La musique « ça s'écoute fort » voilà il l'a dit !
Par réflexe, je lui masse la nuque lorsqu'il prononce ces mots secs, je tente de ramollir le cuir de sa peau puis j'ajuste mes lunettes en les descendant de mes cheveux à mon nez.
Derrière mes verres teintés, je fonds dans le siège.
Dans le rétroviseur, une sirène de pompiers fait irruption, le son s'accroît, se durcit et ricoche dans toute la voiture avant de disparaître à toute berzingue.
Je fixe le fossé, d'autres sirènes m'entraînent vers des profondeurs.
Je me redresse, je m'échappe du mal des profondeurs.
Je suis assise droite à ses côtés dans son pick-up, son amarok beige glacé dans un fauteuil aux accoudoirs large, dans son…
Eminem, IAM, les rappeurs occupent la scène de l habitacle du 4/4.
Attentive aux voix de ces hommes, je cherche de l intérêt au sens. Je tente de comprendre leurs revendications, leurs désespoirs, leurs rêves. Seulement leurs voix me pincent dans le dos du siège, leurs agitations psychomotrices me fatiguent.
Je visualise les clips de femmes dénudées en maillot de bain qui se trémoussent près des piscines bleu riche.
Ça me fout la gerbe ! Ma main droite se porte à mon cœur. Le moteur ronfle, il est en quatrième, ça s'entend…
En 4ème, je m'en demande quel âge on n'a ? 13 ? La puberté ?
Je poursuis le déroulé mental de ce film tapa/rageur, le rappeur se pavane en comptant des dollars avec des colliers en or lourds, attitude crâneuse.
Ma tête se tourne vers la droite, murs gris, maison blanche aux volets bleu, clôtures en bois, portail avec caméra, voiture arrêtée.
« Ça freine ! Ralentis ! »
Je le regarde, lui, absorbé par sa conduite, hochant la tête d'avant en arrière tel une tortue désarticulée. Son cou transformé en métronome ponctuant le tempo.
La musique, sa musique, du bruit, de la rage, des insultes, ça pue !
« Baisse la musique, Ste plait, c'est trop fort ! »
Il me regarde à la dérobée et lâche de sa voix de mâle « je comprends pas…que tu n'aimes pas la musique ! «
Je le regarde, je rêve de le mordre, qu'il saigne.
Il a déjà filé ailleurs dans un coin de sa tête.
Le rythme remplit son carburant intérieur.
130 km/h au compteur.
130 battements minute dans mes vaisseaux.
Affichage sur le tableau de bord. A-t-il oublié que je suis là ?
Son gros pouce active son klaxon qui déboule sur la chaussée, et surprend un conducteur hésitant sur sa direction. Son pouce insiste, tut… tut….. traque sa proie.
Et puis cliquetis du clignotant, mes yeux se ferment quelques secondes. Changement de direction, de position.
« C'est trop fort, j en peux plus «
Je lui saisis le haut du bras. Il tressaillit.
Il ne répond pas. Je m'empare du bouton rond du poste radio pour abaisser le volume.
Un chien aboie. Des aboiements vifs, de peur ou d'intrusion. Un cambriolage ?
Il augmente de nouveau les décibels avec ses mains toutes pleines de doigts, je suis otage.
Les basses me fracassent le cœur, les paroles me tordent le ventre.
Je descends le bouton de la fenêtre.
Il allume une Marlboro rouge, il ne se brûle pas.
Je n'aime pas fumer en voiture.
Je règle le siège pour m'écarter davantage.
La musique s'accroche à mes vêtements, me tire ma peau, m'aspire.
Je décroche, je me dissocie
Cyprès, allées de platanes, haies grises, voiture trainant une caravane.
Je déteste le rap, et lui pas.