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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Solène J.
31 mai 2026
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1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

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10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

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31 mai 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure se frayant dans la masse des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante  des chants de la forêt.        
06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Disparition

Texte : épilogue en marchant Atelier Épilogue en marchant
Ma fille n'est jamais revenue en Europe.
À l'hôtel ils me disent : on se souvient vaguement d'elle, mais bon, pour nous, sans vous vexer, un blanc ressemble à un blanc. Je leur montre une photo. Oui, vaguement. Rien de plus. Pourtant, elle a du chien, ma fille. Elle ne peut laisser indifférent !
Où fouiller d'autre ? Interroger oui, mais qui ? Comment ? J'agrippe mon sac, prends un plan de la ville à l'accueil et marche vers le centre, aux côtés d'un traducteur engagé pour l'occasion. On parle peu. Pas la tête à ça. Pas grand monde sur le chemin. On arrive dans la rue principale. Ici, la foule. Et si je la croisais ? Si, sans rien dire, elle avait choisi de disparaître ? Ça lui ressemble si peu. Je scanne, je scrute. Mon regard ratisse : une silhouette mince, à la marche dynamique, des vêtements colorés, de longs cheveux raides foncés, parfois relevés en un chignon chiffonné. Rien. Personne. Elle est venue dans le centre le premier jour. Non, il ne savait pas où. Elle était partie seule, à pied. Alors, je me baigne dans la foule des ladakhis et des touristes, l'homme qui m'accompagne interroge pour moi, montre son image aux vendeuses de fruits et légumes, assises à même le sol sur les trottoirs, une qui vend des abricots séchés parce que ma fille adore les abricots séchés, « vous savez, il en défile des touristes ici ». Je suis sûre qu'elle a dû lui parler, acheter un sac de ces fruits, mais à quoi ça me sert de savoir, ça ne me la rendra pas. Était-elle venue lui en acheter une fois ou plusieurs ? Accompagnée ? Ou pas ? Déjà la première fois ? Ou après ? Par qui ? Un Européen ? Un Indien ? Oui, ça pourrait être un Indien, rencontré je ne sais où. Mais non, elle tient tellement à son célibat, à sa liberté. Elle ne va pas faire ça.
Et là, plus loin, ce temple ? Ces derniers temps, elle s'intéressait au bouddhisme. Elle venait ici pour ça. L'interprète ne me lâche pas d'un pas, silencieux. Il ne s'adresse à moi que pour traduire. Interroger un moine. Celui-ci ne se souvient pas. Commander une eau dans un café, installé sur un coin, peut-être y avait-elle été, peut-être allait-elle y être ? Non, pas ici, non plus. Pas de trace d'elle, pas vue, pas entendue. Monter au fort. On entame la côte. Non, elle n'a pas dû faire ça. Mon souffle est court, sûrement le sien aussi. L'air est trop rare. J'attendrai quelques jours. Comme elle, sans doute.
À l'hôtel, avait-elle mangé à la même table que moi, le soir ? À la même place. À regarder cette moche photo du Taj Mahal encadrée or et pendue à un mur recouvert d'un papier fleuri défraîchi ? À voir et entendre des gens parler à la télévision, en continu, sans rien en comprendre ? Il m'avait bien dit, c'est ici qu'ils l'ont attendue au moment du repas. Et qu'ils ne l'ont jamais revue. Avait-elle aussi dormi dans la chambre 7 ? S'était-elle allongée dans le même lit ? Avait-elle regardé la même tache brune au plafond ?
Je marche, j'arpente Hemis, le temple qu'ils ont visité. Sans savoir comment chercher. Que tenter de repérer ? À qui m'adresser ? Ma tête tourne. C'est le jour de la visite de ce temple, qu'elle avait disparu, il m'avait dit, elle semblait normale, oui, aucun indice de quoi que ce soit. Avant de les rejoindre pour dîner, elle voulait encore prendre une douche. Alors, sa compagne de chambre était descendue sans elle.
Je retraverse la ville, plaque des avis de recherches dans tous les commerces, tous les cafés, tous les hôtels que je croise. Et les postes de police aussi. J'ai retrouvé chez elle une photo qui la représente bien. Ses cheveux brun foncé couvrent ses épaules, son regard pétille tel celui d'une femme joyeuse et volontaire. Au bout de trois semaines, je rentre. Bredouille.
6 mois plus tard, je retourne. En plus du traducteur, je loue les services d'un guide pour prospecter autour de Leh. Faire les routes et chemins à pied pour mieux explorer. Toujours rien. Personne. Si elle vit quelque part, où, avec qui, est-elle contrainte ou consentante ? Souffre-t-elle ou est-elle heureuse ? Je sais qu'elle est forte, mais, dans certaines circonstances, elle pourrait devenir vulnérable.
J'emboîte le pas au guide. On traverse un village. Il marche. Aussi vite que les mots tournent dans mon crâne, labourent mon cœur. La voix qui m'a raconté tout ça. La voix d'un homme de l'agence. Froide. Le récit aussi. Froid. Sous mes pieds, un sol sans obstacle, des nuages de poussière se soulèvent sous mes pas. Je scrute, j'explore, mon regard à droite, à gauche. J'avance encore. Des maisons en bois, un chemin partant vers un ruisseau, je le suis, ne vois rien. C'est comme chercher une cuillère d'eau sans particule de plastique dans l'océan. Au bout de trois semaines de recherches, je rentre. Bredouille.
Six mois plus tard, je retourne. J'évite l'hiver et ses températures négatives jusqu'à moins trente. Si elle est vivante, qu'est-ce qu'elle doit avoir froid. Elle a toujours mal supporté le froid. Donc, elle ne peut pas avoir décidé de disparaître dans ce pays avec un tel climat. J'engage toujours le même traducteur, le même guide. Reprends le parcours dans la ville. Élargis encore mes recherches. Montant toujours plus haut. Je m'arrête aux cols, marche sous les chapelets de drapeaux de prière, respire avec peine, aspire à redescendre parce que, parfois, l'inconfort m'assaille. Du manque d'air, du manque d'elle. Je ne peux me résoudre à simplement attendre. Je ne la laisserai pas tomber, je ne flancherai pas. Je ne peux faiblir, oublier. Ne pas savoir m'est insupportable. Et mon cœur qui s'est mis à s'emballer, depuis sa disparition. Qui s'est mis à m'inquiéter. Lui aussi. Je n'ai aucune piste. Je rentre.
Six mois plus tard, je retourne à nouveau. J'élargis le champ de mes recherches. Je passe des cols, encore, vais au lac Tso Moriri, arpente le village, puis rejoins le campement de nomades planté là-haut au creux de la montagne, m'adresse aux enfants qui jouent à chevaucher des ânes et ne savent ce qu'est une pièce de lego, à des adultes qui font un feu pour y poser une casserole au cul tout noir de fumée, dans laquelle mijote une préparation de quelques légumes flottant dans de l'eau bouillante. Heureusement, ils ne me proposent pas de partager, parce que j'aurais dû faire honneur et accepter. Toujours rien. Personne. Aucun signe d'elle. Ma fille. Ma chair.
Je ne lâcherai pas. Je ne la lâcherai pas. Je continuerai à plaquer des avis de recherches dans tous les commerces, tous les cafés, tous les hôtels que je croise. Tous les villages. Même dans les entrées des temples. Sans relâche. Je remplacerai ceux que le temps aura rendus illisibles. Et si, aujourd'hui, son regard s'était éteint ? Ses cheveux coupés ? Qu'elle ne ressemblait plus à la femme que j'ai connue, à la femme de la photo ?
Je ne sais pas si je la retrouverai ou si elle reviendra. J'espère toujours et encore. Mais parfois je me décourage, je me tourmente de ne pas savoir et m'engouffre alors dans mon imaginaire. Et j'imagine le pire. Oui le plus souvent le pire parce que les angoisses m'assaillent. Morte, ma fille ? Torturée ? En bonne santé ? Délabrée ? Mangée par un animal sauvage ?
Je n'en peux plus d'attendre. Je n'en peux plus de chercher. J'ai tout tenté. Tout. Il y a cinq ans, ma fille a disparu et je ne sais toujours pas si elle est morte ou si elle vit quelque part.
Depuis cinq ans, je ne peux m'empêcher de me souvenir. Mais parfois, j'aimerais tellement l'oublier.


Anouk. 14-02-25

Les caravelles
Textes de Michel Castanier

Sur le même sujet:

 

Commentaires 1

Sylvie Reymond Bagur le vendredi 28 mars 2025 11:32

Retrouvez la bibliographie et des textes extraits de nouvelles d'Anouk en suivant ce lien. Vous pouvez également lire une de ses nouvelles dans le premier volume des Nouvelles de l'HAR.

Retrouvez la bibliographie et des textes extraits de nouvelles d'Anouk [url=https://atelierecriturestage.fr/blog-et-auteurs-des-ateliers/auteurs-des-ateliers/anouk-flausch]en suivant ce lien[/url]. Vous pouvez également lire une de ses nouvelles dans le premier volume des [url=https://les-editions-de-l-har.fr]Nouvelles de l'HAR.[/url]
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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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