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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Sylvie Roussel Méric
20 janvier 2026
Textes d'ateliers

Lucette met sa veste grise, ses bottes de caoutchouc et sort au jardin. Elle se baisse devant chaque plant de pommes de terre, chaque poireau, chaque céleri. Elle arrache des herbes, met un coup de bêche, se relève et fait de même jusqu'au bout de la rangée. Elle lève la tête et son regard fait des ...

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22 janvier 2026
Bravo, j'adore votre élégant chapelet de gris. Je ne rajoutte que deux perles; le gris 2CV et legris...
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21 janvier 2026
Salut J François. super ton voyage en autocar dans la campagne de la vie. Très crument imagé à la fa...
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12 novembre 2025
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23 janvier 2026
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À la veille de la publication de mon premier recueil de textes poétiques, j’ai ressenti le besoin de mettre des mots sur le travail sous-jacent à cette part de mon écriture. Travail poétique ? Cela sonne  comme une question, une affirmation, une légère inquiétude, parfois comme un soupir. Le mot "travail" ne me gêne pas, il me convient. Travailler, retravailler comme remettre la chose à l’ouvrage, mais selon quels critères? Dans quelles directions?   Il faut partir de l’écriture. Chaque jour ou presque se laisser porter par l'élan de la sensibilité, la sensation, l'instant, une rencontre de mots, une image, une phrase puis se retrouver face au texte. Poème ? Texte poétique ? L’intitulé n’est pas définitivement fixé. "Texte poétique" élude un peu l’enjeu. "Poème" prend le risque de l’imposture. Je les emploie tous deux.   D’abord s'interroger : est-ce que ça tient debout ? Et pour cela, lire, relire, se mettre à l’écoute, percevoir ce qui "va", ce qui "coince" comme un peu de gravier dans la roue du poème. Une sorte de conscience s’est installée ; ce que je pourrais appeler un  "baromètre esthétique" s’est développé au fil des années d'écriture, d'ateliers, de recherche. Il est là, permanent, agissant comme une injonction à rester fidéle à ce que je vais tenter d’expliciter ici.   Pas des règles définitives, pas de méthode point par point, un "travail", le mot s’impose de nouveau. Il commence par la traque de ce qui sonne faux. Le faux "ambiant" d'abord, celui qui m'environne, nous environne. Le "faux" du peu, du plat, du quotidien comme seul horizon. Et pour cela, résister à la simplification, cette tentante révérence à la facilité, celle qui veut plaire. Résister aux impératifs de vitesse qui tuent la complexité, aux pressions de la  standardisation et de l'accessibilité. Résister à l’appauvrissement, à l'envahissement par les éléments de langage faussement poétiques aussi bien qu'à la langue utilitaire. Résister à la dilution du sens et de la forme. A la tyrannie du "positif", du "Care", de la consolation et de la transparence. Résister aussi à mes enthousiasmes et, pour cela, trouver la juste ligne. Ne pas se contenter de traquer les répétitions qui alourdissent. Faire la part de l'intensité et de ses débordements, la part de l'intention nécessaire et de ses excès qui risquent d’asphyxier le texte. Je taille, beaucoup, c’est ce qui coûte le plus : couper ce qui hurle trop longtemps, ce qui veut trop en dire. Couper, mais sans perdre mon cap. Contenir le surplus d’émotions, d’intensité sensorielle et conceptuelle qui me portent, mais ne pas renoncer à la densité, à la concentration parfois oppressante – comme une respiration courte qu’on refuse d’élargir artificiellement. Laisser respirer par d'autres formes de silence et d'ouverture du texte, par la mise en page aérée et travaillée, j’y reviendrai. Garder mon cap, malgré une fragilité. Transformer la fragilité en précision, en exigence formelle, en nuances, en vigilance. En liberté ! La liberté de la forme, de la recherche musicale et de l'invention langagière.   Et accepter de payer le prix de cette voie étroite. Assumer le risque de l’incompréhension, du sentiment que beaucoup ne liront pas jusqu’au bout – ou du moins pas comme je l’espère. 
C’est le prix de la liberté et de la fidélité au mouvement intérieur qui m’anime. Je l’accepte, je choisis toujours, en dernier ressort, de ne pas le trahir. Ne pas trahir l’émotion, le plaisir, l’impression de quête de justesse qui guide mon travail, cette horlogerie minuscule, mes heures passées à engrener les sons, les rythmes et les blancs sur la page. Cette aventure dans la langue, ligne par ligne, indissociable de tout le temps consacré à écrire ce recueil.Chaque mot est pesé pour son potentiel de sens, de son et d'imaginaire, chaque passage à la ligne interrogé comme une ponctuation sonore et rythmique. Chaque ligne - ses mots, ses allitérations, ses assonances, ses reprises…- sculptée comme une miniature.La langue est ma matière première, une matière sensible à travailler comme un peintre travaille la couleur ou comme un musicien ses rythmes et ses timbres. J'aime faire cela, travailler les textes poétiques comme de la musique.   Et puis mon bonheur des images ! Même si je crois pouvoir affirmer qu’il y a beaucoup de passages sans images : mots seuls, évocation simples... j'utilise beaucoup d’images et de métaphores.Exploration des sensations, de leur rencontres, de leur mélanges, de la kinesthésie, références à d’autres domaines d’expérience… tout cela renforcé par le travail sur les sons, le vocabulaire, les rythmes… les images sont pour moi les meilleurs déclencheurs d’imaginaire. Ce ne sont pas des tableaux fermés, encore moins des miroirs, des copies. Finalement, le mot "image" me semble réducteur, je n'en vois pourtant pas de meilleur.   Pour qu’elles puissent pleinement remplir ce rôle, pour que les images fonctionnent comme des propulseurs d’imaginaires, il faut leur en laisser le temps. La lecture rapide, le survol leur couperaient les ailes. Cela dépend du lecteur, évidemment, et de sa lecture, mais pour l’inciter à prendre ce temps de l’imaginaire, je mise sur la mise en page. Elle fait partie du geste poétique. Textes courts, passages à la ligne, enjambement, changement et saut de page aèrent le texte, obligent le lecteur à s’arrêter. J’invite ainsi à une lecture fragmentée, discontinue. Tourner la page, c’est laisser reposer l’œil et l’esprit sur le blanc qui suit.  Les sauts de lignes, de pages, les blancs sont mes silences.Ces silences imposés entre les pages et les lignes sont presque aussi importants que les mots : ils en permettent "le bon usage", laissent l’espace nécessaire pour que le lecteur respire. Laisse l’image travailler, descendre en lui. Le saut de page joue le rôle du cadre ou de l’espace mural autour d’un tableau, un blanc "sémantique", poétique, un espace ouvert que le lecteur peut ressentir, combler, prolonger. Chaque fragment - paragraphe, page, double page isolée de blanc-  est travaillé comme une unité visuelle, sonore et émotionnelle autonome, un espace  à habiter, un tableau qu’on peut regarder longtemps, ou quitter, reprendre plus tard. Pas une explication à suivre, pas une péripétie.   Reste les interrogations sur le sens de ce travail. Ce qui est certain, c'est que mon positionnement esthétique, malgré son champ d'application un peu dérisoire, se manifeste avec la force d'une nécessité : comme une sorte de stratégie d'adaptation à la réalité. L’élaboration poétique, cet infime, presque inaudible, travail sur le monde, marque ma volonté de ne pas le laisser totalement tel qu'il est. La condition d'un monde où je peux vivre.   Pour cela, j’explore les thèmes qui reviennent, ceux de mes liens à ce monde. Les saisons, l’eau, le vent, le schiste cévenol. Les arbres. La douleur, la solitude, la perte. La beauté, la lumière. L'amour également. L'écriture poétique ne les “raconte” pas, elle les "transforme en forme" par une alchimie de musique et de mots. C'est une autre façon de témoigner, indirecte, éprise de langage. Ainsi, mon travail poétique, reprend ce qui est venu, l'intuition, la pulsion langagière pour les structurer, les préciser, les ciseler en fragments concentrés. Les penser aussi. Car ma poésie se  pense et se critique elle-même avec un seul précepte : garder mon cap et mon regard qui porte le sensible et ne s'y réduit pas, imprime la pensée dans la forme. Un travail poétique, formel.  Existentiel aussi.Une quête de spiritualité qui s'échappe toujours, incapable de se satisfaire des formes qui lui sont proposées, mais toujours en recherche. Ne pouvant renoncer à l'évidence d'une verticalité dans un monde qui trop souvent l'écrase ou la disqualifie. Une verticalité ? Quelque chose qui traverse, pas une promesse, une quête qui ne se contente pas de l’horizontalité du monde tel qu’il va. Refuse la dilution dans l’utile, dans l’efficacité.Le poème devient alors, par le travail, par ce qu’il cherche, dans cette tension maintenue, peut-être, moins un texte qu’une manière de tenir.
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09 janvier 2026
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 Pas trop de dialogues dans un roman !  Voici l'un de ces lieux communs de l'écriture littéraire qui ont la vie dure. Si la littérature est un art et non un produit standardisé ou un rituel, elle doit pouvoir utiliser dialogue, description ou récit à sa guise. Mais il s'agit ici du roman me direz-vous, c'est un genre avec ses codes dont il faut tenir compte. Jacques Le Fataliste, roman "hybride" selon l'expression de Marie-Hélène Boblet, nous prouve que le genre « roman » n'a jamais été une forme pure. Aujourd'hui plus encore, le mot roman et donc le genre  qui porte ce nom, n'est qu'un moyen de se repérer et non une série de règles et de recettes à respecter.   Un bon dialogue offre des possibilités spécifiques qui ne pourront pas être atteintes sans lui : impression d'immédiateté, reconnaissance des différences entre les personnages par leur façon de s'exprimer, saisie directe de leur "voix" et, ce qui me semble essentiel, une façon subtile de cerner les relations entre les personnages sans passer par la machine à expliquer que devient si vite le narrateur. Le dialogue allège le rythme et laisse la place au lecteur : sous-entendus, allusions … sont pris au vol et non révélés par une instance indépendante. La forme des répliques, leur alternance prennent ici une valeur spécifique.  Paresse de l'auteur? L'écriture serait-elle une épreuve de bonne conduite, un test à l'effort ? Une démonstration de force littéraire et de bonne volonté ? Etrange positionnement ! Doit-on en conclure que le théâtre est le domaine des fainéants ? Un dialogue vivant et réaliste n'est pas facile à écrire. Une question d'équilibre ? La recherche systématique de l'équilibre court le risque d'exclure l'originalité, la fulgurance, la forme inédite… Explorer le roman dialogué, se situer à la limite du roman et du théâtre ? Pourquoi pas, si cela apporte de nouvelles pistes, correspond au thème et se déploie avec talent ? Le dialogue n'est-il pas aussi une manière de faire confiance à la force du verbe ?  De se rapprocher de la vie ?   Rester ouvert au travail d'un auteur sans à-priori me semble indispensable pour échapper à la sclérose. Curieusement, ce sont souvent ceux qui dénoncent la standardisation de la littérature contemporaine qui, d'un autre côté, jugent une œuvre d'après de tels critères, étrangers à sa logique interne.    Quelques pistes de lecture : - Le Roman dialogué après 1950. Poétique de l'hybridité, Marie-Hélène Boblet (Honoré Champion ) - Diderot - Jacques le fataliste Parmi tant d'autres  que l'on pourrait cite :r de nombreux livres d'Amélie Nothomb, mais aussi de Marguerite Duras, de Nathalie Sarraute qui sont des romans dialogués. - Le Bruit et la fureur de William Faulkner est essentiellement un roman dialogué. Un exemple extrême, Le diner en ville de Claude Mauriac n'est constitué que par les échanges polyphoniques de huit convives autour d'une table dans un diner mondain.     {loadmoduleid 197} 
09 janvier 2026
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Écrire un dialogue Thème propice à un atelier d'écriture  sur ce sujet : "L'aveu". Le dialogue, une fausse facilité ?Avec le récit et la description, le dialogue fait partie des grandes alternatives de la narration. Réputé comme facteur de vivacité donnant l'impression d'assister en direct à la scène, le dialogue nécessite une mise en forme particulière pour développer ses qualités potentielles. Même si le dialogue en style direct imite une conversation, cette "transcription" demande une certaine maitrise pour donner l'impression au lecteur que ce dialogue imaginaire est un véritable dialogue. Ce sera l'objet de cet article : comment écrire un dialogue vivant qui ne semble pas artficiel ?    Rapidité et impression d’immédiateté du dialogue Construire un dialogue pour allèger le rythme du récit1. Incises  D'une manière générale, les incises sont des propositions indépendantes insérées dans une phrase, entre virgules ou tirets ou parenthèses, et qui forment un sens partiel différent du sens principal.  - Hors dialogue, les incises, dans une phrase , peuvent être comparées à des fenêtres qui s’ouvrent. - Dans un dialogue en style direct, on appelle incises, les propositions ajoutées ou rejetées à la fin des paroles transcrites pour indiquer qui parle (spécifier l’interlocuteur), pour préciser comment sont dites ces paroles (ton, évolution de celui-ci, intensité…) et parfois des renseignements sur le contexte. Les incises structurent le dialogue et matérialisent son style. Elles allègent en évitant les propositions relatives du discours indirect : Il a dit que…Concernant l’incise de dialogue, l'un des choix importants se fait entre : des verbes neutres (dire, ajouter…) :— Je vais me coucher, dit-il. ou, au contraire, des verbes chargés de préciser comment la parole est dite : répliquer, ajouter, crier, murmure, souffler, beugler… Certains auteurs en utilisent toute une panoplie. Le risque est de donner l’impression d’une expressivité surajoutée. — Je vais me coucher, murmura-t--il. 2. Didascalies En plus de la désignation de celui qui parle et de sa manière de le faire, on peut ajouter aux incises ce que l'on appelle au théâtre des didascalies : ce sont les informations données dans une pièce de théâtre par l’auteur à l’acteur et au metteur en scène, mais également au lecteur. — Je vais me coucher, dit-il en refermant lentement la fenêtre, sans même la regarder.Incises et didascalies doivent être bien choisies et bien pesées pour ne pas alourdir ou sembler maladroites ou artificielles. Elles peuvent donner l’impression de voix off ou de scène vécue.  Leur dosage, qui peut aller de l’absence totale à une utilisation développée et récurrente, est à moduler en fonction de l'effet recherché, du type de dialogue, du style...    3. Typographie et ponctuation Cette question, choisir une typographie, se servir ou pas de ponctuation spécifique pour un dialogue,  peut sembler scolaire et secondaire ou m^mee désuète, mais on ne peut l’éviter, car elle conditionne la lecture et la compréhension du dialogue. Elle se pose aussi au moment de l’impression et change l’aspect visuel du texte et donc sa perception. – Le guillemet français « » (pas de guillemets à l’anglaise "..." pour les dialogues ) ouvre -en principe- chaque dialogue, le séparant du reste du texte, puis il est remplacé par un tiret à chaque réplique c’est-à-dire à chaque changement d’interlocuteur. Un nouveau guillemet marque la fin du dialogue.Si les incises sont courtes et glissées dans la réplique, elles s’insèrent à l’intérieur des guillemets, si elles sont longues et séparées, il faut fermer les guillemets avant l’incise et les réouvrir ensuite. L’édition actuelle tend à se passer des guillemets : ne restent que les tirets. Il s’agit - non pas des tirets courts des mots composés - mais des tirets cadratin (tiret long). Vous devez chercher les touches correspondantes selon le système d’exploitation de votre ordinateur.Pas de majuscule au début des incises, même après une réplique qui se termine par un point, celui-ci est remplacé par une virgule.S’il y a peu de paroles rapportées (pas de bloc de dialogues, mais une réplique isolée), l’on met des guillemets fermés. « Je reviendrai demain », dit-il.Lorsque le dialogue en discours direct est introduit dans un paragraphe non dialogué, l’on met deux points qui marquent la parole rapportée qui se glisse dans un paragraphe. Exemple : Elle répéta qu’il devait partir, qu’elle en avait marre et termina par : « Tu as compris maintenant ?— Oui, j’ai compris, ça va, arrête. »Si la phrase rapportée se termine par un point d’exclamation ou d’interrogation, il est conservé, mais l’incise n’est pas introduite par une virgule (et toujours sans majuscule).Parmi les divers usages que l’on rencontre du tiret, je prône  :    – Tiret classique court pour les mots composés, les listes et les incises à l’intérieur des phrases (on trouve aussi parfois les demi-cadratins ou cadratins dans ce cas).    — Tiret cadratin pour les dialogues. Je n’utilise pas le demi-cadratin.Espaces : là aussi plusieurs options, mais le plus souvent, on laisse un espace avant et après tirets et cadratins. 4. Esthétique de la page  Passage à la ligne ou pas, bloc de dialogue ou pas, ces choix changent l’aspect de la page.   Le mélange bloc dialogue + paragraphe classique avec paroles rapportées incluses, permet d’intégrer le dialogue dans le texte, le rend moins solennel, moins tendu, coupe l’aspect de joute oratoire et de ricochet de répliques. On s’éloigne visuellement du théâtre. Il s'agit typiquement d'un choix d'auteur. Quel que soit le choix de l’auteur : respect strict des règles ou prise de liberté, comme pour la ponctuation, l’usage maîtrisé et cohérent de ces marqueurs va contribuer à caractériser son style. Spécificités de l’écriture du dialogue La forme la plus usitée du dialogue est celle qui cherche à se rapprocher de l’oral. Il semble suffire d’imiter les paroles, de faire une sorte de sténographie d’une conversation imaginaire, une transcription exacte. Le dialogue s’inscrit alors dans une quête de réalisme pour obtenir l’effet de parole vive, authentique comme si le lecteur était tout proche et entend la conversation directement dans son oreille ! Le personnage est là, sans intermédiaires, avec ses mots et ses phrases, il semble parler naturellement. La dimension de fiction, de récit, s’efface.On retrouve là l’idée du plaisir de la conversation depuis le XVIIe et de l’importance des échanges ordinaires. L’effet de vie et de présence immédiate est un élément majeur de la fiction : le dialogue fait partie des effets de réel romanesques. Il y a aussi dans cette envie de faire vrai le fait que le roman reste hanté par la puissance du théâtre. En réalité, le dialogue n’est pas une transcription exacte du réel : c’est un travail de reconstitution.— Il doit supprimer (ou en tout cas maitriser) les bafouillages, les euh, les repentirs, les ratés, les petits bruits de gorges… Cependant, les lapsus, les balbutiements peuvent être utilisés, car ils sont parfois lourds de sens. – Des tournures qui « font oral » sont parfois ajoutées : phrases tronquées, français plus ou moins simplifié selon le milieu social des personnages, leur âge… Parmi les choix de l’auteur  de dialogue : imiter l’oralité ou pas, par exemple en mettant ou pas les « ne » de la négation.— On peut introduire des éléments de pensée comme si le dialogue surgissait de façon spontanéeJe devrais y aller… J’ai pensé que… Quand je vois… Tu sais je….– Cependant, à trop vouloir se faire « oral », le dialogue court le risque de la banalité : il ne faut pas avoir systématiquement peur de répliques « intelligentes » ou un peu développées, il faut surtout s’assurer qu’elles collent au personnage et semblent émaner de lui.— À l’inverse, des didascalies avec des mots bien choisis peuvent rendre intéressantes des répliques anodines. Comme dans notre exemple précédent :                                     — Je vais me coucher, dit-il en refermant lentement la fenêtre, sans même la regarder. Il est intéressant de distinguer et donc d'écrire différemment :— Le dialogue qui cherche à faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un échange. — Celui qui reste sur le plan de la conversation sociale, plus convenue qui explore les non-dits. L’écriture dépend du « jeu de rôles » qui opère : social, familial, amoureux…   Les choix d'auteur concernant la présence ou l'absence de contexte influence le  contenu des échanges et des didascalies.En plus des incises, plus ou moins longues, l’on peut ajouter du contexte avant le dialogue ou en conclusion et même pendant ( en coupant le dialogue par un court paragraphe séparé). Si l’on a choisi de mettre des guillemets, ils doivent être clos puis réouverts.  Ce contexte peut être : – 1 Un contexte au sens d’éléments de la situation dans laquelle le dialogue s’inscrit.Le risque étant ici que le dialogue apparaisse comme un prétexte pour donner des explications même s’il doit, en fait, assumer ce rôle. Le dialogue permet de faire circuler des informations, mais de façon naturelle. Il faut donc se projeter dans un dialogue réel, qui part des personnages eux-mêmes et non du désir d’expliquer. Le travail d'écriture consistera alors à chercher une forme spécifique pour les répliques, ce sera l’objet d’un paragraphe plus bas. — 2 Le contexte du dialogue lui-même en tant que scène.Dans un texte littéraire, il n’y aura pas, comme au théâtre, de jeu d’acteurs, de décor, de mise en scène pour compléter le dialogue. Les mots doivent les remplacer. Il est intéressant de rappeler que, même hors dialogue, l’écriture doit remplacer par les mots tous les autres moyens habituels de communication, ce que l'on appelle la comminication non verbale (visgae, gestes, postures...) Il faut donc choisir quelle place laisser à ce qui a lieu hors paroles échangées notamment : Intégrer ce qui se passe autour : mouvements, résonance des bruits, éléments extérieurs. Il s’agit de : - Créer une atmosphère autour de l’échange de paroles.- Ajouter une dimension visuelle à la dimension sonore : influence du lieu, par exemple de la lumière… pour donner au lecteur la possibilité d’imaginer la scène.- Donner des indications sur le déroulement du temps (si on le souhaite) notamment par les incises : d’abord, puis, à la fin… lentement. soudain… pause : silence.   - Ajouter des éléments de la communication non verbale évoquée plus haut : expression des visages, mimiques, attitudes et mouvements des corps, intonations, inflexions de la voix, particularité de l’expression vocale… La conversation, ce qui est dit, peut être insignifiante, mais des détails, regards, gestes peuvent porter une signification essentielle. Cette multiplicité de tâches peut être un piège. Comme l’auteur de théâtre ne doit pas remplacer l’imagination du metteur en scène et doit se contenter d’une didascalie, celui qui écrit doit laisser place à la mise en scène imaginaire du lecteur.   L’auteur doit faire des choix en fonction de sa vision du dialogue : l’on retrouve la dimension essentielle de dosage personnel et adapté à chaque texte. Élaboration et différenciation des interventions des personnages dans le dialogue  « Moi, j’aime bien qu’il y ait de la conversation dans un livre, mais ce que je n’aime pas c’est qu’on me dise à quoi ressemble le gars qui parle. Je veux savoir comment il est d’après la façon dont il parle. Savoir ce que le gars pense d’après ce qu’il dit… J’aime aussi qu’il y ait des descriptions, mais pas trop quand même. » John Steinbeck, Tendre jeudi. Il est intéressant que l’on puisse reconnaître chacun des interlocuteurs par leur façon de s’exprimer, les tournures, expressions personnelles, tics de langage, formes verbales, type de phrase : créer une « parlure » propre à chacun.Il s’agit aussi de faire entendre leur voix, une sorte de « geste vocal » spécifique, une attention aux sons, aux pauses, aux élans de la parole - débit, accents, étirement, suspend…- une sorte de mélodie, qui permet de sentir une élocution particulière, une sorte de timbre.   Même si le dialogue laisse la place, dans des incises et les apartés, aux pensées des protagonistes, à des commentaires intérieurs, la mise en place ou l’approfondissement des personnages se fait surtout par les paroles échangées qui font sentir l’état d’esprit, mais aussi leurs changements, l’évolution des émotions et des sentiments. Il ne s’agit pas de se servir des répliques pour présenter les personnages. Il est préférable de penser que le dialogue donne une sorte d’accès direct au personnage comme une rencontre informelle avec tout ce qu’elle a d’intense, de superficiel, de faux même, parfois. La parole échangée permet de situer indirectement le personnage socialement, culturellement. Mentalement aussi : son imaginaire transparait au travers de ses mots. Il faut ainsi donner à chaque personnage son « ton » particulier (qui peut évoluer). Le dialogue est un moment de vie inséré directement dans le récit, il doit prendre le risque de l’incompréhension ou, plutôt, tenter de susciter l’intuition, la perception des personnages au travers de leurs mots, de leur ton, leurs attitudes, leurs réactions, et peu par le factuel. Il ne faut pas chercher à expliquer, plutôt à simuler une présence.   Le dialogue interroge la possibilité de la vérité de l’échange : les paroles expriment, mais aussi trahissent, dissimulent l’être du personnage.    Ainsi, en atelier d'écriture, une proposition d'écriture de dialogue autour du thème de l’aveu invite aux dévoilements, aux conflits, aux esquives aussi.  Il faut assumer que le dialogue n'est pas qu'un échange sincère, mais soit un jeu entre les personnages, l’aveu leur ouvrant, peut-être, la possibilité de les faire sortir de leurs rôles.   Rappelons que la conception classique du « personnage type » a laissé la place, notamment avec le Nouveau Roman, à une simple instance indéterminée, mouvante ou à la recherche d’elle-même. Le dialogue peut être l'une des étapes clés de cette exploration.   Rythme et dialogue Le dialogue s’insère dans le récit et, comme la description, il introduit une rupture dans la dynamique narrative. Il se déroule avec un rythme particulier : enchainement des répliques interrompues parfois par des didascalies, des apartés ou pas… Ces enchainements obéissent à des conventions, à des règles de la communication, de la rhétorique (art du langage), mais aussi aux codes sociaux et culturels, aux règles de coopération. La parole est flot, flux, débit : l’écriture risque de la figer, il s’agit donc de discipliner le foisonnement verbal sans étouffer la vie.Le rythme dépend de la situation et du tempérament ou de l’état affectif des personnages : changements de rythme, coupures, accalmies, emballements, silences, moments de cristallisation dramatique se distribuent en fonction des enjeux dramatiques et des attentes des personnages.Avec le thème de l’aveu, la relation est dissymétrique : attente, rapport de force, espoir, fuite… Il faut gérer la tension entre deux pôles : l’oralité et sa dynamique particulière / la formalisation et l’exploitation des ressources de l’écriture littéraire. Le travail rythmique du dialogue consiste à veiller à la vivacité, mais aussi à en soigner les articulations  : - articulation entre les répliques et avec les digressions - insertions des coupures, des ruptures qui sont de pauses chargées de sens.  {loadmoduleid 197}  
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LES PARTITIONS DE JULES

images-157 Atelier sur les objets

Jules est solitaire. Au bureau il est entouré de toutes parts et pourtant il n'a jamais créé de liens et se contente d'observer, de loin. Parfois à partir d'une réflexion saisie malgré lui ou d'une émotion peut-être perçue, il brode et divague, ajoute des vies aux vies qui l'environnent. Oui, Jules est solitaire dans cette grande aire de travail partagé où il ne partage rien. C'est tout juste si les autres ont noté son existence mais ça ne l'étonne pas, cela a toujours été ainsi, il se sait transparent, n'arrête aucun regard, ne semble pas digne d'attention si fragile soit-elle. D'ailleurs à quoi sert-il dans cette entreprise? Les autres sont perpétuellement affairés, efficaces, utiles, comme solides, ça lui donne le vertige ce petit monde en mouvement qui distille des paroles rendues inaudibles par le brouhaha ambiant des exclamations, des sonneries, du cliquetis incessant des claviers. Cloisonné dans son petit rectangle de verre il est comme un point fixe, isolé au milieu de la tourmente, livré à son imaginaire et ne partage ni le même espace ni le même temps. Pourtant une chose le retient au travail, il aime trier, classer, étiqueter, ranger, organiser, s'évertuant à construire une harmonie entre les documents qui lui sont confiés. Il développe là un réel talent mais qui s'en soucie ? Qui l'a même remarqué ? Ça ne l'affecte pas car c'est ailleurs que cette inclination s'exprime. Jules adore chiner.

Il se rendait souvent aux puces avec sa mère quand il était petit, le dimanche en général. Il la suivait tandis qu'elle déambulait entre les différents marchés épousant à chaque fois un itinéraire qu'il ne pouvait anticiper, pour enfin en choisir un dont elle arpentait les allées, se dirigeant soudain vers ce qui attirait son attention : une forme, une étoffe, le scintillement azuréen d'une argenterie, s'éloignait un instant, semblait disparaître, revenait, sans stratégie apparente, d'un stand à l'autre, comme l'abeille qui butine sans que l'on devine quelle fleur sera finalement élue. Jules aimait la cartographie aléatoire qu'elle dessinait ainsi. Enfin, elle se décidait pour un achat qui viendrait compléter la myriade d'objets qui peuplaient indistinctement les pièces de l'appartement dans un débordement proche de la saturation repoussant très loin l'image de la ruche. C'est l'activité dont il se souvient le mieux, celle qui éclairait les ternes semaines d'école. En grandissant sa mère lui permit de vagabonder à son tour, sans qu'il ait à justifier quoique ce soit, pourvu qu'il ne s'éloigne pas trop. Avec son argent de poche, qui lui semblait une fortune en vérité, il achetait de menus objets, menus par le prix mais surtout par la taille, il s'était fixé ce critère. Il échangeait peu avec les marchands contrairement à sa mère. Jules n'a jamais été bavard, enfin, pas avec les autres. Il rentrait en général les poches garnies d'une multitude de petites choses, les installait dans sa chambre mais, comme pour s'opposer au chaos domestique, s'empressait de les classer. Il étirait ce grand moment sur plusieurs jours car le classement requérait, comme toute mission, beaucoup de soin.

Au début, il triait les objets selon leur forme, de l'angle vif d'un cube aux arrondis sensuels d'une broche, cela traçait une sorte d'écriture au fil des étagères dont le nombre à sa demande avait sérieusement augmenté.

Un petit incident le dirigea cependant vers une autre perception.

Un jour qu'il déplaçait une fois de plus quelques objets, il fit tomber une petite cloche suivie immédiatement par une bille qui roula sous le lit. La richesse des sons produits par cet enchaînement, la résonance cristalline du métal frappé, prolongée par le bondissement de la bille de verre sur le parquet, imposa la matière comme nouvelle catégorie de classement. Classement n'était d'ailleurs plus le mot qui convenait ; il agençait, associait ses trésors tels des notes sur les portées musicales que dessinaient les étagères. Il les accordait. La mission dont il s'était senti investi au début de sa récolte s'était peu à peu muée en œuvre sans qu'il en soit conscient. C'est ainsi que semaine après semaine, mois après mois, année après année, il avait constitué une sorte de collection qu'il déroulait comme une bande sonore. Poursuivant la composition d'une partition personnelle que lui seul avait le pouvoir de déchiffrer, créant tour à tour des menuets, des chaconnes ou des pièces qu'on ne pourrait qualifier, mais toujours savantes, il éloignait le silence qui régnait sur sa vie.

Dimanche. On ne rompt pas avec les rituels si facilement et la simple évocation de cet instant lui procure un frisson presque convulsif. Jules a repéré dans le journal que se tient à C…une brocante assez réputée où il pense moissonner avec succès. Avec l'âge son degré d'exigence s'est considérablement accru tant la complexité de ses partitions intimes réclame des choix rigoureux. Tandis qu'il remonte l'allée centrale, un peu en retrait, il découvre sur une table branlante recouverte d'un drap blanc trois ronds aux motifs géométriques et vivement colorés alignés comme trois points de suspension. Il perçoit cet agencement non pas comme la figure d'une incomplétude mais plutôt comme une invitation à prolonger, la promesse d'une suite à enrichir. Ces trois points lui indiquent quelque chose en passe d'apparaître

Il s'approche, hésite longuement, les effleure comme on caresse, s'empare de l'un d'entre eux puis doucement le fait tourner. Et c'est un saisissement, LA rencontre, le coup de foudre niché dans sa mémoire comme le début d'une longue liaison que rien ni personne n'est venu à ce jour troubler. Ce petit objet circulaire qui se love si bien dans la paume est un miroir, un tout petit miroir articulé au couvercle chamarré qu'il suffit de soulever pour basculer dans l'infini du reflet.« Combien ? » demande-t-il précipitamment comme si différer l'achat suspendait de manière insoutenable le désir qui l'étreint de posséder ces trois miroirs.

Il rentre chez lui sans tarder, préoccupé par le pressentiment que ces miroirs seront des notes discordantes rompant l'harmonie créée par les autres objets. Leur forme ronde, parfaite, régulière et par-dessus tout la magie qu'ils dissimulent imposent un nouvel ordre, de nouvelles règles. Ce n'est pas que Jules ait renoncé à composer, mais la mélodie qui s'écrivait sur les murs s'est brusquement tue, aussi brusquement que les miroirs sont apparus dans sa vie. Ces nouveaux venus vont lui permettre de créer une autre partition, plus visuelle que sonore cette fois-ci. C'est un choc, une révélation. Totalement exalté par ce nouveau projet il rassemble ce qu'il possède dans des sacs qui se gonflent bientôt de tous les objets accumulés à ce jour puis les étagères sont démontées frénétiquement oserais-je dire presque arrachées le tout dans une cacophonie indescriptible qui, contre toute attente,le comble.

Une montagne s'élève bientôt dans le couloir obstruant le passage, mais qu'importe, la pièce est maintenant vide, vierge, silencieuse. Il s'assoie délicieusement sur le sol, goûtant avidement cette nouvelle vacuité chargée de promesses puis il aligne ses trois conquêtes avec beaucoup de soin, directement sur le mur, pas trop haut car il veut pouvoir les toucher. Trois points qui débutent une histoire sans lien avec ce qui pourrait précéder. Saisi d'une émotion qu'il n'a encore jamais ressentie, il se recule, les contemple dans un affolement des sens, sentant surgir en lui une passion ardente.

Lundi. Jules retourne au travail, encombré de l'impatience d'être au dimanche suivant. Une sombre semaine d'attente s'annonce. Il s'installe face aux dossiers qui s'empilent. Il n'entend plus le brouhaha et songe qu'il ne va pas tenir, il transpire, pense à se lever, finalement se lève, se rassoit, se lève à nouveau, heurte sa chaise qui tombe à la grande surprise de ses collègues peu habitués à tant d'agitation de sa part, disons qu'ils le remarquent, tout à coup. Jules se confond en excuses puis file droit vers le vestiaire pour tenter de se calmer, de peur aussi que les autres ne remarquent le trouble qui l'habite et ne posent quelques questions. La porte du casier qui voisine le sien est entre ouverte. Jules n'est pourtant pas indiscret mais il se penche de côté, distingue dans la pénombre ce qui semble être le sac de M… il n'est pas certain… il reste tétanisé. « Si j'osais… » Doit-il tendre la main, risquer l'aventure d'une rencontre interdite, céder à une pulsion qui pourtant le paralyse. Alors avec un sentiment confus de culpabilité et d'intense liberté il plonge sa main dans le sac, tâtonne puis trouve le petit trésor espéré. Il l'empoche rapidement sans même le regarder et triomphe intérieurement. Avec quelle bravoure, quelle maîtrise il a mené l'entreprise. Fort de cette victoire il retourne à son poste presque irrité de devoir patienter jusqu'à la pause pour jouir de son acquisition. C'est un miroir dont les motifs trahissent le goût de sa propriétaire pour les entrelacs baroques. Il n'est guère surpris, on les retrouve jusque dans son maquillage souvent outrancier qui la font ressembler à un perroquet. Cette comparaison lui est venue un jour qu'elle arborait un chemisier imprimé de grandes ramures tropicales qui semblaient déborder et contaminer l'espace alentour. Comme il a dû piéger ses œillades enamourées, ses hésitations, ses angoisses peut-être. Il prend conscience aussi de la dimension assurément féminine de ces miroirs de poche, cela lui avait échappé, fasciné par l'objet lui-même plus que par sa fonction. Quelle perspective que de s'approprier ces modestes surfaces se sont mirés des regards inquiets ou séducteurs, des regards qui scrutent, contrôlent, corrigent l'image qui s'y reflète, la façonnent ! Jules exulte, tous ces petits gardiens d'intimité féminine vont lui dévoiler leurs secrets. Il entend déjà la pièce bruire des secrets que lui seul recueillera, il deviendra le confident unique et privilégié, l'historien, le biographe de toutes ces conquêtes. Il embrassera la totalité des émotions, il sera l'émotion même.

L'histoire débute bien. Dès ce soir, ce quatrième miroir va figurer comme la majuscule qui ouvre le récit.

En l'absence d'autres opportunités et contrarié de n'avoir pas eu l'audace d'ouvrir d'autres casiers, Jules attend les dimanches, les désire comme on attend une récompense pour sa patience, pour ce qui finit par constituer l'unique but de sa singulière existence. Il sillonne avec une frénésie qui n'a plus rien du butinage maternel brocantes et même vide-greniers dont il se détournait jusqu'à présent les jugeant insignifiants. Ses choix sont guidés par l'apparence des miroirs puisqu'il a compris lors de son menu larcin qu'elle révèle leur propriétaire.

Ainsi ce bleu pâle, ennuagé comme un ciel hésitant de printemps et sur lequel son regard coule lui susurre à l'oreille un propos délicat et serein. Ou peut-être ce rose, très proche, attentif et posé. Il adopte ce jaune lumineux aux petites écailles d'or plein d'énergie presque exubérant, ce carmin zébré d'un noir coléreux, irrité par on ne sait quelle déconvenue ou trahison,il faudra voir. Celui-ci le retient, il est un peu étrange, recouvert de fourrure et semble mélancolique, cet autre,dont les points s'affolent en tous sens, témoigne par des signes évidents d'usure d'une anxiété palpable. Celui-là sûr de son importance l'interpelle, remarquable par l'agencement de ses matériaux, mica, ambre, émaux qui lui promettent la révélation de mystères insoupçonnés, certains espiègles, d'autres surpris, maussades, exaspérés ou en passe de l'être.

L'imagination de Jules s'enfièvre au fil des mois. Comme pour sa précédente collection il se montre exigeant mais il agit non pas comme le compositeur qu'il a été mais comme l'amant qu'il est devenu.Déjà deux murs entiers palpitent et s'animent dès son entrée dans ce qu'il faut bien nommer sa thébaïde. Une foule d'émois, d'élans, de transports se conjuguent à la polychromie de la matière. Il frôle un miroir, l'ouvre tendrement, ferme l'autre avec réserve, l'effleurant à peine, il a son savoir vivre. Il les ouvre rarement tous à la fois de peur d'être débordé par un flot de confessions qu'il ne maîtriserait plus, auxquelles il ne saurait répondre. Parfois il élève la voix comme on gronde un enfant qui coupe la parole, parfois rassure, tente d'apaiser, attendri par une détresse qu'il sent poindre sans vraiment en cerner l'origine. Il crée des groupes, donne raison ou tort, tranche arbitrairement puis console, refermant d'un geste doux la paupière d'un regard effarouché par tant de véhémence. C'est un dialogue inlassablement renouvelé avec la multitude des reflets, avec le sien conjugué à celui de toutes ces femmes qui lui ressemblent et le rendent heureux. Pygmalion solitaire et souverain, il accède aux replis de l'âme de ses compagnes éloquentes qu'il sait avoir séduit.

Mais du fond de cette ivresse Jules sent, un jour, sourdre l'anxiété. Désemparé d'être traversé par tant d'épanchements il s'effondre de plus en plus souvent et se retrouve prostré dans un silence tranchant comme une lame, hostile. Cette blessure se creuse. Jour après jour le doute s'installent comme un poison et le rongent d'une fièvre permanente. Peut-il faire confiance à cette assemblée ? N'est-ce pas qu'un dialogue trompeur, des confessions mensongères. Ces regards qu'il croyait si bienveillants l'obsèdent, soudain accusateurs et sournois. Tous ces yeux le fixent, il n'y perçoit plus que son corps morcelé. La détresse l'envahit : Que se passe-t-il ? Il n'a pourtant pas été infidèle, son quotidien ne l'a-t-il pas conduit infatigablement et avec constance vers cet antre précieux qu'il vénère ? N'a-t-il pas su les écouter, leur parler ? Pourquoi tant de reproches ? Doit-il se justifier ? C'est une trahison, aucune d'entre elles pour le rassurer, apaiser sa douleur qui grandit, lui chuchoter qu'il se trompe, tout cela n'est plus conforme à la règle. Il n'ose presque plus les toucher, se dérobe, mais les reflets captent sans répit des fragments de lui-même, le déforment, l'écartèlent, le possèdent et le dépossèdent dans le même instant, son corps est à la fois présent dans une multitude et absent à lui-même. Cette constellation légère et complice pèse sur chaque partie de son corps. Se serait-il vraiment perdu dans ces doubles spéculaires ? Sa parole est un cri et déchire l'espace. Il entrevoit un monstre, ne se reconnaît pas, ferme les yeux mais les miroirs persistent dans les ténèbres, au-delà du regard, tels des surfaces d'encre devenues muettes. Alors Jules hurle, il a peur, effrayé par cette obscurité qui consacre la perte de son désir. Dans un sursaut de vanité il se dresse, haletant, casse, piétine, brise, écrase toutes ses conquêtes. Chaque éclat crépite et le blesse dans un grand rire. Une myriade kaléidoscopique jonche maintenant le sol.

Jules, au milieu, n'a jamais été aussi seul.

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