sémantique", poétique, un espace ouvert que le lecteur peut ressentir, combler, prolonger. Chaque fragment - paragraphe, page, double page isolée de blanc-  est travaillé comme une unité visuelle, sonore et émotionnelle autonome, un espace  à habiter, un tableau qu’on peut regarder longtemps, ou quitter, reprendre plus tard. Pas une explication à suivre, pas une péripétie.   Reste les interrogations sur le sens de ce travail. Ce qui est certain, c'est que mon positionnement esthétique, malgré son champ d'application un peu dérisoire, se manifeste avec la force d'une nécessité : comme une sorte de stratégie d'adaptation à la réalité. L’élaboration poétique, cet infime, presque inaudible, travail sur le monde, marque ma volonté de ne pas le laisser totalement tel qu'il est. La condition d'un monde où je peux vivre.   Pour cela, j’explore les thèmes qui reviennent, ceux de mes liens à ce monde. Les saisons, l’eau, le vent, le schiste cévenol. Les arbres. La douleur, la solitude, la perte. La beauté, la lumière. L'amour également. L'écriture poétique ne les “raconte” pas, elle les "transforme en forme" par une alchimie de musique et de mots. C'est une autre façon de témoigner, indirecte, éprise de langage. Ainsi, mon travail poétique, reprend ce qui est venu, l'intuition, la pulsion langagière pour les structurer, les préciser, les ciseler en fragments concentrés. Les penser aussi. Car ma poésie se  pense et se critique elle-même avec un seul précepte : garder mon cap et mon regard qui porte le sensible et ne s'y réduit pas, imprime la pensée dans la forme. Un travail poétique, formel.  Existentiel aussi.Une quête de spiritualité qui s'échappe toujours, incapable de se satisfaire des formes qui lui sont proposées, mais toujours en recherche. Ne pouvant renoncer à l'évidence d'une verticalité dans un monde qui trop souvent l'écrase ou la disqualifie. Une verticalité ? Quelque chose qui traverse, pas une promesse, une quête qui ne se contente pas de l’horizontalité du monde tel qu’il va. Refuse la dilution dans l’utile, dans l’efficacité.Le poème devient alors, par le travail, par ce qu’il cherche, dans cette tension maintenue, peut-être, moins un texte qu’une manière de tenir.
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09 janvier 2026
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 Pas trop de dialogues dans un roman !  Voici l'un de ces lieux communs de l'écriture littéraire qui ont la vie dure. Si la littérature est un art et non un produit standardisé ou un rituel, elle doit pouvoir utiliser dialogue, description ou récit à sa guise. Mais il s'agit ici du roman me direz-vous, c'est un genre avec ses codes dont il faut tenir compte. Jacques Le Fataliste, roman "hybride" selon l'expression de Marie-Hélène Boblet, nous prouve que le genre « roman » n'a jamais été une forme pure. Aujourd'hui plus encore, le mot roman et donc le genre  qui porte ce nom, n'est qu'un moyen de se repérer et non une série de règles et de recettes à respecter.   Un bon dialogue offre des possibilités spécifiques qui ne pourront pas être atteintes sans lui : impression d'immédiateté, reconnaissance des différences entre les personnages par leur façon de s'exprimer, saisie directe de leur "voix" et, ce qui me semble essentiel, une façon subtile de cerner les relations entre les personnages sans passer par la machine à expliquer que devient si vite le narrateur. Le dialogue allège le rythme et laisse la place au lecteur : sous-entendus, allusions … sont pris au vol et non révélés par une instance indépendante. La forme des répliques, leur alternance prennent ici une valeur spécifique.  Paresse de l'auteur? L'écriture serait-elle une épreuve de bonne conduite, un test à l'effort ? Une démonstration de force littéraire et de bonne volonté ? Etrange positionnement ! Doit-on en conclure que le théâtre est le domaine des fainéants ? Un dialogue vivant et réaliste n'est pas facile à écrire. Une question d'équilibre ? La recherche systématique de l'équilibre court le risque d'exclure l'originalité, la fulgurance, la forme inédite… Explorer le roman dialogué, se situer à la limite du roman et du théâtre ? Pourquoi pas, si cela apporte de nouvelles pistes, correspond au thème et se déploie avec talent ? Le dialogue n'est-il pas aussi une manière de faire confiance à la force du verbe ?  De se rapprocher de la vie ?   Rester ouvert au travail d'un auteur sans à-priori me semble indispensable pour échapper à la sclérose. Curieusement, ce sont souvent ceux qui dénoncent la standardisation de la littérature contemporaine qui, d'un autre côté, jugent une œuvre d'après de tels critères, étrangers à sa logique interne.    Quelques pistes de lecture : - Le Roman dialogué après 1950. Poétique de l'hybridité, Marie-Hélène Boblet (Honoré Champion ) - Diderot - Jacques le fataliste Parmi tant d'autres  que l'on pourrait cite :r de nombreux livres d'Amélie Nothomb, mais aussi de Marguerite Duras, de Nathalie Sarraute qui sont des romans dialogués. - Le Bruit et la fureur de William Faulkner est essentiellement un roman dialogué. Un exemple extrême, Le diner en ville de Claude Mauriac n'est constitué que par les échanges polyphoniques de huit convives autour d'une table dans un diner mondain.     {loadmoduleid 197} 
09 janvier 2026
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Écrire un dialogue Thème propice à un atelier d'écriture  sur ce sujet : "L'aveu". Le dialogue, une fausse facilité ?Avec le récit et la description, le dialogue fait partie des grandes alternatives de la narration. Réputé comme facteur de vivacité donnant l'impression d'assister en direct à la scène, le dialogue nécessite une mise en forme particulière pour développer ses qualités potentielles. Même si le dialogue en style direct imite une conversation, cette "transcription" demande une certaine maitrise pour donner l'impression au lecteur que ce dialogue imaginaire est un véritable dialogue. Ce sera l'objet de cet article : comment écrire un dialogue vivant qui ne semble pas artficiel ?    Rapidité et impression d’immédiateté du dialogue Construire un dialogue pour allèger le rythme du récit1. Incises  D'une manière générale, les incises sont des propositions indépendantes insérées dans une phrase, entre virgules ou tirets ou parenthèses, et qui forment un sens partiel différent du sens principal.  - Hors dialogue, les incises, dans une phrase , peuvent être comparées à des fenêtres qui s’ouvrent. - Dans un dialogue en style direct, on appelle incises, les propositions ajoutées ou rejetées à la fin des paroles transcrites pour indiquer qui parle (spécifier l’interlocuteur), pour préciser comment sont dites ces paroles (ton, évolution de celui-ci, intensité…) et parfois des renseignements sur le contexte. Les incises structurent le dialogue et matérialisent son style. Elles allègent en évitant les propositions relatives du discours indirect : Il a dit que…Concernant l’incise de dialogue, l'un des choix importants se fait entre : des verbes neutres (dire, ajouter…) :— Je vais me coucher, dit-il. ou, au contraire, des verbes chargés de préciser comment la parole est dite : répliquer, ajouter, crier, murmure, souffler, beugler… Certains auteurs en utilisent toute une panoplie. Le risque est de donner l’impression d’une expressivité surajoutée. — Je vais me coucher, murmura-t--il. 2. Didascalies En plus de la désignation de celui qui parle et de sa manière de le faire, on peut ajouter aux incises ce que l'on appelle au théâtre des didascalies : ce sont les informations données dans une pièce de théâtre par l’auteur à l’acteur et au metteur en scène, mais également au lecteur. — Je vais me coucher, dit-il en refermant lentement la fenêtre, sans même la regarder.Incises et didascalies doivent être bien choisies et bien pesées pour ne pas alourdir ou sembler maladroites ou artificielles. Elles peuvent donner l’impression de voix off ou de scène vécue.  Leur dosage, qui peut aller de l’absence totale à une utilisation développée et récurrente, est à moduler en fonction de l'effet recherché, du type de dialogue, du style...    3. Typographie et ponctuation Cette question, choisir une typographie, se servir ou pas de ponctuation spécifique pour un dialogue,  peut sembler scolaire et secondaire ou m^mee désuète, mais on ne peut l’éviter, car elle conditionne la lecture et la compréhension du dialogue. Elle se pose aussi au moment de l’impression et change l’aspect visuel du texte et donc sa perception. – Le guillemet français « » (pas de guillemets à l’anglaise "..." pour les dialogues ) ouvre -en principe- chaque dialogue, le séparant du reste du texte, puis il est remplacé par un tiret à chaque réplique c’est-à-dire à chaque changement d’interlocuteur. Un nouveau guillemet marque la fin du dialogue.Si les incises sont courtes et glissées dans la réplique, elles s’insèrent à l’intérieur des guillemets, si elles sont longues et séparées, il faut fermer les guillemets avant l’incise et les réouvrir ensuite. L’édition actuelle tend à se passer des guillemets : ne restent que les tirets. Il s’agit - non pas des tirets courts des mots composés - mais des tirets cadratin (tiret long). Vous devez chercher les touches correspondantes selon le système d’exploitation de votre ordinateur.Pas de majuscule au début des incises, même après une réplique qui se termine par un point, celui-ci est remplacé par une virgule.S’il y a peu de paroles rapportées (pas de bloc de dialogues, mais une réplique isolée), l’on met des guillemets fermés. « Je reviendrai demain », dit-il.Lorsque le dialogue en discours direct est introduit dans un paragraphe non dialogué, l’on met deux points qui marquent la parole rapportée qui se glisse dans un paragraphe. Exemple : Elle répéta qu’il devait partir, qu’elle en avait marre et termina par : « Tu as compris maintenant ?— Oui, j’ai compris, ça va, arrête. »Si la phrase rapportée se termine par un point d’exclamation ou d’interrogation, il est conservé, mais l’incise n’est pas introduite par une virgule (et toujours sans majuscule).Parmi les divers usages que l’on rencontre du tiret, je prône  :    – Tiret classique court pour les mots composés, les listes et les incises à l’intérieur des phrases (on trouve aussi parfois les demi-cadratins ou cadratins dans ce cas).    — Tiret cadratin pour les dialogues. Je n’utilise pas le demi-cadratin.Espaces : là aussi plusieurs options, mais le plus souvent, on laisse un espace avant et après tirets et cadratins. 4. Esthétique de la page  Passage à la ligne ou pas, bloc de dialogue ou pas, ces choix changent l’aspect de la page.   Le mélange bloc dialogue + paragraphe classique avec paroles rapportées incluses, permet d’intégrer le dialogue dans le texte, le rend moins solennel, moins tendu, coupe l’aspect de joute oratoire et de ricochet de répliques. On s’éloigne visuellement du théâtre. Il s'agit typiquement d'un choix d'auteur. Quel que soit le choix de l’auteur : respect strict des règles ou prise de liberté, comme pour la ponctuation, l’usage maîtrisé et cohérent de ces marqueurs va contribuer à caractériser son style. Spécificités de l’écriture du dialogue La forme la plus usitée du dialogue est celle qui cherche à se rapprocher de l’oral. Il semble suffire d’imiter les paroles, de faire une sorte de sténographie d’une conversation imaginaire, une transcription exacte. Le dialogue s’inscrit alors dans une quête de réalisme pour obtenir l’effet de parole vive, authentique comme si le lecteur était tout proche et entend la conversation directement dans son oreille ! Le personnage est là, sans intermédiaires, avec ses mots et ses phrases, il semble parler naturellement. La dimension de fiction, de récit, s’efface.On retrouve là l’idée du plaisir de la conversation depuis le XVIIe et de l’importance des échanges ordinaires. L’effet de vie et de présence immédiate est un élément majeur de la fiction : le dialogue fait partie des effets de réel romanesques. Il y a aussi dans cette envie de faire vrai le fait que le roman reste hanté par la puissance du théâtre. En réalité, le dialogue n’est pas une transcription exacte du réel : c’est un travail de reconstitution.— Il doit supprimer (ou en tout cas maitriser) les bafouillages, les euh, les repentirs, les ratés, les petits bruits de gorges… Cependant, les lapsus, les balbutiements peuvent être utilisés, car ils sont parfois lourds de sens. – Des tournures qui « font oral » sont parfois ajoutées : phrases tronquées, français plus ou moins simplifié selon le milieu social des personnages, leur âge… Parmi les choix de l’auteur  de dialogue : imiter l’oralité ou pas, par exemple en mettant ou pas les « ne » de la négation.— On peut introduire des éléments de pensée comme si le dialogue surgissait de façon spontanéeJe devrais y aller… J’ai pensé que… Quand je vois… Tu sais je….– Cependant, à trop vouloir se faire « oral », le dialogue court le risque de la banalité : il ne faut pas avoir systématiquement peur de répliques « intelligentes » ou un peu développées, il faut surtout s’assurer qu’elles collent au personnage et semblent émaner de lui.— À l’inverse, des didascalies avec des mots bien choisis peuvent rendre intéressantes des répliques anodines. Comme dans notre exemple précédent :                                     — Je vais me coucher, dit-il en refermant lentement la fenêtre, sans même la regarder. Il est intéressant de distinguer et donc d'écrire différemment :— Le dialogue qui cherche à faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un échange. — Celui qui reste sur le plan de la conversation sociale, plus convenue qui explore les non-dits. L’écriture dépend du « jeu de rôles » qui opère : social, familial, amoureux…   Les choix d'auteur concernant la présence ou l'absence de contexte influence le  contenu des échanges et des didascalies.En plus des incises, plus ou moins longues, l’on peut ajouter du contexte avant le dialogue ou en conclusion et même pendant ( en coupant le dialogue par un court paragraphe séparé). Si l’on a choisi de mettre des guillemets, ils doivent être clos puis réouverts.  Ce contexte peut être : – 1 Un contexte au sens d’éléments de la situation dans laquelle le dialogue s’inscrit.Le risque étant ici que le dialogue apparaisse comme un prétexte pour donner des explications même s’il doit, en fait, assumer ce rôle. Le dialogue permet de faire circuler des informations, mais de façon naturelle. Il faut donc se projeter dans un dialogue réel, qui part des personnages eux-mêmes et non du désir d’expliquer. Le travail d'écriture consistera alors à chercher une forme spécifique pour les répliques, ce sera l’objet d’un paragraphe plus bas. — 2 Le contexte du dialogue lui-même en tant que scène.Dans un texte littéraire, il n’y aura pas, comme au théâtre, de jeu d’acteurs, de décor, de mise en scène pour compléter le dialogue. Les mots doivent les remplacer. Il est intéressant de rappeler que, même hors dialogue, l’écriture doit remplacer par les mots tous les autres moyens habituels de communication, ce que l'on appelle la comminication non verbale (visgae, gestes, postures...) Il faut donc choisir quelle place laisser à ce qui a lieu hors paroles échangées notamment : Intégrer ce qui se passe autour : mouvements, résonance des bruits, éléments extérieurs. Il s’agit de : - Créer une atmosphère autour de l’échange de paroles.- Ajouter une dimension visuelle à la dimension sonore : influence du lieu, par exemple de la lumière… pour donner au lecteur la possibilité d’imaginer la scène.- Donner des indications sur le déroulement du temps (si on le souhaite) notamment par les incises : d’abord, puis, à la fin… lentement. soudain… pause : silence.   - Ajouter des éléments de la communication non verbale évoquée plus haut : expression des visages, mimiques, attitudes et mouvements des corps, intonations, inflexions de la voix, particularité de l’expression vocale… La conversation, ce qui est dit, peut être insignifiante, mais des détails, regards, gestes peuvent porter une signification essentielle. Cette multiplicité de tâches peut être un piège. Comme l’auteur de théâtre ne doit pas remplacer l’imagination du metteur en scène et doit se contenter d’une didascalie, celui qui écrit doit laisser place à la mise en scène imaginaire du lecteur.   L’auteur doit faire des choix en fonction de sa vision du dialogue : l’on retrouve la dimension essentielle de dosage personnel et adapté à chaque texte. Élaboration et différenciation des interventions des personnages dans le dialogue  « Moi, j’aime bien qu’il y ait de la conversation dans un livre, mais ce que je n’aime pas c’est qu’on me dise à quoi ressemble le gars qui parle. Je veux savoir comment il est d’après la façon dont il parle. Savoir ce que le gars pense d’après ce qu’il dit… J’aime aussi qu’il y ait des descriptions, mais pas trop quand même. » John Steinbeck, Tendre jeudi. Il est intéressant que l’on puisse reconnaître chacun des interlocuteurs par leur façon de s’exprimer, les tournures, expressions personnelles, tics de langage, formes verbales, type de phrase : créer une « parlure » propre à chacun.Il s’agit aussi de faire entendre leur voix, une sorte de « geste vocal » spécifique, une attention aux sons, aux pauses, aux élans de la parole - débit, accents, étirement, suspend…- une sorte de mélodie, qui permet de sentir une élocution particulière, une sorte de timbre.   Même si le dialogue laisse la place, dans des incises et les apartés, aux pensées des protagonistes, à des commentaires intérieurs, la mise en place ou l’approfondissement des personnages se fait surtout par les paroles échangées qui font sentir l’état d’esprit, mais aussi leurs changements, l’évolution des émotions et des sentiments. Il ne s’agit pas de se servir des répliques pour présenter les personnages. Il est préférable de penser que le dialogue donne une sorte d’accès direct au personnage comme une rencontre informelle avec tout ce qu’elle a d’intense, de superficiel, de faux même, parfois. La parole échangée permet de situer indirectement le personnage socialement, culturellement. Mentalement aussi : son imaginaire transparait au travers de ses mots. Il faut ainsi donner à chaque personnage son « ton » particulier (qui peut évoluer). Le dialogue est un moment de vie inséré directement dans le récit, il doit prendre le risque de l’incompréhension ou, plutôt, tenter de susciter l’intuition, la perception des personnages au travers de leurs mots, de leur ton, leurs attitudes, leurs réactions, et peu par le factuel. Il ne faut pas chercher à expliquer, plutôt à simuler une présence.   Le dialogue interroge la possibilité de la vérité de l’échange : les paroles expriment, mais aussi trahissent, dissimulent l’être du personnage.    Ainsi, en atelier d'écriture, une proposition d'écriture de dialogue autour du thème de l’aveu invite aux dévoilements, aux conflits, aux esquives aussi.  Il faut assumer que le dialogue n'est pas qu'un échange sincère, mais soit un jeu entre les personnages, l’aveu leur ouvrant, peut-être, la possibilité de les faire sortir de leurs rôles.   Rappelons que la conception classique du « personnage type » a laissé la place, notamment avec le Nouveau Roman, à une simple instance indéterminée, mouvante ou à la recherche d’elle-même. Le dialogue peut être l'une des étapes clés de cette exploration.   Rythme et dialogue Le dialogue s’insère dans le récit et, comme la description, il introduit une rupture dans la dynamique narrative. Il se déroule avec un rythme particulier : enchainement des répliques interrompues parfois par des didascalies, des apartés ou pas… Ces enchainements obéissent à des conventions, à des règles de la communication, de la rhétorique (art du langage), mais aussi aux codes sociaux et culturels, aux règles de coopération. La parole est flot, flux, débit : l’écriture risque de la figer, il s’agit donc de discipliner le foisonnement verbal sans étouffer la vie.Le rythme dépend de la situation et du tempérament ou de l’état affectif des personnages : changements de rythme, coupures, accalmies, emballements, silences, moments de cristallisation dramatique se distribuent en fonction des enjeux dramatiques et des attentes des personnages.Avec le thème de l’aveu, la relation est dissymétrique : attente, rapport de force, espoir, fuite… Il faut gérer la tension entre deux pôles : l’oralité et sa dynamique particulière / la formalisation et l’exploitation des ressources de l’écriture littéraire. Le travail rythmique du dialogue consiste à veiller à la vivacité, mais aussi à en soigner les articulations  : - articulation entre les répliques et avec les digressions - insertions des coupures, des ruptures qui sont de pauses chargées de sens.  {loadmoduleid 197}  
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"Nous"

images-151 Atelier Nouvelle

    « Ma vie n'est pas une existence... – Eh bien, si tu crois que mon existence est une vie... »
    Vivre ? ou exister ? Laurent Fraga ne fera jamais les distinguos célèbres de Mme Raymonde et de Mr Edmond, loin de lui Hôtel du Nord, Le Quai des brumes, Laurent est du pays de la vachette, de la cocarde, des fêtes votives, de la pétanque sur la place centrale, mais aussi, comme la plupart de ses concitoyens, du football au stade municipal et des grandes communions sportives nationales devant la télévision.
    Laurent est d'un village où seules les habitations des notables se distinguent avec quelques attributs décoratifs empruntés à Haussmann. Quelqu'un lui aurait indiqué les moulures en corniches, les feuilles d'acanthe et autres pilastres, il aurait gentiment admis leur existence comme on jette un regard sur ce qui a toujours été là et qui laisse indifférent.
    La maison des Fraga – celle où Laurent voit le jour – réplique ce qui est construit un peu partout dans le village, ni plus ni moins : depuis la rue, une entrée immédiate qui vous plante sans préliminaire au cœur d'une cuisine ou d'une salle à manger. Côté nord, une arrière-cour afin de fuir le soleil estival, et en façade un petit balcon où s'époumonent plein sud de maigres géraniums décolorés. En somme, une maison attachée à ses contiguës comme autant de maillons solidaires.
    Il est fils de Jean-Marie Fraga, postier du village voisin et l'unique fonctionnaire d'une famille de vignerons. Le frère aîné a repris l'exploitation pour produire un vin rosé, précoce et désaltérant, à partir de cépages harcelés par le régime sévère des hivers venteux et glacés, puis des étés brûlants, sans pitié. Plus loin, les marais évaporent leurs eaux saumâtres pour laisser affleurer l'or blanc que les sauniers comme Mathieu, oncle du côté maternel, récoltent avec fierté. Ici, les soirs d'été, dans ce territoire qui annonce la Camargue, exhalent les senteurs de la saumure croupie des roubines et des pins résineux tordus par le mistral. Aux âges encore à un chiffre, il ignore jouir d'une liberté et d'une insouciance propres à sa génération, du temps d'avant les connexions informatiques avec les bruits et les fureurs du monde. Guerres lointaines, catastrophes, attentats... Soucis d'adultes, tout cela : « Qu'est ce que tu fiches avec les grandes personnes ?! File t'amuser ! Allez, ouste ! ». Sommation reçue cinq sur cinq par Laurent et ses copains qui tous aspirent à un peu de sauvagerie. Cela fait une enfance dulcifiée, choyée, préservée des drames. Le quotidien mis bout à bout ferait un patchwork uniforme, il est vrai, mais les aléas des saisons, les fêtes du calendrier, les mille bruissements de la vie d'un village suffisent pour créer un peu de relief ; les gens du coin aspirent ni aux intrigues ni aux coups de théâtre.  Seule ombre au tableau : la scolarité du fils Fraga.

     Maintenant âgé de quinze ans, il est temps de regarder la réalité en face, l'eau a assez coulé sous les ponts, ou dans les marais salants. Un conseil de famille tout en bienveillance décide de mettre un terme aux études laborieuses et mortifères de ce gentil garçon. École, collège sont autant d'entraves à ses besoins de galops libres. À quoi peuvent servir tous les savoirs que ces institutions s'obstinent à lui faire ingurgiter ? Mathématiques, sciences, littérature... Et quoi d'autres ? Jusqu'aux langues étrangères, alors que son occitan approximatif lui suffit pour briller en bonne compagnie de temps en temps. Laurent en sait suffisamment pour se débrouiller seul dorénavant. D'ailleurs, seul il ne l'est pas et ne le sera jamais, c'est une certitude inscrite dans sa chair, de plus, il n'est pas de la race des conquistadors, alors pourquoi s'interroger sur un monde qu'on n'a pas sous les yeux, à portée de mains ? Sa curiosité reste alentour : le village voisin, la côte proche... À quoi bon la Géographie, l'Histoire, la vie des Grands-Hommes – tout cela en majuscules – alors que son futur, depuis la naissance, est engagé dans un terroir comme un soc au départ du sillon. Sa géographie est limitée au sud par le Grau-du-Roi où la grande barque familiale attend qu'on vienne la libérer, le week-end, dès les beaux jours. D'est en ouest son pays est fait de plats et de collines le long de la méditerranée, celle de la côte sableuse et monotone qui démarre à Port-Saint-louis-du-Rhône puis court jusqu'à Argelès-sur-Mer. Ce sont des terres languedociennes et roussillonnaises, encore un peu sauvages.
    Plus haut, il y a l'Ardèche. La cousine Nathalie est tombée amoureuse d'un gars d'Aubenas, alors elle est allée vivre dans son pays à lui et leur rendre visite est une aventure pour les Fraga. Montpellier, Avignon, Laurent connaît. Entendons-nous : il pourrait s'y perdre, sa connaissance est celle du chaland occasionnel qui se déplace par nécessité et non par curiosité.
    L'histoire collective que l'éducation nationale voudrait lui enseigner, celle des manuels scolaires, est avant tout personnelle. Il faut l'entendre rappeler avec fierté les courses camarguaises du papé Félix Mancioli dans les arènes du village, prince des raseteurs années cinquante, recordman des couper et des lever de cocardes, de glands et de ficelles... Les trophées en bronze doré scintillent dans toutes les pièces de la maison Mancioli. Vers douze ou treize ans Laurent s'est un peu frotté aux taureaux cocardiers – que l'on préfère appeler biòus, question de folklore –, mais cela fait beaucoup de sueur, de douleurs, et Laurent n'est pas casse-cou. Voilà tout.
    Autre figure de son histoire : tatie Clémence qui a ouvert sa mercerie en 1962. Laurent aime raconter son parcours avec un petit mouvement du menton qui pourrait passer pour l'affirmation d'une conscience politique. « Elle n'a pas pu avoir un compte à la banque sans la signature de son mari, l'oncle Bertrand. Tu vois l'affaire ? À l'époque ? » Derrière l'indignation il y a surtout la fierté d'appartenir à une branche maternelle aux forts tempéraments. «Tatie, rien ne l'aurait arrêtée ! » C'était l'opinion généralement admise par tous jusqu'à ce que le contexte économique, les grandes surfaces, les choses qu'on jette puisqu'on ne répare plus, interrompent les ambitions de Clémence. Aujourd'hui, à la place de sa boutique on trouve la pharmacie Blaquier.
    « Le fric qu'ils se font ceux-là !! »
    Les grands-hommes célébrés par la nation ont des profils trop flous pour Laurent. Chez lui l'admiration a besoin de la proximité du sang, du cœur. Ainsi ses héros appartiennent à sa lignée, ou bien au village, comme Étienne Noguier, le patron du Grand-Café installé sur la place principale en face d'une arène bricolée avec des gradins métalliques et une vilaine palissade de bois brut – Entre parenthèse : l'édifice nourrit la chronique d'un petit scandale municipal car le provisoire est devenu définitif avec ses marques d'usure et de négligence. C'est cet homme qui propose à Laurent de monter à bord de sa brasserie le temps d'un été. Il a remarqué que le jeune Fraga aime se rendre utile, sans qu'on lui demande, en servant avec soins quelques assiettes préparées par Mme Noguier-mère, ou en regroupant chaises et tables à la fin de la journée. Alors, du haut de ses quinze ans, Laurent ne se fait pas prier et court vers le poste qui lui est offert, d'autant qu'il n'a pas à disputer la place avec le fils du patron, lui, le Grand-Café il s'en fiche, il vise le baccalauréat.
    « Té ! tant qu'il peut étudier, nous, on le laisse faire. S'il se trouve un métier qui lui fait gagner des sous, plus qu'avé le bar, on n'est pas contre. »
    La proposition d'Étienne est accueillie comme la main de la providence qui ouvre grand une porte de sortie, une opportunité d'évasion après quasi dix années d'emprisonnement scolaire. Le mot n'est pas trop fort. Reléguer loin derrière lui les heures d'immobilité vertigineuse face au tableau noir, les odeurs crasses des préaux et des vestiaires collectifs, et se rappeler seulement les précieux moments de haltes dans le commerce d'Étienne, instants volés sur le chemin de l'école, souvenirs des ballots de sciure jaune que le cafetier faisait livrer, énormes colis qu'il voyait transportés à bout de bras sans effort apparent. Un jour, il tentera lui-même la levée et il s'apercevra alors que c'était beaucoup plus gros que lourd. Déception et franche rigolade – « Qu'est-ce que tu croyais ? Ça a l'air de peser une tonne mais ça ne fait que 25 kg ! » Kilo de plomb ou kilo de plumes, quel est le plus lourd ? Les notions élémentaires pénètrent mieux l'esprit lorsqu'elles passent par les bras. Ravissement du jeune garçon devant le spectacle des copeaux résineux jetés sur le sol, mêlant leur parfum aux anis entêtants du Ricard ou du Casanis. Éblouissement face à l'alignement, comme à la parade, des bouteilles d'alcools multicolores derrière Étienne, capitaine souverain aux commandes des pompes à bières : trois poignées en céramique blanche qui puisent dans leurs barriques respectives la blonde, la brune ou l'ambrée. Dés le seuil franchi, les senteurs puissantes des cafés brûlants dans leurs tasses épaisses vertes et blanches, le sifflement des percolateurs en sirènes de paquebots... Bref, le Grand-Café pareil à une extraordinaire machinerie faite de sensations, de parfums, de saveurs inoubliables. Et de majesté !
    Aqui, sian pa bèn?!
C'est une phrase que notre héros aime à répéter, comme une ponctuation, particulièrement quand il s'adresse aux touristes qui depuis quelques années s'arrêtent au village avec l'espoir d'une touche de folklore local. Alors Laurent met en avant son tempérament de cabotin assumé et il fait le malin, debout sur la petite estrade, derrière le comptoir, la tentation est forte d'accentuer les syllabes, de jouer l'emphase méridionale, jusqu'à la caricature. Mistral ou Baroncelli ne seraient pas fiers mais qu'importe. Le succès du petit numéro doit aussi à son charme. Ici, les gars sont beaux. Jusqu'à vingt ans, vingt-cinq ans tout au plus, après ils empâtent. Beaux, cela veut dire bruns de toison et de pupille, que le sourire étincelle sous des lèvres rougies comme après la morsure dans une viande crue – hé oui, nous sommes au pays des corridas saignantes. Ces jeunes mâles ne sont pas bien grands, même s'ils dépassent leurs aînés d'une tête – victoire d'une génération richement nourrie dans un pays en paix depuis longtemps. Les filles, quant à elles, ont une façon presque effrontée de fixer dans les yeux qui semble dire : « Regarde moi puisque je suis belle, mais pas touche ! » Elles appartiennent à leur père et à leurs frères, c'est leur nom qu'elles portent jusqu'au mariage, alors pas question de déshonorer en allant se coucher auprès du premier venu, même s'il est du village. l'Italie et l'Espagne machistes des aïeux circulent encore un peu sous la peau de cette jeunesse.
    Bien que morveux, comme aime à le rappeler son père avec tendresse, au moment de recevoir sa rémunération, une sensation de verticalité dans les muscles lui fait rejoindre le monde des adultes. Première rétribution après un mois de labeur : service au bar, assiettes chaudes le midi, nettoyage à la serpillière, sourires, blagues... Tiens, lui dit Étienne en tendant une enveloppe dans un geste qui inaugure un engagement, une habitude. Laurent en extrait le chèque qu'il plie soigneusement avant de le glisser dans la poche intérieure de son blouson, un sourire de félicité sur les lèvres. Comme il suffit d'un verre d'eau pour amorcer une pompe, le jeune homme sait que d'autres suivront et qu'ils seront les garants d'une indépendance attendue impatiemment. De retour chez lui Laurent brandit fièrement son salaire, puis il ressort fêter l'événement avec Pascal, Jojo et son frère Simon. Ils ont grandi ensemble et tout partagé : bobos, fêtes arrosées, les étapes importantes de la vie ; comme l'ouverture d'un compte en banque auprès du Crédit Agricole.

    Encore une année de patience et Laurent aura atteint la limite de sa scolarité. Pour endiguer son impatience il revient régulièrement donner un coup de main à Thierry, les jours de fêtes, les grands week-ends votifs qui mobilisent tout le village. La joie de servir et d'encaisser les Papés et les Mamés qui l'ont toujours connu ; les commerçants venus dépenser un peu d'argent ; l'équipe municipale ; le maire Benjamin Ariste – celui-ci ne survivra probablement pas aux prochaines élections (toujours cette histoire de provisoire et de définitif). Mais attention ! quand on travaille dans un café, LE café du village, on ne fait pas de politique, comme ils disent, alors qu'ils ne font que cela, forcément, le patron a tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec la mairie, on n'est jamais à l'abri d'une requête à déposer : extension de terrasse, horaires d'ouverture et de fermeture... Mais hors question de faire des courbettes, aussi bien le commerçant que l'élu, chacun est conscient de ce qu'il doit à l'autre, tout comme le village sait l'importance d'un Grand-Café car c'est l'endroit où on se montre, on se parle, on s'écoute, le lieu des rendez-vous, des tope là et des rencontres utiles. Laurent a compris tout cela très tôt, c'est ce théâtre permanent qui le fait rêver et qu'il veut rejoindre.
    Est-ce dans ce haut-lieu que Matilda et Laurent se rencontrent ? Il a vingt ans, elle dix-huit, là dessus ils sont d'accord, mais pour le reste... Matilda affirme qu'ils se seraient vus chez des cousins à lui, côté maternel, durant la fête de la musique, qu'ils se seraient un peu pris le bec parce qu'il aurait bu – pas énormément mais un peu trop tout de même –, et qu'il aurait blagué lourdement à propos de sa robe soit disant trop courte comme s'ils se connaissaient de longue date etc, etc. Alors qu'ils se voyaient pour la première fois. Laurent, lui, se souvient d'un samedi après-midi à la terrasse du Grand-Café. Le permis de conduire obtenu la veille, Matilda aurait rejoint son amie Laurie, pour la première fois seule au volant, très fière dans la Renault Clio blanche prêtée par l'oncle. Même qu'elle n'était jamais venue jusqu'ici alors qu'elle habitait le village d'à côté distant de vingt-deux kilomètres. Ce sera leur seul point de désaccord pour toutes les années à venir
    Elle est une fille unique de quatre ans, fragile et timorée, lorsque ses parents divorcent. Échaudée par ce naufrage, il lui faut du temps pour être convaincue que les Fraga, eux, ont le sens des responsabilités comme valeur cardinale. Laurent a une vision claire de ce qu'il veut et de ce qu'il ne veut pas. Pas facile à croire quand on a grandi sur du sable mouvant. Il lui dit : «Pas question d'une vie de quatre pattes, si on se marie c'est pour toujours, avoir des enfants, acheter sa maison, être tranquille et...» Quoi d'autre ? Quoi ?... Non, vraiment, il ne voit pas ce qu'on peut demander de plus. Et puis d'abord la vie on se la fait ! Credo fort rassurant pour Matilda qui a vu ses parents – deux jeunes adultes mal construits –, passer leur temps à se reprocher des responsabilités mesquines de la vie quotidienne. Concluante illustration par l'exemple que l'amateur d'embrouilles finit toujours par en avoir. Cet aphorisme cher à Laurent justifie sa volonté de fréquenter la belle-famille le moins souvent possible. Promesse tenue, comme toutes celles qu'il fait.

   Et c'est le temps qui court, qui court... Il l'a écouté jusqu'à usure du disque ce tube des années soixante-dix, une adaptation d'un prélude de Chopin – cela il l'ignore –, une version disco par Donna Summer, puis celle d'Alain Chamfort:
...Parce que le temps qui court, court, change les plaisirs;
Et que le manque d'amour nous fait vieillir.
À l'heure qu'il est, mes voitures de plastique
Sont devenues vraies depuis longtemps
Et finalement, les affaires et l'argent
Ont remplacé mes jouets d'avant...

    Des paroles et une mélodie pour ses rares moments de mélancolie, quand arrive l'hiver, que les clients se dispersent et qu'il y a moins à faire. Laurent a compris depuis longtemps que le verbe faire est le meilleur remède au spleen.
    Le temps qui court, court
et fait naître quelques changements dans l'équipage du Grand-Café. D'autres visages sont arrivés, comme celui de Patricia la jeune fille qui sert les clients attablés en terrasse, et puis celui de Sébastien le jeune homme à l'œuvre derrière le comptoir. Ils ont une vingtaine d'années, Laurent a trente ans. Les deux recrues le nomment patron, puisque plus personne ne l'appelle par son prénom, et à chaque fois il bombe le torse et ses yeux brillent encore d'avantage. Il discute avec un client près de la porte d'entrée, il rit, parle fort, tout en regardant à droite de la rue, puis à gauche, comme s'il guettait quelque chose ou quelqu'un, peut être les deux. Un camion arrive et stationne devant la brasserie. Il surveille sans relâche le déchargement des barriques de bière et de soda. Un coup d'œil à la Rollex de son poignet ; Matilda ne va pas tarder à arriver de l'école avec leurs deux enfants ; sept et cinq ans. À peine descendus de voiture, voilà qu'ils galopent entre les tables et les clients de midi, s'approchent dangereusement de la terrasse et alors il faut donner de la voix : « Sacha ! Anaïs ! » Chaque jour le même manège, tant et si bien que personne au village ignore leurs prénoms : « Papa a interdit la terrasse, à cause des voitures ! » Deux êtres supplémentaires à son Nous ; Nous la famille, Nous les gens d'ici... Le Grand-Café est la scène de sa réussite, de son bonheur : ballet de Matilda courant derrière ses petits, éclats de voix de Laurent sur tous les tons – lorsque ce ne sont pas les clients –, avec des points d'exclamation, des apostrophes, des guillemets pour déguiser la fierté et l'amour paternel sans trop les dévoiler. Comme tous ceux de leur âge, bientôt les péquélés auront leurs téléphones portables, modèles juniors. Laurent n'a jamais cherché à se distinguer de ses semblables, il ne va pas commencer maintenant, et puis il s'en passe des drôles un peu partout : des agressions sexuelles, des bombes dans les écoles...
    Parmi les habitués, les anciens ne viennent plus, le village les enterre gentiment et devant le malheur des autres Laurent croise les doigts, le majeur sur l'index, puis caresse la petite croix camarguaise en argent qu'il ne retire jamais de son cou ; deux précautions valent mieux qu'une. Au fil du temps une génération disparaît pendant qu'une autre arrive. Ce sont souvent des inconnus, mais aussi des enfants du pays venus s'installer dans une maison reçue en héritage et que Laurent est heureux de retrouver. Une nouvelle population qui fait du village une cité dortoir. Le platane, Dieu merci, est immuable avec sa cigale stridulante. Un jour, un client de passage dit qu'il en existe un peu partout dans le monde, qu'il en a entendues au sud de la chine et aussi en Australie. Cet insecte ne serait pas l'emblème exclusif de son sud, le porte-voix de son identité méditerranéenne ? Déçu, mais vite consolé, cette réalité trop exotique ne peut menacer l'univers de Laurent.
    Depuis plusieurs années des rénovations, ou des reconstructions, fleurissent dans les ruelles, chacun y va de ses savoir-faire, de son temps libre, grâce à Castorama, Brico Dépôt et autres supermarchés du bâtiment qui ne manquent pas autour du village, faire soi-même coûte moins cher que de s'en remettre à un professionnel. Laurent sait tout cela par cœur, depuis le Grand-Café il suit les chantiers des uns et des autres avec intérêt, et avec inquiétude quand il s'agit des petits commerces qui laissent leur place aux grandes enseignes. Le café, lui, résiste. Jusqu'à quand ? Vaste sujet de conversation quotidien autour d'une 1664, d'une Leffe, d'un pastis. Qu'importe, le grand Fraga devenu bedonnant, à l'image du petit à mine grise sur les bancs de l'école, continue d'avancer avec la force du Nous qui fait de lui, depuis toujours, un imperturbable.

    C'est une fin d'automne propre à un pays exubérant. Après les pluies violentes qui récurent la campagne, voici le retour d'un ciel bleu que la nuit grignote chaque jour davantage. Pour Laurent, cela pourrait être le temps de regretter un été qui n'est définitivement plus, l'occasion aussi de fredonner sa petite chanson, mais point de nostalgie car Noël est en ligne de mire du bouquet final de son année de labeur, de la célébration de son bonheur, du point d'orgue de son Nous, le tout guirlandé et poudré d'or comme la grande crèche installée au fond du café.
    Encore une semaine à attendre, impatiemment.
    Les habitués – trois ou quatre, guère plus – se lèvent de la table qu'ils occupent pour le déjeuner et se dirigent vers le fracas, le bruit d'une chute venu de l'arrière salle. Une femme d'environ soixante ans en sort, titubante, une main sur le front, une autre contre le ventre. C'est Matilda. Des bras amis la soutiennent pendant que d'autres continuent à guetter au-delà, derrière elle. Nathalie, la cousine revenue au pays depuis son divorce, réapparaît de la pièce obscure le visage blême, elle fait des gestes des deux mains qui semblent dire la fin de quelque chose. Certains comprennent qu'il s'agit du patron, effondré là, au milieu de son stock, pour toujours.
    Même ceux qui n'entrent jamais dans le Grand-Café et qui regardent de loin la foule massée sur le parvis de l'église se retrouvent solidaires, presque malgré eux, d'une communauté affligée. Sacha et Anaïs, deux jeunes adultes près de Matilda, tous trois enveloppés par le murmure des consolations. S'il y avait une caméra pour saisir ces instants elle s'éloignerait maintenant et ferait entrer dans le cadre un ciel azurin, sans tâche, au-dessus du village immobile.

    Vie ? Existence ? La réponse était dans les yeux de Laurent. Revenir en arrière, s'approcher plus près, voir briller entre les cils la fierté du travail accompli chaque jour. Noter la démarche et les gestes mille fois répétés, le port de tête, un peu d'arrogance. Laurent c'était un village, une brasserie, une famille, un être qui a vu le jour et qui a grandi au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. Un Nous, toute une existence.
Toute une vie.









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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

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