Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Solène J.
31 mai 2026
Textes d'ateliers

1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

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Invité - Sadoul
10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

Derniers articles de mon blog : conseils d'écriture, exemples, bibliographies, mes textes...

31 mai 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure se frayant dans la masse des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante  des chants de la forêt.        
06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Textes de Michel Castanier

Michel Castanier, textes

Certains lecteurs du blog ont exprimé le souhait de lire des de textes de Michel Castanier, en voici deux.

  • D'abord un extrait de son texte racontant le séjour de Victor Hugot dans la "Clinique des amours", texte dans lequel l'on peut se faire une idée de sa fantaisie, de son imagination qui s'associe, et c'est ce qui en fait l'originalité, à une précision quasi hyper réaliste est tout cela en se plaçant à une distance ironique qui ne se départit jamais d'une forme particulière de légèreté. 

 
" Au petit matin, après le déjeuner qu'il prenait toujours avec une tartine de beurre demi-sel trempée dans son café crème, Victor Hugot – l'esprit enfin libre – alla se promener d'un pas dégagé par les couloirs de la Clinique des amours au milieu des brancardiers, des paniers à linge ensanglantés et des potences. Or, il dut l'admettre à son grand regret, si sa distance avec les patients qu'ils tenaient pour une arrogance bizarre,
– à son sens parler de l'Aimée est en gas­piller sottement l'âcre parfum avant qu'il ne soit suri – si sa timidité (ou son orgueil, ce qui revient au même) leur était odieuse, la défiance de ces gens égalait leur formidable indiffé­rence mutuelle. Ces hospitalisés du sentiment amoureux qui tous souffraient de maux, de plaies, de bosses, de fractures, de cas­sures, d'horreurs organiques et mentales, n'avaient que très peu d'attention respective, ils se marchaient sur les mots pour partici­per à la seule lice qui compte dans les salles d'attente : l'arène, la course de chars, le mât de cocagne, rivali­ser à qui aura l'opération chirurgicale la plus savante, la douleur la plus insou­tenable, la plus extra­vagante cicatrice, le plus extraordinaire des cas clinique.
Au Service des soins palliatifs où Victor vint trainer par curiosité, les plus cyniques avaient une amertume mal cachée, toute l'obscénité de leurs conciliabules entre les lits d'amertume à propos du brouillard de l'amour était née de cette bles­sure narcis­sique : l'attente du seau d'eau froide qui désengorge­ra de la chiennerie qui ac­cole. L'idéalisme ne se remet pas de nos petites batailles sexuelles, et ces grands blessés de guerre intubés en soins inten­sifs étaient d'autant plus brutaux et théâtrale­ment rigo­lards dans leurs lits d'agonie qu'ils étaient plus blessés. – Depuis que l'esprit de Victor Hugot s'était clarifié purita­nisme et obscénités étaient à son avis des ruses de la rai­son dialec­tique vers cette excellence heureuse : l'animal intelli­gent.
______
 
Ces infortunés des passions amoureuses avaient acquis par leur entrée à l'hôpital une importance qu'ils ne s'étaient jamais soupçonnée, leurs maux y gagnaient l'honorabilité des grandes scènes d'opéra, ils étaient enfin ce qu'ils ne se savaient pas être, des individus à part entière, en somme des people locaux, il est vrai que le coût des antidépresseurs pour la Sécurité sociale donne du prix à la vie humaine au soir venu dans les fauteuils roulants, sous le porche des services hospitaliers.
Mis de bonne humeur par la pharmacie locale, Victor Hugot voulait recouvrer la bienveillance qui fut souvent la sienne. Accepter son prochain comme il est dans une confiance et une amitié préalable, il peinait. L'exaspération est rapide. S'envisage aussitôt le banal, le terne, l'ennuyeux. La monotonie inlassable de la plainte. La fleur du sentiment qui se fane dans l'eau croupie d'un crâne. La conver­sa­tion poussive de ces êtres en souffrance, la reconduite des mêmes hystéries roman­tiques et des propos prévi­sibles à peu de nuances près, l'agacement d'un radotage fade qui occupe tout l'espace du monde minutieuse­ment comme l'eau morne s'enfouit dans la moindre anfractuosi­té du cœur.
Quelle patience que celle de Victor Hugot au babillage sen­timental dans les chambres, aux bancs du parc comme aux tables du réfec­toire ! Comment rendre la nuance des coloris à ces êtres mono­chromes ? Où retrouver l'apaisement dans l'affection immé­diate, sans restriction, sans fatigue, bienfaisante pour eux comme pour lui. – Qu'à nouveau la vaste langue de la Tendresse lèche les larmes sur les joues des pauvres mor­tels – le cœur à battants ouverts !
Je crains qu'un abus de morphine n'ait amolli l'esprit de Victor Hugot.
______
 
S'il y songe à sa sortie, respirant l'air du large porté par les ailes feuillues des marronniers du parc, le banc de béton massif et rectangulaire sur lequel il se repose un instant, comme on reprend son souffle, rappelle une étroite tombe
et par là même la grande difficulté à se déta­cher de soi – ce scandale – qui est chez beaucoup de créatures de Dieu la pire épreuve en amour comme en agonie.
Ce ne sera pas le cas pour son ami Edouard, qui fut la dis­crétion même depuis son berceau jusqu'à son lit de mort. À peine là. – On s'en doute, j'ai à parler de cet aimable fantôme à qui Victor rendit visite trop tard à cause de son séjour au Ser­vice des urgences.
La neige glissait sur les toits de tuiles de la maison de vie Lumière et Paix où nous fini­rons nos jours. Les parasols blancs en bord de mer (autant dire au bout du monde) sommeillaient, entassés comme d'énormes flocons. La plage était arrondie par la neige qui bril­lait, un peu mauve, en réverbérant le ciel. À cause de la luminosité des myriades de flo­cons, la mer était un grand puits noir. De toutes les chaises roulantes celle d'Edouard était la seule à l'écart et la plus proche de l'eau. – Elle était vide, hormis une chaude couverture délaissée. Les vagues battaient ses roues. Elle dérivera sans doute avec la marée. Dans la chambre désertée la veuve et Victor Hugot observaient le large à travers le reflet de leurs visages oscillant dans un coin de fenêtre avec une expres­sion terrible­ment farouche. – Ils ont touché du bout des doigts, presque timi­dement, leurs reflets qui se mêlaient et se confondaient sur la vitre."


  • Et un texte que j'ai utilisé en atelier sur l'écriture fragmentaire :avec ce texte, nous avons un bel exemple de ce qu'offre l'écriture fragmentaire, il nous dit bien plus que la somme des fragments : c'est tout l'imaginaire d'un enfant, ses rêves, ses désirs et leur irréalité qui se déploient. Le dernier fragment nous fait percevoir la triste réalité de sa vie qui contraste avec les autres fragments. Sans explication : par la répétition des « il y a », la juxtaposition des fragments et leur contraste, le lecteur peut comprendre, sentir, le désarroi de l'enfant.


« – Et il y a l'enfant. La balle dans la poche du short blanc et la balle envolée au soleil, il smashe, le soleil explose, il a un revers puissant, une mobilité insensée : il est partout sur le court ; il crie après l'arbitre, pensif sur sa chaise ; il engueule le ramasseur de balles, il éponge son front ; enfin il attend, courbé, les pieds en appui bien calés, et au lieu d'agir en force il lobe l'autre enfant avec une si subtile délicatesse ! Il salue le
public dressé sur les gradins de Wimbledon pour une standing ovation – — Et il y a l'enfant. Il plastronne, son habit de lumière tout blanc, tout serré, chemise à jabot et bas roses, lui tient trop chaud dans l'arène ensoleillée, mais pas une goutte de sueur ne perle à son front sous la montera en astrakan ; la bête de l'Apocalypse déboule sur la piste, il l'a attendue agenouillé devant le toril, image même du sacrifice humain à l'Art, la cape enroule le toro dans sa ruse en soie rouge et la bête se retrouve seule de l'autre côté de l'artiste, stupéfaite, déjà amoindrie ; l'enfant va se jouer la vie toute une fin d'après-midi dans la poussière et l'odeur âpre du fauve, de véroniques en passes de poitrine, jusqu'à ce que l'autre enfant qui lui sert de péon tende la muleta : le corps en forme de gracieuse parenthèse, si féminin, dressé sur ses chevilles de
toute une hauteur inimaginable, il pointe l'épée, il s'offre aux cornes, il s'abandonne, elle entre jusqu'à la garde dans le garrot ; le toro s'écroule d'un coup, pattes écartées, mufle au sol, la langue pendante dans la poussière. Le héros sort en triomphe de la piste, porté à dos d'hommes sous les cris des gradins, les envols de poussière, de chapeaux, de coussins, de boites de chocolats La Pie qui chante et de bouquets de fleurs–


— Et il y a l'enfant. Le micro qu'il serre dans sa main est la poigne de Dieu le tenant au-dessus de l'abîme : la salle en délire devant la scène qu'il parcourt en tous sens de bonds et de trémoussements ; son groupe est déchaîné derrière le chanteur, sa voix rauque étourdit la raison, il est dépoitraillé, ses cordes vocales vont se déchirer, de ses yeux en sueur il distingue à peine quelques visages tordus par les cris dans le parterre piqueté d'une multitude de briquets allumés sous le tournoiement des projecteurs ; son fameux, son inimitable n'a jamais été plus dément, les drums percutent les poitrines, un riff sanglote, le heavy métal est son royaume ; enfin son attention se fixe sur une jolie expression, de beaux yeux effarés, une bouche hurlante ; la salle bondée est un bateau qui chavire de cris et de danses primitives ; il se jette à l'eau : la foule qui le recueille à bout de bras comme un grand bouquet porté vers celle qui sera sa fiancée d'une nuit. L'autre enfant a recueilli soigneusement la guitare électrique Gibson Les Paul aux incrustations en métal forgé du plus bel effet et la dépose dans le cercueil d'un boitier–


— Et il y a l'enfant. Il avance un pion blanc qui n'a l'air de rien sur l'échiquier, la salle frémit : il a entamé l'ouverture qui porte son nom ; il privilégie le parcours déroutant de son cavalier, il pousse sa tour, repousse un fou contre la bande, il a une avance inexorable à la pendule, il n'a aucun besoin de noter ses coups, s'amuse d'une variante, double ses tours, élimine la reine adverse en deux coups élégants, l'autre enfant a
une goutte de sueur qui perle à son lourd front ; la chaîne des pions adverses se détériore, il maîtrise les diagonales, anticipe à l'infini, avance une marée de pions, il roque, il n'est jamais là où l'autre enfant l'attend, il mate ! Il peut jouer aussi bien au Cavalier de la nuit, à l'Impératrice, à la Sauterelle, il est le Maître de la géographie et du temps. La salle du Café de la Régence où se tient la Rencontre Franco-Russe
frissonne, émue aux larmes –


— Et il y a l'enfant. Il boxe l'autre enfant, crochète du droit, du gauche, il enchaîne, esquive, son jeu de jambes éberlue le public des connaisseurs, direct du droit au menton ! un cercle d'étoiles clignotantes se répand autour de l'uppercut ; il encaisse, les cordes du ring tremblent sous son poids, il est sonné, il tient le coup, il bloque, il est au corps-à-corps, il mord une oreille et, pour finir l'affaire, le plus infâme des crocs-en-jambe étend l'adversaire. L'Arena Garden exulte ! –


— Et il y a l'enfant. Il écrit, véloce, fiévreux, sûr de lui, les lignes s'additionnent, il tire la langue, il s'applique aux pleins et aux déliés, ses doigts sont tachés d'une encre bleue Waterman, c'est son blason ; il couvre la page de son bras, la joue dans le pli du bras, pour que l'autre enfant ne le copie pas. La pensée est agile, la précision du trait le mène, la composition des idées déroule, il n'écrit pas, il surfe sur l'écume de la plage blanche. Il a fini bien avant tout le monde et, son devoir remis, il s'éclipse par la porte de la salle de classe où la pluie printanière gifle les vitres. Il s'avance dans la cour d'honneur, solitaire, trempé, radieux –


— Et il y a l'enfant. Il tourne tout seul sur la piste autour du stade de football des Costières, il se bat avec son nounours et perd, il va et vient d'un côté à l'autre de la table de ping-pong pour se renvoyer la balle, il joue une partie de Solitaire dans sa chambre, il n'a pas de sous pour la corrida, son mange-disque Buggy Lansay n'a plus de piles, il guette le portique clos de l'école des filles, il baye aux corneilles dans la salle de classe pour la retenue par une après-midi d'automne sinistre. Il n'y a jamais eu d'autre enfant. Il pleure - »


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Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

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