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Laurent E.
13 mars 2026
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06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
05 mars 2026
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La douleur réveille la nuit et l’esprit étonné s’aperçoit dans le noir. Fantôme, il court, de souvenirs en projets inaudibles. Il croit savoir, croit dire, il flotte. Une flèche le tient loin du repos, au-dessus du corps, il s’agite. Il espère que le temps va passer, qu’il va se délivrer de cette brume lancinante. Il erre, il radote, finit par se tourner, se retourner, cherche, sur le dos, sur le côté… une issue provisoire et déjà condamnée, car la douleur est là, tel un intrus qui frappe à la porte et jamais ne s’arrête, battement régulier, vainqueur et obstiné. Un instant, le sommeil parvient à effacer l’âcreté de ce bruit au creux de la vertèbre ou dans le pli de l’aine et puis le regard cherche, visite l’ombre derrière les rideaux. Un signe de l’aurore, une lueur infime ? Rien.Soudain tout bat plus fort, la nuit se transforme en désert, plus de ligne du temps pour orienter la course. Est-ce minuit, cinq heures ? Plus de frontière, un espace qui s’ouvre sans rien offrir qu’une errance pénible, à l’aveugle dans un océan exténuant. Il faudrait se soulever, saisir à tâtons la boite dans le tiroir et prendre la pilule grise, cette issue provisoire… Mais il faudrait un peu de force et d’oubli, car il n’est pas l’heure. Pas encore. Le long voyage se poursuit entre les eaux de la somnolence et les rochers de l’impatience, le drap est lourd, le matelas rigide, pas de posture pour accoster. L’eau est noire et profonde, pourtant l’on ne peut s’y noyer. On flotte à la recherche du repos. Et puis, venue de nulle part, une lumière glisse, doucement, le long du rideau, une coulée étrangement moite, visqueuse, s’émiette au fil de l’épais coton gris. Dans le lit, le corps, moite lui aussi, se tourne lentement, les yeux accrochés à la triste lumière. Le jour est là, enfin. C’est l’heure autorisée, un peu d’eau, une fraicheur épaisse dans la gorge et la dose qui va tout libérer.Et l’esprit se met à l’écoute. Il sait. Sait qu’il faut patienter.Dans le silence de la grande chambre, une toile de fond adoucit les angles du mur. Le rai de lumière s’amarre tendrement aux draps, s’élève une petite musique, oui, la douleur chantonne, berce, lancine encore un peu son tout petit refrain qui laissera sa trace, après disparition.La longue nuit, traversée de douleur, plane encore comme une odeur de renfermé, le matin se révèle imbibé de combats. Un peu d’humanité se grave, s’enracine dans les spirales du cerveau. Un ensemencement de la douleur dans la chair, ou ensemencement de la chair par la douleur, n’est-ce pas cela que l’on appelle, l’incarnation ?Mais pour l’instant, c’est l’heure de la fuite.Les molécules circulent et l’esprit, aux aguets, reste curieux de voir comment, le serpent, la chose, la brûlure va se métamorphoser.Redeviendra bientôt le petit animal fidèle, le locataire du début, celui qui ne gênait pas trop. Celui à qui l’on n’a pas pu, pourtant, s’habituer. On l’a invité à sa table, pour tenter de l’apprivoiser, et c’est lui qui a choisi le menu, l’a imposé. Un envahisseur, qui tout de même, en guise de loyer, a enseigné, à sa façon, les lois de l’hospitalité. Accueillir avec grâce, les petits renoncements, les grands mouvements de recul vers la résignation joyeuse à la vie serrée entre ses murs. Professeur d’unité du corps et de l’esprit, non plus le roseau pensant, ou la tête régnante, mais la conscience de l’unité, il permet de savoir, à chaque seconde, que le corps tient l’esprit au bout de chaque nerf.Peu à peu, par le sang, la chimie fait son œuvre.Les muscles se détendent, les membres sont plus longs, le dos s’enfonce, le corps s’éloigne, se dégage de l’avalanche, de la longue coulée du chemin de douleur, éboulis d’éperons et de larmes qui glissent, s’étalent dans le lit moins brulant, moins acide, la tension se défait.L’esprit inspecte prudemment, se répand dans le corps, maintenant plus tranquille, dans les os et la chair, labyrinthe piégé. Quoi, plus rien, plus une goutte de souffrance ? Le cerveau étonné se glisse par la porte, il sourit, sans bouger, il jouit de ces riens, se repait de l’absence d’influx, il a bien retenu les leçons de sa fragilité.Sage, prudent, tel un homme averti qui sait qu’il ne faut pas hausser le ton au risque d’éveiller les monstres endormis, le calme est précieux, silence harmonieux qu’un seul mot maladroit pourrait bientôt casser. L’esprit, tout incrédule encore, méfiant, parcourt le corps en toute impunité.Les bras s’ouvrent et le regard s’échappe.Et le moi enfermé accepte la lumière, elle était étrangère, elle se fait gaieté.Le rayon se renforce, efface provisoirement l’usure intérieure et vient même l’envie de se lever, de tirer le rideau, de…Non, surtout ne pas briser d’un geste un peu trop net, le moment du répit !L’immobilité laisse le corps chanter, chanson douce de souffle qui parcourt librement, une chanson d’unité d’un corps silencieux que l’on n’ose pourtant pas appeler à bouger.Peu à peu, dans le jour, maintenant installé, le corps, de nouveau disponible, fidèle, semble soudain possible. Il est là, entier, signale sa présence, en toute innocence et l’évidence d’être là, libre comme là-haut, les nuages défilent, bleus, simples et blancs. Légers. Derrière le plafond, l’esprit flotte s’envole, il pourrait les compter !Il se souvient comme d’un fantôme de la légèreté et du corps silencieux qui répond, fidèle aux attentes, de cette possibilité d’être une tête libre et du corps disponible à toutes ses lubies. Il part au loin, joyeux, se pose sur le calme de la mer apaisée. Sérénité de la dernière vague qui file sur le sable, se défait, se pose sur l’absence de signe, le calme des influx du système nerveux en milliers de repos, en un souffle d’air frais ; la pensée disparaît dans la l’épaisseur du rien. Béatitude de la transparence et des sensations fines comme des chairs d’enfants qu’on ose à peine effleurer.Bonheur de quelques heures ou de quelques minutes.Totalité provisoire. Douce moisson d’éternitéQu’il est doux de s’abandonner !Et de ne pas savoir, encore, qu’à la fin, c’est la pilule grise, la dose de morphine qu’il faudra juguler.             {loadmoduleid 197}  
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Au bord de mer

Style-Léon-Bloy Atelier Démesure avec Léon Bloy
Ils étaient posés tous les deux sur la plage, face à la mer, elle et lui.
Elle, faisait dans la superposition de couches adipeuses, le bourrelet surnuméraire, ballotant, flageolant, grasseyant, drapeaux de chair flottant au moindre bruissement ambulatoire. Ses rondeurs débordantes se balançaient quand elle se déplaçait dans un dandinement incongru de culbuto, trainant alternativement ses cuisses doriques, baroques, aux volutes épidermiques rococo, mille-feuilles de viande, traversés de variqueuses veinules bleuies, de trémail couperosé et de naevus velus.
La poitrine imposante pendait dangereusement dans l'inconfort du déséquilibre gravitationnel et de l'impudeur bovine, inspirant chez les jeunes pubères plus la frayeur de l'étouffement que l'imagination de dégustations aréolées.
Le cou, lui, s'enguirlandait d'un goitre de crapaude chthonienne et déglutissait ses orgiaques goinfreries passées et futures dans de salivaires impatiences.
Si toutes les formes corporelles s'imposaient en masse, la coiffure n'était pas en reste, vaste choucroute capillaire saucée de mousse expansive, de laques à chlorofluorocarbures pestilentiels et perturbateurs climatiques abondamment projetés lors de brushings hebdomadaires gauchis dans des officines où valsent les brosses, peignes, teintures, propos vernaculaires et radotages malveillants d'apprenties coiffeuses sous la férule d'une patronne dite de salon.
La sueur ne perlait pas, elle dégoulinait, ruisselait, cascadait sous les aisselles closes, entre les plis sinusoïdes et les circonvolutions massives aux odeurs aigres et doucereuses de choux puissamment macérés dans des marmites slaves antédiluviennes.
Les pieds aux dix petits boudins roses s'ornaient pompeusement de vernis aux couleurs tragiquement publicitaires, badigeonnés au pinceau parkinsonien, sur des ongles bombés de cuticules limoneux.
Lui, faisait dans le sec, le pointu, l'osseux, les côtes évidentes de celui qui ne connait ni le sport, ni l'effort, des biceps en cuisses de grenouilles écervelées par des collégiens acnéiques dans les cours lénifiants de sciences naturelles. Les épaules ne tombaient pas, elles s'écroulaient, s'enfonçaient, se défonçaient, se concassaient, gruau d'ostéoporose granuleuse et de paresseuse capsulite.
Le glabre et le durillon cartographiaient son torse nu, aride, sec comme les déserts orientaux et arabiques, sans autre volume que le replet d'un abdomen de sternite d'insecte et le tergite d'une scoliose de gratte-papier qui n'aurait l'heur de plaire qu'à un entomologiste amateur. Ses tentatives carolingiennes de porter la barbe, croyant patriotiquement acquérir ainsi par cette pilosité faciale, une virilité qui lui faisait défaut par ailleurs, échouèrent dans une débandade de couvrement erratique de poils, évoquant plus la pelouse desséchée par un accablement caniculaire que la mâle toison espérée. Cette jachère l'avait convaincu de sculpter ses rêves de testostérone ailleurs que sur ses joues et sans autres alternatives, il avait opté pour une masculine assurance de façade plaquée dans l'acrimonie de propos conventionnels et dilatoires ainsi que dans l'extrême de ses convictions politiques. Monsieur présentait des doigts fins, les ongles jaunes, l'œil identique, le sourcil bas, le menton fuyant comme son courage, les cuisses inexistantes et les pieds odorants. Itérativement, sa digestion difficile et son estomac délicat lui rythmaient des éructations régulières qu'il contenait d'un léger toussotement et des borborygmes qu'il masquait de sifflotements postillonnant.

Tous deux étaient face à la mer, assis sur des petits pliants de plage à tiges métalliques repliables que, Monsieur avait maintes fois réparés tant par relative habileté satisfaite de bricoleur dominical que par pingre radinerie et que, Madame enrichissait chichement chaque été d'une nouvelle toile tramée de liserés striant une polyphonie chromatique de jaune digne des déjections gallinacées, de vert chimiquement acidulé et d'orange hurlant l'onomatopée, feu d'artifice de couleurs qui s'accordait à l'idée qu'elle se faisait d'une période estivale nonchalante et festive.
Les brises marines et océaniques se fracassaient héroïquement sur les fleurs de la robe viscose-nylon de Madame, large bouquet textile de supposés magnolias distendus et bleuâtres pâlissant de leur inepte découpe d'une mode exhumée d'un catalogue spécial grande taille.
Pour Monsieur, dont la fragilité épidermique gâchait le plaisir des expositions apolloniques, les attaques siliceuses des grains de sable et autres agents irritants et allergènes se heurtaient à l'armure habilement conçue d'un maillot cotonneux côtelé blanc, aux emmanchures râpées, raidies et auréolées de saintes sueurs laborieuses, plastron efficacement inséré dans un short large que Madame avait taillé dans un vieux pantalon dont elle avait savamment décoré les jambes raccourcies d'un ourlet retroussé, petite fantaisie selon elle de l'élégance printemps/été. La tenue défensive était complétée par des sandalettes plastifiées translucides à l'allure de méduses thermoformées enserrant des chaussettes de tennis à fines bandes patriotiques bleu blanc rouge.
Le dôme bienveillant d'un parasol protecteur comme une sécurité sociale avec tiers payant doublée de mutuelle patronale complétait le bien-être de cette ménagère dyade vacancière s'adonnant aux plaisirs reposants d'une activité relative.

Elle, feuilletait un magazine qui se prétend féminin comme le priape se prétend amateur d'art, alignant les articles faisant l'éloge de la liberté d'être soi avec le plus exigent conformisme anthropomorphique qui veut que le 90-60-90 soit le canon de la beauté comme le canon de Beaujolais serait celui de la convivialité bistrotière. Les tests psychocharlatanesques lui révélaient si elle était plutôt du genre aventureuse ou réservée, libertine ou fidèle amoureuse, enrichissant ainsi sa connaissance de l'âme humaine et des attachements érotico-empathiques qu'elle entretenait par la lecture assidue et quotidienne des œuvres de la collection Harlequin et de Nous-deux Magazine. On la voyait s'agiter tout à coup, frissonner du double menton, relever le regard vers les enfants de la plage en train d'empâter allègrement du sable mouillé dans des seaux informes, elle pensait que les parents manquaient de vigilance et qu'elle n'aurait jamais laissé, elle, la prunelle de ses yeux, la chair de sa chair, ainsi livrée aux dangers potentiels de la mer.
C'est un bonheur qui leur avait pernicieusement échappé avec Monsieur son mari que de pouvoir engendrer une descendance issue de leur génie conjugué, mêlant les velléités ADNiques de l'un avec les histones épigénétiques de l'autre. Ce malheur les autorisait de soupirer de désespoir dans les après-midi morbides et dominicales face aux rares visiteurs, lointaines cousineries, échouées dans leur salon, qui se sentaient alors dans l'obligation de soupirer de concert dans un silence confraternellement recueilli.
Lui, levait les bras métronomiquement, d'abord à hauteur des épaules puis des yeux, en exerçant une légère rotation de l'atlas et de l'axis, portait ainsi à son regard une paire de jumelles plus lourdes que sa cérébrale matière grise, jumelles qui lui permettaient de surveiller le passage d'un cargo ou d'un voilier, essayant d'en estimer la vitesse en nœud, mille marin et kilomètre/heure et par la même occasion, de contempler les baigneuses de bord de plage qui promenaient leur bronzage et leurs minimales pudeurs textiles avec des allures de Naïades de supérettes, livrant aux larvaires étalons affalés sur le sable leurs étalages de séduction bon marché.
Son activité périscopique devenant trop pesante, il baissait les bras, se reposait un peu avant que de relancer méthodiquement le mouvement observatoire.
L'après-midi passait ainsi, lui et elle se livrant à une estivale occupation de leurs habituelles et annuelles activités professionnelles, lui étant contrôleur-chronométreur, elle gardienne, au sein d'une même entreprise de construction mécanique et outillage, à la productivité déclinante de fin de siècle dernier, en banlieue amère d'une urbanité moyenne et provinciale.

Quand la fraicheur des brises prévespérales arrivait, ils repliaient sièges, parasol, magazines, étuis d'optique. Vaillamment Monsieur prenait sous le bras le parasol, semblable à un arthurien chevalier avec sa lance, elle refermait consciencieusement les cliquets de la glacière, dont ils se répartissaient démocratiquement la charge en empoignant chacun une anse, ils traçaient alors dignement dans le sable les sillons parallèles d'un destin fidèlement partagé et regagnaient la pension locative méritoirement louée grâce à leur labeur zélé de travailleurs consciencieux et ils pensaient avec satisfaction que chacun sur cette terre reçoit selon son mérite. 

Le faisan
Trip

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Commentaires 5

Invité - Bernard le dimanche 28 mai 2023 15:48

Salut Jean-François, tu t'es bien éclaté. On se croirait dans un reportage de David Attenborough, toujours à la recherche d'espèces animaliaires in congrument rares.
Bernard

Salut Jean-François, tu t'es bien éclaté. On se croirait dans un reportage de David Attenborough, toujours à la recherche d'espèces animaliaires in congrument rares. Bernard
Invité - Françoise Million le lundi 15 mai 2023 09:32

J'ai adoré ces deux personnages à la Dubout, éclaté de rire à plusieurs reprises. Texte très visuel qui m'a fort réjouie !

J'ai adoré ces deux personnages à la Dubout, éclaté de rire à plusieurs reprises. Texte très visuel qui m'a fort réjouie !
Invité - helene le samedi 13 mai 2023 21:32

j'aime beaucoup ce texte! le dernier paragraphe est génial!
j'aurais enlevé qq adjectifs surtout au début !
Quel était le thème ???

j'aime beaucoup ce texte! le dernier paragraphe est génial! j'aurais enlevé qq adjectifs surtout au début ! Quel était le thème ???
Sylvie Reymond Bagur le dimanche 14 mai 2023 06:13

Le thème était de décrire un duo, un couple "horrible" de façon surchargée à la façon de Léon Bloy, auteur méconnu qui a vécu de 1846 à 1917. L'inflation du nombre des adjectifs faisait partie de la proposition: un style démesuré, excessif et inventif, beaucoup d'images et de mots pour que la forme du texte soit hors du commun comme le sont les personnages décrits. Le texte Les Cutadors répondait à la même proposition.

Le thème était de décrire un duo, un couple "horrible" de façon surchargée à la façon de Léon Bloy, auteur méconnu qui a vécu de 1846 à 1917. L'inflation du nombre des adjectifs faisait partie de la proposition: un style démesuré, excessif et inventif, beaucoup d'images et de mots pour que la forme du texte soit hors du commun comme le sont les personnages décrits. Le texte [url=https://atelierecriturestage.fr/fr/blog-atelier-stage-ecriture/les-cutador]Les Cutadors[/url] répondait à la même proposition.
Sylvie Reymond Bagur le samedi 13 mai 2023 16:09

Démesure, formules détonnantes, adjectifs improbables et délicieux, adverbes malicieux, tout y est ! De l’humour par le style, au vitriol et en finesse, car, avec, ou malgré tout cela, une sorte de délicatesse dans l’excès, une tendresse que l’on finit par partager pour ces deux personnages merveilleux de médiocrité. Et c’est le fin du fin d’avoir réussi sans rien lâcher de la concentration ni de l’intensité du style à mettre de l’humanité dans ce double portrait.

Démesure, formules détonnantes, adjectifs improbables et délicieux, adverbes malicieux, tout y est ! De l’humour par le style, au vitriol et en finesse, car, avec, ou malgré tout cela, une sorte de délicatesse dans l’excès, une tendresse que l’on finit par partager pour ces deux personnages merveilleux de médiocrité. Et c’est le fin du fin d’avoir réussi sans rien lâcher de la concentration ni de l’intensité du style à mettre de l’humanité dans ce double portrait.
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Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

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