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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Delphine C.
06 mars 2026
Textes d'ateliers

La musique « ça s'écoute fort » voilà il l'a dit !Par réflexe, je lui masse la nuque lorsqu'il prononce ces mots secs, je tente de ramollir le cuir de sa peau puis j'ajuste mes lunettes en les descendant de mes cheveux à mon nez.Derrière mes verres teintés, je fonds dans le siège.Dans le rétrov...

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Invité - TORRES
13 février 2026
Merci Jean François, oui, je trouve même le termes d’IA déjà préoccupant même si ce sujet...
Invité - jean francois
13 février 2026
Belle idée ( si l'on peut dire!) que ces livres évolutifs... La remise en cause du droit d...

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06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
05 mars 2026
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La douleur réveille la nuit et l’esprit étonné s’aperçoit dans le noir. Fantôme, il court, de souvenirs en projets inaudibles. Il croit savoir, croit dire, il flotte. Une flèche le tient loin du repos, au-dessus du corps, il s’agite. Il espère que le temps va passer, qu’il va se délivrer de cette brume lancinante. Il erre, il radote, finit par se tourner, se retourner, cherche, sur le dos, sur le côté… une issue provisoire et déjà condamnée, car la douleur est là, tel un intrus qui frappe à la porte et jamais ne s’arrête, battement régulier, vainqueur et obstiné. Un instant, le sommeil parvient à effacer l’âcreté de ce bruit au creux de la vertèbre ou dans le pli de l’aine et puis le regard cherche, visite l’ombre derrière les rideaux. Un signe de l’aurore, une lueur infime ? Rien.Soudain tout bat plus fort, la nuit se transforme en désert, plus de ligne du temps pour orienter la course. Est-ce minuit, cinq heures ? Plus de frontière, un espace qui s’ouvre sans rien offrir qu’une errance pénible, à l’aveugle dans un océan exténuant. Il faudrait se soulever, saisir à tâtons la boite dans le tiroir et prendre la pilule grise, cette issue provisoire… Mais il faudrait un peu de force et d’oubli, car il n’est pas l’heure. Pas encore. Le long voyage se poursuit entre les eaux de la somnolence et les rochers de l’impatience, le drap est lourd, le matelas rigide, pas de posture pour accoster. L’eau est noire et profonde, pourtant l’on ne peut s’y noyer. On flotte à la recherche du repos. Et puis, venue de nulle part, une lumière glisse, doucement, le long du rideau, une coulée étrangement moite, visqueuse, s’émiette au fil de l’épais coton gris. Dans le lit, le corps, moite lui aussi, se tourne lentement, les yeux accrochés à la triste lumière. Le jour est là, enfin. C’est l’heure autorisée, un peu d’eau, une fraicheur épaisse dans la gorge et la dose qui va tout libérer.Et l’esprit se met à l’écoute. Il sait. Sait qu’il faut patienter.Dans le silence de la grande chambre, une toile de fond adoucit les angles du mur. Le rai de lumière s’amarre tendrement aux draps, s’élève une petite musique, oui, la douleur chantonne, berce, lancine encore un peu son tout petit refrain qui laissera sa trace, après disparition.La longue nuit, traversée de douleur, plane encore comme une odeur de renfermé, le matin se révèle imbibé de combats. Un peu d’humanité se grave, s’enracine dans les spirales du cerveau. Un ensemencement de la douleur dans la chair, ou ensemencement de la chair par la douleur, n’est-ce pas cela que l’on appelle, l’incarnation ?Mais pour l’instant, c’est l’heure de la fuite.Les molécules circulent et l’esprit, aux aguets, reste curieux de voir comment, le serpent, la chose, la brûlure va se métamorphoser.Redeviendra bientôt le petit animal fidèle, le locataire du début, celui qui ne gênait pas trop. Celui à qui l’on n’a pas pu, pourtant, s’habituer. On l’a invité à sa table, pour tenter de l’apprivoiser, et c’est lui qui a choisi le menu, l’a imposé. Un envahisseur, qui tout de même, en guise de loyer, a enseigné, à sa façon, les lois de l’hospitalité. Accueillir avec grâce, les petits renoncements, les grands mouvements de recul vers la résignation joyeuse à la vie serrée entre ses murs. Professeur d’unité du corps et de l’esprit, non plus le roseau pensant, ou la tête régnante, mais la conscience de l’unité, il permet de savoir, à chaque seconde, que le corps tient l’esprit au bout de chaque nerf.Peu à peu, par le sang, la chimie fait son œuvre.Les muscles se détendent, les membres sont plus longs, le dos s’enfonce, le corps s’éloigne, se dégage de l’avalanche, de la longue coulée du chemin de douleur, éboulis d’éperons et de larmes qui glissent, s’étalent dans le lit moins brulant, moins acide, la tension se défait.L’esprit inspecte prudemment, se répand dans le corps, maintenant plus tranquille, dans les os et la chair, labyrinthe piégé. Quoi, plus rien, plus une goutte de souffrance ? Le cerveau étonné se glisse par la porte, il sourit, sans bouger, il jouit de ces riens, se repait de l’absence d’influx, il a bien retenu les leçons de sa fragilité.Sage, prudent, tel un homme averti qui sait qu’il ne faut pas hausser le ton au risque d’éveiller les monstres endormis, le calme est précieux, silence harmonieux qu’un seul mot maladroit pourrait bientôt casser. L’esprit, tout incrédule encore, méfiant, parcourt le corps en toute impunité.Les bras s’ouvrent et le regard s’échappe.Et le moi enfermé accepte la lumière, elle était étrangère, elle se fait gaieté.Le rayon se renforce, efface provisoirement l’usure intérieure et vient même l’envie de se lever, de tirer le rideau, de…Non, surtout ne pas briser d’un geste un peu trop net, le moment du répit !L’immobilité laisse le corps chanter, chanson douce de souffle qui parcourt librement, une chanson d’unité d’un corps silencieux que l’on n’ose pourtant pas appeler à bouger.Peu à peu, dans le jour, maintenant installé, le corps, de nouveau disponible, fidèle, semble soudain possible. Il est là, entier, signale sa présence, en toute innocence et l’évidence d’être là, libre comme là-haut, les nuages défilent, bleus, simples et blancs. Légers. Derrière le plafond, l’esprit flotte s’envole, il pourrait les compter !Il se souvient comme d’un fantôme de la légèreté et du corps silencieux qui répond, fidèle aux attentes, de cette possibilité d’être une tête libre et du corps disponible à toutes ses lubies. Il part au loin, joyeux, se pose sur le calme de la mer apaisée. Sérénité de la dernière vague qui file sur le sable, se défait, se pose sur l’absence de signe, le calme des influx du système nerveux en milliers de repos, en un souffle d’air frais ; la pensée disparaît dans la l’épaisseur du rien. Béatitude de la transparence et des sensations fines comme des chairs d’enfants qu’on ose à peine effleurer.Bonheur de quelques heures ou de quelques minutes.Totalité provisoire. Douce moisson d’éternitéQu’il est doux de s’abandonner !Et de ne pas savoir, encore, qu’à la fin, c’est la pilule grise, la dose de morphine qu’il faudra juguler.             {loadmoduleid 197}  
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LES PARTITIONS DE JULES

images-157 Atelier sur les objets

Jules est solitaire. Au bureau il est entouré de toutes parts et pourtant il n'a jamais créé de liens et se contente d'observer, de loin. Parfois à partir d'une réflexion saisie malgré lui ou d'une émotion peut-être perçue, il brode et divague, ajoute des vies aux vies qui l'environnent. Oui, Jules est solitaire dans cette grande aire de travail partagé où il ne partage rien. C'est tout juste si les autres ont noté son existence mais ça ne l'étonne pas, cela a toujours été ainsi, il se sait transparent, n'arrête aucun regard, ne semble pas digne d'attention si fragile soit-elle. D'ailleurs à quoi sert-il dans cette entreprise? Les autres sont perpétuellement affairés, efficaces, utiles, comme solides, ça lui donne le vertige ce petit monde en mouvement qui distille des paroles rendues inaudibles par le brouhaha ambiant des exclamations, des sonneries, du cliquetis incessant des claviers. Cloisonné dans son petit rectangle de verre il est comme un point fixe, isolé au milieu de la tourmente, livré à son imaginaire et ne partage ni le même espace ni le même temps. Pourtant une chose le retient au travail, il aime trier, classer, étiqueter, ranger, organiser, s'évertuant à construire une harmonie entre les documents qui lui sont confiés. Il développe là un réel talent mais qui s'en soucie ? Qui l'a même remarqué ? Ça ne l'affecte pas car c'est ailleurs que cette inclination s'exprime. Jules adore chiner.

Il se rendait souvent aux puces avec sa mère quand il était petit, le dimanche en général. Il la suivait tandis qu'elle déambulait entre les différents marchés épousant à chaque fois un itinéraire qu'il ne pouvait anticiper, pour enfin en choisir un dont elle arpentait les allées, se dirigeant soudain vers ce qui attirait son attention : une forme, une étoffe, le scintillement azuréen d'une argenterie, s'éloignait un instant, semblait disparaître, revenait, sans stratégie apparente, d'un stand à l'autre, comme l'abeille qui butine sans que l'on devine quelle fleur sera finalement élue. Jules aimait la cartographie aléatoire qu'elle dessinait ainsi. Enfin, elle se décidait pour un achat qui viendrait compléter la myriade d'objets qui peuplaient indistinctement les pièces de l'appartement dans un débordement proche de la saturation repoussant très loin l'image de la ruche. C'est l'activité dont il se souvient le mieux, celle qui éclairait les ternes semaines d'école. En grandissant sa mère lui permit de vagabonder à son tour, sans qu'il ait à justifier quoique ce soit, pourvu qu'il ne s'éloigne pas trop. Avec son argent de poche, qui lui semblait une fortune en vérité, il achetait de menus objets, menus par le prix mais surtout par la taille, il s'était fixé ce critère. Il échangeait peu avec les marchands contrairement à sa mère. Jules n'a jamais été bavard, enfin, pas avec les autres. Il rentrait en général les poches garnies d'une multitude de petites choses, les installait dans sa chambre mais, comme pour s'opposer au chaos domestique, s'empressait de les classer. Il étirait ce grand moment sur plusieurs jours car le classement requérait, comme toute mission, beaucoup de soin.

Au début, il triait les objets selon leur forme, de l'angle vif d'un cube aux arrondis sensuels d'une broche, cela traçait une sorte d'écriture au fil des étagères dont le nombre à sa demande avait sérieusement augmenté.

Un petit incident le dirigea cependant vers une autre perception.

Un jour qu'il déplaçait une fois de plus quelques objets, il fit tomber une petite cloche suivie immédiatement par une bille qui roula sous le lit. La richesse des sons produits par cet enchaînement, la résonance cristalline du métal frappé, prolongée par le bondissement de la bille de verre sur le parquet, imposa la matière comme nouvelle catégorie de classement. Classement n'était d'ailleurs plus le mot qui convenait ; il agençait, associait ses trésors tels des notes sur les portées musicales que dessinaient les étagères. Il les accordait. La mission dont il s'était senti investi au début de sa récolte s'était peu à peu muée en œuvre sans qu'il en soit conscient. C'est ainsi que semaine après semaine, mois après mois, année après année, il avait constitué une sorte de collection qu'il déroulait comme une bande sonore. Poursuivant la composition d'une partition personnelle que lui seul avait le pouvoir de déchiffrer, créant tour à tour des menuets, des chaconnes ou des pièces qu'on ne pourrait qualifier, mais toujours savantes, il éloignait le silence qui régnait sur sa vie.

Dimanche. On ne rompt pas avec les rituels si facilement et la simple évocation de cet instant lui procure un frisson presque convulsif. Jules a repéré dans le journal que se tient à C…une brocante assez réputée où il pense moissonner avec succès. Avec l'âge son degré d'exigence s'est considérablement accru tant la complexité de ses partitions intimes réclame des choix rigoureux. Tandis qu'il remonte l'allée centrale, un peu en retrait, il découvre sur une table branlante recouverte d'un drap blanc trois ronds aux motifs géométriques et vivement colorés alignés comme trois points de suspension. Il perçoit cet agencement non pas comme la figure d'une incomplétude mais plutôt comme une invitation à prolonger, la promesse d'une suite à enrichir. Ces trois points lui indiquent quelque chose en passe d'apparaître

Il s'approche, hésite longuement, les effleure comme on caresse, s'empare de l'un d'entre eux puis doucement le fait tourner. Et c'est un saisissement, LA rencontre, le coup de foudre niché dans sa mémoire comme le début d'une longue liaison que rien ni personne n'est venu à ce jour troubler. Ce petit objet circulaire qui se love si bien dans la paume est un miroir, un tout petit miroir articulé au couvercle chamarré qu'il suffit de soulever pour basculer dans l'infini du reflet.« Combien ? » demande-t-il précipitamment comme si différer l'achat suspendait de manière insoutenable le désir qui l'étreint de posséder ces trois miroirs.

Il rentre chez lui sans tarder, préoccupé par le pressentiment que ces miroirs seront des notes discordantes rompant l'harmonie créée par les autres objets. Leur forme ronde, parfaite, régulière et par-dessus tout la magie qu'ils dissimulent imposent un nouvel ordre, de nouvelles règles. Ce n'est pas que Jules ait renoncé à composer, mais la mélodie qui s'écrivait sur les murs s'est brusquement tue, aussi brusquement que les miroirs sont apparus dans sa vie. Ces nouveaux venus vont lui permettre de créer une autre partition, plus visuelle que sonore cette fois-ci. C'est un choc, une révélation. Totalement exalté par ce nouveau projet il rassemble ce qu'il possède dans des sacs qui se gonflent bientôt de tous les objets accumulés à ce jour puis les étagères sont démontées frénétiquement oserais-je dire presque arrachées le tout dans une cacophonie indescriptible qui, contre toute attente,le comble.

Une montagne s'élève bientôt dans le couloir obstruant le passage, mais qu'importe, la pièce est maintenant vide, vierge, silencieuse. Il s'assoie délicieusement sur le sol, goûtant avidement cette nouvelle vacuité chargée de promesses puis il aligne ses trois conquêtes avec beaucoup de soin, directement sur le mur, pas trop haut car il veut pouvoir les toucher. Trois points qui débutent une histoire sans lien avec ce qui pourrait précéder. Saisi d'une émotion qu'il n'a encore jamais ressentie, il se recule, les contemple dans un affolement des sens, sentant surgir en lui une passion ardente.

Lundi. Jules retourne au travail, encombré de l'impatience d'être au dimanche suivant. Une sombre semaine d'attente s'annonce. Il s'installe face aux dossiers qui s'empilent. Il n'entend plus le brouhaha et songe qu'il ne va pas tenir, il transpire, pense à se lever, finalement se lève, se rassoit, se lève à nouveau, heurte sa chaise qui tombe à la grande surprise de ses collègues peu habitués à tant d'agitation de sa part, disons qu'ils le remarquent, tout à coup. Jules se confond en excuses puis file droit vers le vestiaire pour tenter de se calmer, de peur aussi que les autres ne remarquent le trouble qui l'habite et ne posent quelques questions. La porte du casier qui voisine le sien est entre ouverte. Jules n'est pourtant pas indiscret mais il se penche de côté, distingue dans la pénombre ce qui semble être le sac de M… il n'est pas certain… il reste tétanisé. « Si j'osais… » Doit-il tendre la main, risquer l'aventure d'une rencontre interdite, céder à une pulsion qui pourtant le paralyse. Alors avec un sentiment confus de culpabilité et d'intense liberté il plonge sa main dans le sac, tâtonne puis trouve le petit trésor espéré. Il l'empoche rapidement sans même le regarder et triomphe intérieurement. Avec quelle bravoure, quelle maîtrise il a mené l'entreprise. Fort de cette victoire il retourne à son poste presque irrité de devoir patienter jusqu'à la pause pour jouir de son acquisition. C'est un miroir dont les motifs trahissent le goût de sa propriétaire pour les entrelacs baroques. Il n'est guère surpris, on les retrouve jusque dans son maquillage souvent outrancier qui la font ressembler à un perroquet. Cette comparaison lui est venue un jour qu'elle arborait un chemisier imprimé de grandes ramures tropicales qui semblaient déborder et contaminer l'espace alentour. Comme il a dû piéger ses œillades enamourées, ses hésitations, ses angoisses peut-être. Il prend conscience aussi de la dimension assurément féminine de ces miroirs de poche, cela lui avait échappé, fasciné par l'objet lui-même plus que par sa fonction. Quelle perspective que de s'approprier ces modestes surfaces se sont mirés des regards inquiets ou séducteurs, des regards qui scrutent, contrôlent, corrigent l'image qui s'y reflète, la façonnent ! Jules exulte, tous ces petits gardiens d'intimité féminine vont lui dévoiler leurs secrets. Il entend déjà la pièce bruire des secrets que lui seul recueillera, il deviendra le confident unique et privilégié, l'historien, le biographe de toutes ces conquêtes. Il embrassera la totalité des émotions, il sera l'émotion même.

L'histoire débute bien. Dès ce soir, ce quatrième miroir va figurer comme la majuscule qui ouvre le récit.

En l'absence d'autres opportunités et contrarié de n'avoir pas eu l'audace d'ouvrir d'autres casiers, Jules attend les dimanches, les désire comme on attend une récompense pour sa patience, pour ce qui finit par constituer l'unique but de sa singulière existence. Il sillonne avec une frénésie qui n'a plus rien du butinage maternel brocantes et même vide-greniers dont il se détournait jusqu'à présent les jugeant insignifiants. Ses choix sont guidés par l'apparence des miroirs puisqu'il a compris lors de son menu larcin qu'elle révèle leur propriétaire.

Ainsi ce bleu pâle, ennuagé comme un ciel hésitant de printemps et sur lequel son regard coule lui susurre à l'oreille un propos délicat et serein. Ou peut-être ce rose, très proche, attentif et posé. Il adopte ce jaune lumineux aux petites écailles d'or plein d'énergie presque exubérant, ce carmin zébré d'un noir coléreux, irrité par on ne sait quelle déconvenue ou trahison,il faudra voir. Celui-ci le retient, il est un peu étrange, recouvert de fourrure et semble mélancolique, cet autre,dont les points s'affolent en tous sens, témoigne par des signes évidents d'usure d'une anxiété palpable. Celui-là sûr de son importance l'interpelle, remarquable par l'agencement de ses matériaux, mica, ambre, émaux qui lui promettent la révélation de mystères insoupçonnés, certains espiègles, d'autres surpris, maussades, exaspérés ou en passe de l'être.

L'imagination de Jules s'enfièvre au fil des mois. Comme pour sa précédente collection il se montre exigeant mais il agit non pas comme le compositeur qu'il a été mais comme l'amant qu'il est devenu.Déjà deux murs entiers palpitent et s'animent dès son entrée dans ce qu'il faut bien nommer sa thébaïde. Une foule d'émois, d'élans, de transports se conjuguent à la polychromie de la matière. Il frôle un miroir, l'ouvre tendrement, ferme l'autre avec réserve, l'effleurant à peine, il a son savoir vivre. Il les ouvre rarement tous à la fois de peur d'être débordé par un flot de confessions qu'il ne maîtriserait plus, auxquelles il ne saurait répondre. Parfois il élève la voix comme on gronde un enfant qui coupe la parole, parfois rassure, tente d'apaiser, attendri par une détresse qu'il sent poindre sans vraiment en cerner l'origine. Il crée des groupes, donne raison ou tort, tranche arbitrairement puis console, refermant d'un geste doux la paupière d'un regard effarouché par tant de véhémence. C'est un dialogue inlassablement renouvelé avec la multitude des reflets, avec le sien conjugué à celui de toutes ces femmes qui lui ressemblent et le rendent heureux. Pygmalion solitaire et souverain, il accède aux replis de l'âme de ses compagnes éloquentes qu'il sait avoir séduit.

Mais du fond de cette ivresse Jules sent, un jour, sourdre l'anxiété. Désemparé d'être traversé par tant d'épanchements il s'effondre de plus en plus souvent et se retrouve prostré dans un silence tranchant comme une lame, hostile. Cette blessure se creuse. Jour après jour le doute s'installent comme un poison et le rongent d'une fièvre permanente. Peut-il faire confiance à cette assemblée ? N'est-ce pas qu'un dialogue trompeur, des confessions mensongères. Ces regards qu'il croyait si bienveillants l'obsèdent, soudain accusateurs et sournois. Tous ces yeux le fixent, il n'y perçoit plus que son corps morcelé. La détresse l'envahit : Que se passe-t-il ? Il n'a pourtant pas été infidèle, son quotidien ne l'a-t-il pas conduit infatigablement et avec constance vers cet antre précieux qu'il vénère ? N'a-t-il pas su les écouter, leur parler ? Pourquoi tant de reproches ? Doit-il se justifier ? C'est une trahison, aucune d'entre elles pour le rassurer, apaiser sa douleur qui grandit, lui chuchoter qu'il se trompe, tout cela n'est plus conforme à la règle. Il n'ose presque plus les toucher, se dérobe, mais les reflets captent sans répit des fragments de lui-même, le déforment, l'écartèlent, le possèdent et le dépossèdent dans le même instant, son corps est à la fois présent dans une multitude et absent à lui-même. Cette constellation légère et complice pèse sur chaque partie de son corps. Se serait-il vraiment perdu dans ces doubles spéculaires ? Sa parole est un cri et déchire l'espace. Il entrevoit un monstre, ne se reconnaît pas, ferme les yeux mais les miroirs persistent dans les ténèbres, au-delà du regard, tels des surfaces d'encre devenues muettes. Alors Jules hurle, il a peur, effrayé par cette obscurité qui consacre la perte de son désir. Dans un sursaut de vanité il se dresse, haletant, casse, piétine, brise, écrase toutes ses conquêtes. Chaque éclat crépite et le blesse dans un grand rire. Une myriade kaléidoscopique jonche maintenant le sol.

Jules, au milieu, n'a jamais été aussi seul.

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"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

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