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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Solène J.
31 mai 2026
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1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

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10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

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31 mai 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure se frayant dans la masse des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante  des chants de la forêt.        
06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Le faisan

faisan Atelier Narrateurs conjugués

Je.

J'aurais dû arriver plus tôt. Je lui avais dit que je serais là vers 15 heures mais un problème à l'usine m'avait obligé à quitter le travail bien plus tard que prévu. Alors, il m'attendait, assis sur le banc devant la porte, le béret vissé sur le front. En me voyant, il a rallumé son sonotone dont il se plaignait tout le temps et qu'il gardait éteint lorsqu'il était seul : c'est-à-dire en permanence depuis la mort de maman et le décès de tous ses voisins. Papa vivait en ermite depuis quelques années, au fin fond de son quartier où les métairies s'étaient vidées, une à une, au fil du temps. C'était à son tour de partir, on ne vit pas seul, à quatre-vingt-huit ans, en lisière de forêt, sans voiture, sans famille. Il devait aller en maison de retraite, pour son bien, pour sa sécurité et pour notre tranquillité à tous. Bien sûr, ce jour-là, mon frère Cédric n'avait pas pu se libérer. Les fonctionnaires, ça fonctionne sans relâche.

Je suis descendu de voiture. Il s'est levé péniblement. Je l'ai embrassé. Il n'a pas voulu que j'inspecte la maison pour m'assurer que les fenêtres étaient fermées, le gaz coupé, les lumières éteintes. Si j'avais insisté, il se serait énervé. Il n'aimait pas qu'on le prenne pour un vieux sénile. Il ne l'était pas. Il a déposé sa valise dans le coffre, elle m'a semblé si petite alors qu'elle contenait tout ce qui ferait désormais son ordinaire. Il a fait le tour de la voiture sans un mot, il s'est assis à l'avant, le regard vide. J'ai fermé la portière, le plus délicatement possible. Que tout se fasse dans le silence. Que personne ne se souvienne jamais de cet instant. Qu'il n'y ait aucun témoin. Que tout soit oublié et vite. Je me suis mis au volant, j'allais démarrer lorsqu'il a pointé son bec.

Un faisan, un mâle au plumage or et sang. Il ne s'attendait pas à trouver ma voiture, là. Il a suspendu son pas, roulant un œil affolé dans notre direction. Il a aperçu papa à travers le pare-brise, ça l'a rassuré. Sa lente progression a repris mais il avait les sens en éveil. Il s'est avancé jusqu'à l'échelle en bois par laquelle les poules montaient au nid, hors de portée des renards, la nuit, du temps où il y avait des poules dans cette ferme. Du temps où il y avait des renards dans la forêt. « Attends une minute ! », m'a dit papa lorsqu'il a compris que j'allais allumer le moteur. Je trouvais cette attente insupportable. Le faisan s'est approché d'une assiette en tôle, posée sur le sol, ne contenant que des graines rabougries, celles dont il n'avait pas voulu la veille, mélangées à un reste de son. Maigre pitance. Papa avait recueilli, soigné, nourri ce faisan depuis deux ans. Il ne l'avait pas domestiqué mais il avait avec lui un rendez-vous quotidien, presqu'amical. L'oiseau n'a pas compris que son assiette soit vide. Il s'est mis à gratter nerveusement le sable, il a picoré violemment le plat qui a valdingué. Puis offusqué et déçu, il est reparti. « Il venait tous les soirs à la même heure », a murmuré papa.

J'en ai voulu à Cédric de ne pas être là. A mon patron de m'avoir lâché si tard. A ce faisan, de rester seul ici, à attendre le retour de mon père.

J'ai démarré et nous avons quitté l'airial alors que la lumière déclinait. Je n'ai pas voulu allumer les phares, de peur de voir briller des yeux dans la forêt.

Tu.

Tu es arrivé en retard, une fois de plus. Tu as le chic pour ça : faire attendre les autres, avec toujours une bonne raison. Ton père était assis dehors, patientant à la nuit tombante. Il avait préparé sa valise, il était prêt, la maison fermée, ses affaires en ordre. C'était un homme résigné, un homme d'une autre génération. Un solitaire. Un taiseux, coupé du monde depuis la mort de ta mère. Il aimait le silence. Il aurait pu rester chez lui plus longtemps mais tu avais peur qu'il ne lui arrive un accident. Il y avait déjà eu des alertes : un malaise, quelques chutes. Des voisins l'avaient retrouvé par terre plusieurs fois. Mais, des voisins, il n'en restait plus ; le hameau s'était vidé peu à peu. Tu avais alors décidé que ton père devait partir en maison de retraite. Ton frère n'était pas vraiment d'accord mais il n'avait pas eu son mot à dire. Il avait fait sa vie ailleurs. Il semblait se moquer de tout…

Le jour où tu es venu le chercher pour l'accompagner à la maison de retraite, tu as fait en sorte que cela se passe le plus vite possible. Tu n'aurais peut-être gardé aucun souvenir de ce moment – ou aurais voulu n'en garder aucun – s'il n'y avait eu cette histoire idiote du faisan. Ton père avait sauvé un bébé d'une nichée qu'il avait trouvée en forêt, deux ans auparavant et il l'avait élevé. Ce gibier était retourné à l'état sauvage mais il continuait à venir, tous les soirs, manger un peu de blé dans une écuelle. Tu allais quitter la ferme avec ton père lorsqu'il est apparu. Cela a ranimé quelque chose dans la mémoire paternelle, pourtant il avait déjà tourné la page puisque – tu l'avais remarqué –, l'assiette de graines était vide quand le faisan est arrivé. Ton père a alors émis un vœu, le seul et l'unique de ce jour-là. Il a voulu savoir ce que l'oiseau allait faire. Peut-être ne voulait-il simplement que s'imprégner de cet instant parce qu'il savait que ce serait la dernière fois qu'il verrait l'animal. Tu as dit que ton père a prononcé une phrase conjuguée au passé : « Il venait tous les soirs à la même heure », ce sont les mots dont tu t'es souvenu, les mots qui t'ont hanté, les mots qui t'ont fait pleurer lorsque tu l'as laissé, quelques heures après, seul dans sa chambre médicalisée et que tu as rejoint la famille dont il semblait déjà ne plus faire partie.

Il.

Pierre aurait volontiers laissé tourner le moteur pour ne pas perdre une minute mais bon… son père n'aimait pas qu'on gaspille l'essence, alors Pierre a coupé le contact. Il était en retard, mais personne ne lui en ferait le reproche – ce n'était pas le genre de son père, en tout cas. Deux heures à patienter sur un banc, quand même, ça faisait beaucoup, c'était embarrassant. A la limite de l'irrespect ! Le vieil homme attendait, imperturbable, et la nuit était en train de tomber. Heureusement, la soirée était assez douce et les hirondelles lui tenaient compagnie. Elles tournoyaient dans le ciel, en gazouillant et en béquetant des insectes.

Il s'est redressé pour l'accueillir. Il a rallumé son sonotone comme s'ils allaient avoir une conversation. Mais avec le vieux, ils n'avaient pas vraiment grand-chose à se dire. Et Pierre n'en menait pas large. Il se sentait doublement fautif. Fautif d'arriver en retard. Fautif de forcer, d'une certaine manière, son père à quitter son domicile où il vivait depuis sa naissance. Et puis, il fallait se dépêcher. Une maison de retraite, ce n'est pas un hôtel. Le repas est servi à heure fixe. Tôt. Très tôt d'après ce que disait la brochure qu'il lui avait donnée pour le convaincre du confort qui l'attendait. « Et tu y retrouveras Abel ! Il vit aux Hortensias depuis quatre ans. Il est content de savoir que tu arrives ! ». Baliverne ! Abel avait perdu la boule depuis longtemps, et son père le savait très bien.

Ils avaient déposé la valise dans le coffre et s'apprêtaient à redémarrer quand il y a eu cet incident. Incident, c'est un bien grand mot. Un contretemps, tout au plus. Un faisan a fait son apparition. Ce n'était pas un animal sauvage, non c'était un faisan que le père nourrissait depuis deux ou trois ans. Il l'avait trouvé dans un nid vide, il l'avait sauvé en quelque sorte. Ce faisan venait manger tous les soirs, il avait table ouverte, du blé dans une écuelle, à volonté. Il arrivait à heure fixe, fidèle au poste mais ce soir-là, son bienfaiteur s'apprêtait à quitter les lieux. Il y a eu un moment de flottement. Cette visite, inattendue pour Pierre, a plombé l'ambiance – qui n'était pas très gaie, déjà, il faut l'avouer –, mais là, avec cet oiseau, beau, fier, sauvage, indompté, il y a eu comme un hiatus : deux images se sont télescopées : celle du vieux qu'on emmène manger la soupe à l'hospice et celle de l'animal sauvage, devant son écuelle – vide certes – mais libre d'aller et venir à sa guise.

Pierre a attendu que le faisan disparaisse pour amorcer le départ. Son père s'est enfoncé dans son siège. Sans un mot. Qu'est-ce qu'il pouvait bien penser à ce moment-là ? Pierre n'aurait pas su le dire. Mais il se serait bien passé de ces adieux aussi impromptus que silencieux. Fichus bestiole ! 

Chambre avec vue d'après un tableau de E. Hopper
Au bord de mer
 

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lundi 15 juin 2026
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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

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