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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Solène J.
31 mai 2026
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1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

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10 mai 2026
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Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

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31 mai 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure se frayant dans la masse des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante  des chants de la forêt.        
06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon

1.

    Nous avons appris avec stupeur et consternation le décès de mademoiselle Victorine L qui est survenu dans la nuit du mardi 10 novembre aux alentours de 6 heures du matin. Mademoiselle L était une jeune personne bien connue et très appréciée de nos concitoyens. Elle exerçait en effet depuis plusieurs années le métier de secrétaire à l'institution catholique Notre Dame du Bon Secours où sa gentillesse et sa générosité faisaient l'admiration de tous.

Le corps sans vie de cette malheureuse a été découvert par le jardinier en charge de l'entretien du jardin public de notre commune alors qu'il s'apprêtait à commencer son travail. Celui-ci a déclaré aux policiers avoir d'abord été attiré par une écharpe de couleurs vives accrochée à une branche basse et s'être approché avec l'intention de l'enlever. C'est ainsi qu'il a découvert selon lui le plushorrible spectacle de sa vie, le corps complètement disloqué et baignant dans une mare de sang de la pauvre Victorine, à quelques mètre seulement de l'escarpolette sur laquelle viennent chaque jour s'amuser nos enfants.

Le commissaire chargé de l'enquête que nous avons cherché à joindre n'a voulu faire aucune déclaration mais nous avons appris de source sûre qu'un hurlement de femme a été entendu un peu avant l'aube par plusieurs voisins du jardin où s'est déroulé le drame. Aucune arme n'a été retrouvée, aucun témoin n'était présent à cette heure matinale. Un élément troublant nous a cependant été rapporté par le jardinier que nous avons interrogé hier dans l'après-midi : les gants de la victime comportaient des fibres de corde, identiques à celles qui soutiennent l'escarpolette, ce qui pourrait laisser penser que mademoiselle L était montée sur celle-ci avant sa mort. Alors crime ou accident ? L'enquête s'avère particulièrement difficile et nous ne manquerons pas de vous tenir informés de la suite de cette tragédie.

En attendant tous nos concitoyens pleurent aujourd'hui la fin atroce de cette douce jeune femme et nous nous associons à leur peine.

2.

Je regarde sans le voir le trajet incertain d'une sorte de cafard qui marche sur le mur. Va-t-il franchir les barreaux de la fenêtre, ces barreaux rouillés auxquels des mains sales et désespérées se sont accrochées tant de fois ? Disparaître à mes yeux et profiter de sa liberté ? Il vient me voir de temps à autre et cela interromptle cours de mes pensées. J'attends mon départ pour Marseille. J'ai été condamné au bagne.

Je me détourne, au fond maintenant les hommes ou les bêtes ne m'intéressent plus. Je repasse encore et encore dans ma tête les circonstances qui m'ont amené ici, et je revois aussi des moments de mon procès, le visage sévère et satisfait des jurés, j'entends la voix du premier magistrat énonçant la sentence ( la mienne sans doute…), et le chuchotement angoissé de mon avocat s'agrippant à ma manche : « courage...c'est incompréhensible… ! »

Oui, moi je vois bien qu'ils n'ont rien compris… ! Rien compris à ce qu'ils ont qualifié de meurtre !

J'aimais Victorine de tout mon coeur, de toute mon âme, et j'étais même en adoration devant elle. Je l'adorais même si ma vie entre ses mains semblait perdre des forces chaque jour un peu plus. Victorine était capable de me détruire et de me reconstruire, en fonction de ses envies, ses besoins, ses humeurs, ses caprices. J'étais subjugué par les tempêtes qu'elle pouvait déchaîner, ses sentiments impétueux et changeants qui faisaient de moi certains jours le plus heureux des hommes et le jour suivant un débris sur lequel elle posait ses pieds.

Ce matin-là, et après une nuit où elle avait été particulièrement dure, elle m'avait finalement accordé le bonheur de pouvoir l'accompagner quelques pas. Mais elle était morose et marchait devant moi sans parler. En passant devant le jardin public, elle aperçut l'escarpolette et manifesta le désir de s'y balancer un peu. Je refusai. Elle se mit à bouder et je lui pris la main pour la conduire là où elle le désirait. Elle s'assit coquettement sur la planche de bois et je commençai à la pousser, doucement, puis à sa demande, un peu plus vite, un peu plus fort...à chacun de ses retours vers moi, je m'enivrais du parfum répandu par ses longs cheveux. Elle était silencieuse et elle ne riait pas. Seul le grincement des cordes sur les anneaux rouillés troublait le silence…

J'en avais assez, je voulus arrêter. Elle refusa. Je me sentais fatigué qu'elle parte et qu'elle revienne, je réalisais à quel point j'étais misérable de lui obéir sans cesse, moi l'homme d'honneur, le soldat intrépide et hardi, qui ne craignait même pas de mourir. J'étais envahi par un sentiment de dégoût.

Et quand elle m'a demandé d'arrêter, je ne l'ai pas écoutée, et j'ai poussé avec toutes les forces dont j'étais capable. Elle a hurlé et son cri a retenti au plus profond de moi. A son retour, vers moi, elle m'a regardé et j'ai reconnu ce regard. C'est celui que je vois sur les champs de bataille, celui de l'ennemi dans l'instant qui précède celui où je lui enfonce ma baïonnette dans le corps. Alors la paix s'est installée en moi…

Je n'ai pas voulu la tuer. J'ai juste voulu jouer encore une fois. Alors je l'ai poussée très fort et repoussée encore. Et soudain elle s'est...envolée, elle a lâché les cordes. Je n'ai pas vu où elle était tombée, je ne l'ai pascherchée, j'ai juste attendu que les grincements cessent et que le silence revienne. Et je me suis enfui.

On me punit pour ce qu'ils appellent un crime, moi je me suis rendu libre. Mon avocat est venu hier. Il était malheureux : « Vous comprenez, on est en pleine affaire Dreyfus, les français se déchirent, les jurés ont voulu faire un exemple… ! »

Je m'en fous de Dreyfus, à chacun ses problèmes !

Moi, j'embarque demain pour Cayenne. J'y resterai pendant vingt ans.

3.

    Je suis une escarpolette, une vieille escarpolette, installée dans ce jardin depuis des dizaines d'années. J'en ai vu des enfants, des petits soutenus par leur mère, et aussi des plus grands et même des jeunes filles à une époque où ces demoiselles venaient s'étourdir et montrer leurs jupons. Maintenant elles m'ont délaissée pour d'autres amusements...Ahhh ! j'ai du mal à m'étirer ce matin de novembre, il a fait froid cette nuit et l'humidité m'a toute saisie. Ma planche de bois est mouillée. Il n'y aura pas d'enfants aujourd'hui, il n'y aura aucun rire non plus…

En parlant de jeune fille, je me souviens de cette pauvre enfant qui a trouvé la mort en venant s'amuser avec moi. C'était à la fin du siècle dernier. Et c'était un matin de novembre, tout comme aujourd'hui. J'étais encore assoupie et j'ai soudain senti une délicieuse odeur de gardénias, deux jolies mains gantées de blanc ont vigoureusement saisi mes corde et je me suis retrouvée avec un nuage de jupons et de tissus soyeuxau-dessus de moi. Sensation tout à fait délicieuse, j'étais complètement réveillée, flattée aussi d'avoir été choisie.

Elle était accompagnée d'un tout jeune homme à fine moustache, fantassin si je me rappelle bien de l'uniforme qu'il portait. Ces deux-là ne se parlaient pas. Simple bouderie d'amoureux ai-je pensé. L'amusement que je vais leur procurer va la faire rire et tout sera pardonné ! Il se mit en devoir de la pousser mais elle continua à rester étrangement silencieuse, sauf pour lui demander d'aller plus vite.

Elle semblait absente, presque recueillie, peut-être savait-elle déjà, la pauvre malheureuse, ce qui allait se passer.

Je commençais à éprouver un certain malaise, une lassitude peut-être, surtout liée au fait que le plaisir était absent de cette scène. D'habitude je sens le frémissement des corps , j'entends les rires des enfants et je vois les yeux pétillants de bonheur. Là, rien de tout cela, c'était un geste mécanique et froid, un aller et un retour de plus en plus élevés. Je commençais à avoir le vertige...il faut dire que je n'ai pas l'habitude d'être poussée avec tant de force, d'aller aussi haut dans le ciel. Mes anneaux grinçaient de plus en plus en coulissant et toute ma structure tremblait. Il demanda qu'on arrête, elle exigea qu'il continue. Alors il nous lança, elle et moi avec une puissance que je n'avais jamais connue, une violence qui nous projeta à une hauteur de plusieurs mètres. Elle hurla...Je n'oublierai jamais ce cri, il me réveille parfois encore. Ses doigts s'étaient agrippés à mes cordes, ses ongles s'étaient enfoncés en moi. Il y eut un instant où nous restâmes suspendus, puis nous redescendîmes...je ne pouvais plus m'arrêter, je devenais une matière inerte entre les mains de cet homme et c'était lui qui choisissait la cadence. Il nous poussa encore une fois, la dernière...et, je sentis que la limite était franchie. Au moment où le vertige me prit à nouveau, elle lâcha mes cordes…

Je sais qu'il a été puni, et condamné au bagne. Et il est d'ailleurs mort là-bas au bout de trois ans, à cause d'une mauvaise fièvre, j'ai entendu deux femmes qui en parlaient entre elles. Paix à son âme. Et on a vite oublié cette si dérangeante affaire. Mais moi je sais, je me souviens très bien de ses mains, ses mains à elle qui dans le dernier envol ont desserré leur étreinte.

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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

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"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

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