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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Sylvie Reymond Bagur
18 février 2026
Manifestations, concours

J'ai le plaisir de vous informer que Jean-Pierre Mailhan, ancien participant à mes ateliers d'écriture d'Aigaliers, auteur de romans, de pièces de théâtre et de nouvelles éditées aux éditions de l'HAR propose une conférence intitulée:" LA RICHESSE PHILOSOPHIQUE, SYMBOLI...

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13 février 2026
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"Ses yeux reflétaient je ne sais quelle beauté mélancolique et timide qui me captivait... Ses yeux parlaient d’elle." Sivana Ocampo Après avoir lu plusieurs recueils de nouvelles de Silvana Ocampo, une idée s'impose à moi, une évidence difficile à expliquer. Ce sont bien des nouvelles, il y a bien des personnages, des lieux, des choses se passent, des actes cruels, des morts même, parfois, pourtant, mais l'auteur ne "raconte " pas ou plutôt, là n'est pas l'essentiel. L'enchainement des faits, pourtant bien présent, ne structure pas totalement le récit. Il ne s'agit pas non plus, ou très rarement, de "nouvelles-instants", alors, finalement, qu'est-ce qui se passe dans les nouvelles de Sivana Ocampo ?    Les textes ont la matière, non pas de la fiction, mais celle de la vie telle qu'elle est perçue de l'intérieur dans toute sa texture de sensations, de pensée, d'imaginaire, de paroles, de projections mentales, de rêves, de souvenirs, de peurs ou de désirs, de faits aussi. Les faits ne sont qu’un élément parmi d'autres dans le tissage de la vie vécue. Vécu, voilà peut-être le mot. La vie vécue n'enchaine pas seulement faits, explications, dialogues ou sensations, elle n'est pas non plus seulement monologue intérieur, ou mélange de l'ensemble, elle est une aventure mentale et sensible qui se joue de la réalité, la subit, la sublime ou la fuit. C'est cette plongée dans la vie non pas racontée, mais vécue qui rend ces nouvelles fascinantes. Ce sont aussi de rêves, des hallucinations, des rêveries, des objets, des sons qui ne sont pas ajoutés comme un décor pour faire "réalité",  pas d'effet de réel, mais les facettes d'une sensibilité prodigieusement imaginative que  Silvana Ocampo distille comme les éléments d'un théâtre magique. Ils font avancer le récit. Ils sont le récit plus encore que les classiques péripéties.   Une écriture qui est à la fois très humaine, très sensorielle, et une approche de la psychologie qui se fait au travers de l'imaginaire, des gestes, des paroles, sans chercher à restituer de façon réaliste et construite les conflits, les relations amoureuses ou les amitiés. Tout cela est bien présent, au centre,  et pourtant toujours envisagé "d'ailleurs".  Ni expliqué -  échappant ainsi  à la psychologie que je qualifierais de "matérialiste"-  ni montré, d'ailleurs ce n’est pas quelque chose de "montrable" :  à  la fois une forte présence sensorielle et imaginative, non "pensée "ou analysée, toujours un peu rêvée, et pourtant bien réelle.    N'est-ce pas ainsi, finalement, que se passe la vie?  On la traverse, toujours un peu à côté de la réalité, imaginant, filtrant, déformant ce qui se passe?    Silvana Ocampo réussit à recréer cette traversée de la vie.   Les recueils Faits divers de la Terre et du ciel et La Musique de la pluie me semblent les plus significatifs de cette façon d'écrire étonnante et stimulante. On peut qualifier les nouvelles du recueil de Silvina Ocampo, Faits divers de la terre et du ciel de fantastiques, ce fantastique intérieur cher à Maupassant. Ici, le fantastique se promène entre intuition de l’avenir et trouble psychique. La construction de ces nouvelles nous introduit dans un temps qui n’est plus linéaire, ni même cyclique, une sorte de tourbillon que la qualité subtile de la composition narrative et de l’écriture de Silvina Ocampo rend familier.   L'exploration du rapport  au temps, à la mémoire, à la réalité - inséparable de la dimension sensitive et inventive de la forme qui lui donne vie- dégage une puissance envoutante. Trouble, qualité poétique des atmosphères, des lieux et des rencontres, ce recueil de nouvelles ouvre simultanément une atmosphère magique et la possibilité de ce que j’ai envie de nommer des « bouffées de réel » tant, au travers d’une phrase ou de deux, ou d'un court paragraphe, j’ai été transportée, j’ai respiré l’air si particulier des confins de l’Argentine où l’auteur nous emmène. Quel immense plaisir de lecture de pouvoir ainsi partager la sensation d’un espace, d’une présence pourtant inconnue et de voir soudain le temps se faire un élément concret, dimension assumée du paysage.   Les personnages ont une vie intérieure intense, parfois une forme de mysticisme dans laquelle l'on pénètre comme une évidence. Le texte se place à une distance particulière de ce qui est raconté : une grande proximité, un accès de plain-pied  à  la vie spirituelle,  à l’intuition mystique. Ce qui est secret, diffus est écrit de façon très directe et perçu comme naturel. Ainsi  les traits de caractère ou les habitudes ne sont pas expliqués comme des faits ou même des tendances, mais par leur manifestation toujours emprunte d'étrangeté ou tout au moins d'une dimension qui échappe à l'explication : les personnages portent en eux  une parfaite imbrication de l'incarnation et de l'enchantement. J'ai été très souvent touchée et troublée par les ambiguïtés des personnages, par exemple, par la perversité subtile et dérangeante de certains personnages d'enfant. Mon seul regret, parfois, le caractère fantastique détourne de la réalité humaine et de sa complexité pour ramener le mystère à des pouvoirs magiques ou au rêve.   Un bonheur  de lecture qui peut se  résumer en un seul mot, littérature.  
09 février 2026
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Revisiter une proposition classique : écrire à partir d’un incipit La proposition est classique, elle peut même paraitre un peu trop bateau dans sa forme basique : une phrase est donnée comme déclencheur d’écriture, une base, un tremplin pour une inspiration presque libre et spontanée.     Une proposition d'écriture ancienne et renouvelée Hérité de la rhétorique antique, notamment aristotélicienne, avec les progymnasmata qui avaient pour objectif l’enseignement de l’art oratoire et de la persuasion, ce type d’exercice s’est développé dans une forme écrite et plus littéraire à la Renaissance avant d’être transformé par le surréalisme en une possible voie d’accès à l’inconscient, l’incipit introduisant un élément de hasard que l’inconscient transformerait en texte. Contrainte oulipienne parmi les plus utilisées dans les ateliers d’écriture créatifs, on peut la pratiquer telle quelle, de façon ludique pour des ateliers débutants — même si je n’ai jamais conçu ainsi mes ateliers débutants — elle fonctionne alors sans autre nécessité et préparation que de choisir une phrase stimulante. La forme de base étant le fameux « Je me souviens » en anaphore. Rappelons que l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle)  est un groupe d'auteurs qui pratiquent - de façon très variée - l'écriture sous contrainte depuis 1960. Je souhaite insister sur le caractère multiple de l’Oulipo avec des auteurs comme Italo Calvino, Georges Perec ou Jacques Roubaud dont les pratiques sont irréductibles à une simple dimension ludique.   On retrouve cette dimension de « stimulation sans contenu » dans certains ateliers philo qui rebondissent sur un aphorisme donné comme point de départ. Il me semble que, si cela peut être convivial et stimulant et créer un sympathique moment de découverte, l'absence de références et de contenu autre que la pensée spontanée limite cette pratique à un "premier pas" qui reste au seuil de la philosophie.   Une proposition élaborée Cependant, il existe une technique plus élaborée de ce type de proposition et c’est celle qui m’intéresse : la phrase n’est plus un simple « bouton starter » mis à disposition, mais le lieu d’une exploration préalable qui dépasse le « Ça me fait penser à… » et c’est parti ! Il s’agit d’ouvrir la phrase, d’en découvrir les potentialités. La proposition se fait alors aventure langagière et littéraire autant que moyen de se mettre à écrire. Aventure langagière, car la proposition n’est pas un simple élan, elle s’inspire de la façon dont la phrase s’assemble, se construit, amène le sens, choisit ses mots, met en place un rythme, suggère une tonalité, une implication particulière et notamment instaure une temporalité. La phrase est une histoire en germe, un univers à découvrir avant de partir à la recherche de son propre imaginaire.   L’écriture est alors précédée d’une plongée dans la phrase, ses mécanismes et ses mystères, ses informations et ses potentialités : examen des mots, des constructions, des images, des temps, des sous-entendus, multiplicité des questionnements qu’elle rend possible… La phrase d’incipit est saisie comme une sorte de noyau de formes et de sens que l’on cherche à déployer.     Soubassement théorique de cet exercice d'écriture Cette exploration s’est construite sur un soubassement théorique que l’on trouve chez des penseurs comme Roland Barthes (Le Degré zéro de l’écriture) ou Umberto Eco (Lector in Fabula). Chez ces auteurs, le texte est appréhendé comme un système de signes interconnectés. Cette approche dite structuraliste du texte le considère comme un réseau. Ainsi, l’incipit n’est plus un point de départ plus ou moins arbitraire et nous retrouvons l’idée de germe vue précédemment, un « germe » qui contient potentiellement l’ensemble du texte : ses thèmes, ses structures et ses enjeux. L’on peut aussi relier cette vision du texte à certaines théories sur la psychologie et de la créativité comme le flow créatif ou la gestalt théorie * dans laquelle la perception d’un tout émerge d’éléments initiaux. L’on peut aussi la rattacher à la vision d’une écriture qui ne serait pas linéaire, mais rhizomique, idée inspirée de Deleuze et Guattari notamment dans leur livre Mille plateaux (1980).   Dans cette perspective, la phrase initiale se ramifie en multiples directions, favorisant une génération organique plutôt qu’une construction mécanique. Contrairement à des méthodes d’écriture qui mettent en avant l’idée d’un synopsis global ou d’un plan, le fait de partir d’un noyau, d’une phrase, pour construire le texte encourage une conception de l’écriture comme exploration — mot inévitablement répété déjà plusieurs fois plus haut tant il est au fondement de cette technique d’écriture.     Une technique pour se mettre à écrire Voilà donc que trois façons de provoquer l’écriture se précisent.Deux sont envisageables avec cette proposition sur l’incipit :— l’élan et la plongée directe seuls (que je ne pratique pas : pas de contenu hors de l'expérience d’écriture elle-même). — l’exploration (ici d’une phrase) ailleurs d’un thème, d’une question stylistique, formelle, sensorielle, expérimentale… Elle peut se faire comme ici avant l'écriture, ou en un deuxième temps d’écriture ou de réécriture. Une troisième, étrangère à la proposition à partir de l’incipit : — le plan, le scénario, le synopsis.L’atelier, tel que je le conçois, doit, chaque fois, trouver son équilibre entre le spontané, la liberté d’écrire et le contenu fourni dans le cadre de la proposition. En effet, je ne conçois pas de propositions sans « contenu » - ce terme prenant un sens très large - et sans "exploration" qui ne se réduit pas à la seule écriture libre du participant.     Analyser sans figer Il s’agit, avec l’incipit, d’ancrer l’élan d’écriture dans une forme particulière d’éléments concrets, ceux issus de la plongée dans une phrase. L’atelier bénéficie donc d’éléments pour stimuler l’imaginaire et surmonter les blocages, mais sans se limiter à ces objectifs. Il existe une dimension grammaticale structurelle de cette déconstruction de la phrase : elle ne doit pas avoir un aspect mécanique et scolaire, elle est spécifique à chaque phrase — qui joue parfois sur le temps, les mots, un rythme particulier ou encore le point de vue.   Une « grille » applicable à toutes les phrases est ici complètement inadaptée, il s’agit de s’étonner, de se laisser dérouter, emporter par la phrase puis de noter ce qui la caractérise : de décortiquer son potentiel narratif unique.C’est la phrase, outil introspectif, qui fournit sa propre grille selon ce qu’elle a de remarquable, de troublant et de stimulant. Une partie de cette « plongée », concerne la dimension implicite de la phrase, là aussi, pas de grille, mais une attention, une disponibilité, un peu analogue à celle qu’exige la lecture d’un poème. La lecture de la phrase initiale est double : — interrogative, analytique, précise, concrète.— mais aussi méditative, intuitive, immersive et subjective. Ainsi, la naissance de personnages à partir de la phrase ne peut se faire que par imprégnation, mise en vibration et dépassement de la phrase par l’imaginaire qui se nourrit de la phrase pour inventer et construire les éléments du récit. La phrase s’ouvre, les possibilités sont multiples, il faut ensuite veiller à garder une cohérence avec ce point de départ. Cette double approche est indispensable pour que la déconstruction de la phrase ne limite pas l’incipit à une dimension « théorique » et que la liberté d’écrire n’en soit pas entravée, mais stimulée.    Une fois la totalité du texte écrit, il reste à vérifier, lors de sa lecture complète, que l’ensemble incipit+ texte est parfaitement cohérent. L’incipit « promet » l’intrigue sans la révéler, le texte respecte les promesses de l’incipit, mais de façon non prévisible.     Conclusion  Ce type de proposition permet donc de manipuler la phrase, de la percevoir, de « sentir » de l’intérieur ses mécanismes et ses possibilités, perception qui peut affiner et enrichir la perception et la construction de ses propres phrases.   Elle fait pénétrer de manière à la fois technique et intuitive dans les questions de cohérence et de construction. L’incipit devient un pivot stratégique pour l’ensemble de la narration, un élément architectural, influençant non seulement le démarrage, mais aussi la structure, les thèmes, la temporalité, les personnages et les implications philosophiques ou stylistiques du texte.   Ainsi pensée, cette proposition intègre la double - et nécessaire -  dimension de contrainte commune et d’appropriation personnelle et différenciée qui sont au cœur de mon travail d'animatrice.   *Gestalt : théorie selon laquelle la perception d’un objet n’est pas objective. Elle dépend de l’environnement dans lequel est placé l’objet observé, mais aussi des attentes du sujet qui l’observe.      {loadmoduleid 197} 
05 février 2026
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Incipit, un mot suffisamment sonore et mystérieux pour endosser une nécessité, celle de… commencer. Un mot latin, technique, dont l’étymologie correspond au verbe commencer : la nécessité de commencer s’est matérialisée en un nom ; le verbe a « pris de la substance », une forme d’existence en dehors même de l’action de poser les premiers mots du texte. Ainsi, sous l’incipit, se glisse bien plus que l’action d’écrire un début, bien plus qu’une accroche, c’est une nécessité matérialisée, toute une tradition littéraire et rhétorique, un thème en soi, une aventure.   J’ai listé dans un article, les grandes alternatives fructueuses qui tentent de répondre à la question du « Comment commencer  un texte ? » : (voir https://sylviereymondbagur.atelierecriturestage.fr/component/content/article/incipit-comment-commencer?catid=50&Itemid=101), un article que je complète et module sans arrêt au fil de mes lectures tant l’inventivité littéraire en cette matière semble infinie.   Mes lectures confirment mon idée qu’un incipit réussi, quelle que soit sa forme, a le rôle d’un sas, d’une porte magique. Le moment de l’incipit a quelque chose de fascinant : tel le philtre qui permet à Alice de rétrécir pour passer par le trou de la serrure, un bon incipit nous transforme et nous fait pénétrer au pays des merveilles. Capable de faire basculer le lecteur de réalité à fiction, il lui permet d’entrer dans le domaine de l’imaginaire et du langage comme dans un univers tangible.   Premiers accents d’une voix que le lecteur perçoit, l'incipit introduit le chant de sirène du texte, celui qui le conduira à signer le pacte de lecture : à accepter de prendre l'imaginaire pour une autre réalité. Il y a quelque chose d’ontologique dans ce moment de l’incipit, il a le caractère essentiel de chacun des moments qui rompent le silence.       {loadmoduleid 197} 
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Le dîner

Texte d'atelier d'écriture : le voyeur Stage sur la nouvelle

La lumière emplit soudainement la pièce et la porte en verre opaque projette un halo jaune vers l'extérieur. D'un bond, Milo se plaque contre le mur. Il attend, immobile, le cœur haletant, les doigts serrés sur son couteau. Revêtu de noir et encagoulé, il est presque invisible, mais à quelques secondes près, il aurait pu être détecté. Heureusement qu'en grand professionnel, il peut compter sur des réflexes infaillibles.


Au bord de l'encadrement de la porte, Milo remarque une partie altérée du verre qui a perdu de son opacité. Elle a la forme d'une petite allumette avec, en son centre, une décoloration élargie d'un centimètre au plus. Tout en restant dissimulé, il y approche un œil prudent. C'est une cuisine. Bingo ! Il jubile en passant en revue les parties visibles de la pièce. Des meubles aux façades beige satinées, un comptoir en marbre gris anthracite sur lequel trônent un Thermomix, une imposante machine à café et un grille-pain rutilant. Du premium, que du premium… une deuxième visite est o-bli-ga-toire ! Il s'imagine déjà dans la maison, imagine un coffre-fort au premier étage dans la chambre, il faudra amener les outils, il a hâte de voir ça…


À l'intérieur, une jeune femme ouvre les placards, les tiroirs, saisit des bols, des ustensiles de cuisine avec des gestes vifs et précis. Le cambrioleur entend les claquements rapides de ses talons. Il entrevoit son visage lorsqu'elle avance vers ce qu'il imagine être le frigidaire. C'est un visage concentré, appliqué, qui dirige des mains agiles et rapides. En quelques minutes, un plat, des saladiers et des bols se sont emplis de nourriture. Milo est ébahi. Quelle production ! Il se demande si la cuisinière attend beaucoup de monde. Elle se retourne et jette un coup d'œil vers le mur d'en face. Elle tressaille, et ses claquements de talons s'accélèrent. Milo se dit qu'il doit s'agir d'un dîner important et qu'elle est en retard. Ou bien alors elle est toujours comme ça, le genre de personnalité en stress permanent. Milo aime observer les gens et déchiffrer ce que leurs gestes, leurs manières révèlent d'eux. Il devrait partir, mais décide de rester.

La femme sort de son champ de vision puis revient avec une nappe, des verres, des assiettes et des couverts. Il la voit se pencher à deux reprises vers ce qui doit être une table. Tout ça pour un dîner à deux ? Milo est presque déçu. Elle a reculé d'un pas et hoche la tête d'un air satisfait. Le jeune homme est soudain curieux. Qui a-t-elle donc invité ce soir ? Le monsieur Toret de la boite aux lettres ? Peu probable, elle ne serait pas aussi tendue… Un parent peu apprécié, une belle-mère acariâtre ? Cela expliquerait peut-être son air contrarié... Un dîner professionnel est moins probable : elle serait allée au restaurant. Elle allume deux bougies, et Milo ricane intérieurement. Et si c'était un rendez-vous galant ? Un dîner aux chandelles pendant que Monsieur voyage ? Ce serait beaucoup plus amusant !

La maîtresse de maison disparaît du champ de vision. Attends, où vas-tu comme çaReviens !, s'impatiente Milo. Elle réapparaît, élégante dans une robe ajustée qui met en valeur sa mince silhouette. Ses cheveux blonds dénoués encadrent un visage fin et des yeux délicats en forme d'amande. Il émane de tout son être une fragilité émouvante. Milo est troublé. Elle s'appuie contre l'évier sous la fenêtre et reste un instant immobile. À quoi pense-t-elle ?

La femme s'éclipse de nouveau. La musique du Beau Danube Bleu retentit à plein volume, et elle resurgit avec deux coupes de champagne. Elle tourne sur elle-même, d'abord lentement, en rotations amples, puis en tours plus serrés, plus rapides. Elle tourne, elle valse, elle tourbillonne avec grâce, ses cheveux sont des fils d'or, sa face est un astre lumineux et mystérieux. Milo ne peut se détourner de cette vision hypnotique. Luna… je vais t'appeler Luna. Lorsqu'elle cesse de danser, son visage s'est refermé et ses yeux brillent comme des lames.

Milo est tellement absorbé qu'il n'entend pas le bruit d'un moteur de voiture approcher. La musique cesse. Un homme de taille corpulente avance à grandes enjambées dans l'allée, passe devant lui sans le remarquer.
Le colosse pénètre dans la cuisine, regarde en direction de la table d'un air autoritaire, dévisage la femme, l'air vaguement étonné. Il s'approche d'elle, écarte une mèche de cheveux de son front et l'attire vers lui d'une main derrière la nuque. Le rustre !, s'indigne Milo. Et toi, tu laisses faire ? Elle se laisse étreindre, puis se dégage doucement. Lorsqu'ils trinquent, ses traits se détendent. Elle esquisse même un sourire. Milo est confus. A-t-elle finalement une bonne nouvelle à annoncer ?

Le couple s'est attablé, mais en se plaçant de bais, Milo parvient à discerner le haut du corps de la femme. Ses lèvres remuent pendant un instant, puis s'arrêtent brusquement, comme si elle était interrompue. Non, il n'y a pas de bonne nouvelle. Son visage se décompose et devient livide. L'homme parle de plus en plus fort, d'une voix puissante et menaçante. Soudain, la table bascule. Crissements de chaises, fracas d'assiettes brisées dans des échardes de Crystal. Hurlements et cris. Milo gémit d'impuissance. La femme traverse son champ de vision, mais n'a nulle part où se réfugier. Milo imagine le dos frêle de la femme si proche de l'autre côté du mur, et l'homme qui se rue sur elle comme un taureau en furie. Aux vibrations du mur, il devine les coups. Bang, bang, bang… Il entend des plaintes étouffées et les bruits sourds. Luna, supplie Milo, fais quelque chose, n'importe quoi pour échapper à ce fou !

Et soudain, le silence. Un silence épais, étouffant… le silence figé après le massacre... Milo est tétanisé. Luna, Luna ?… Le silence, toujours… Puis Milo voit un dos s'avancer vers l'évier. L'homme se déplace lentement, péniblement, il s'appuie sur le comptoir et se retourne en grimaçant. Ses yeux sont exorbités, ses joues pourpres gonflées, mais sa bouche ouverte est moins menaçante. Milo expire. Quel miracle… S'il te parle, c'est que tu es encore là. Luna, j'ai eu si peur… Mais maintenant, faut partir… Qu'est-ce que t'attends pour te tirer ?

Soudain, les yeux de l'homme s'écarquillent. Ses cils battent comme les ailes d'un papillon qui se noie. Il fouille la poche de son pantalon d'une main fébrile qui laisse échapper un téléphone au sol, se jette à genoux pour le rattraper, trop tard : une pointe d'escarpin noir l'a éloigné d'un petit coup sec. Luna, qu'est-ce qui… Milo se hisse sur la pointe des pieds pour observer le coin inférieur de la pièce.

Il voit la brute s'agripper à la robe de la femme, lever vers elle de grands yeux doux. Quel regard adorateur soudain, pour un peu, on le trouverait presque angélique ! Est-ce avec ce masque qu'il a séduit Luna ? Milo est pétrifié. Les doigts gourds glissent le long de la robe, descendent par à-coups vers le sol où un coude, une épaule, puis tout le corps s'affale. Luna s'agenouille. Sa brassière déchirée révèle le blanc laiteux de sa poitrine. Lorsqu'elle se penche au-dessus de Monsieur Toret, Milo entrevoit le blanc soyeux des seins, un velouté aux auréoles arc-en-ciel. À la vue des mamelons, le mari sursaute, secoue la tête frénétiquement. Espèce de minable, ironise Malo, tu crois vraiment qu'on va te croire ? La bouche tordue remue l'air, s'immobilise soudain. Maintenant, c'est Madame Toret qui parle. Les pincements de ses lèvres sont nets et brefs. Milo voit l'homme haleter, tendre la main vers sa femme, mais celle-ci se redresse en l'ignorant. Elle replace sa bretelle de soutien-gorge d'un geste absent et quitte la pièce. Milo recule d'un pas chancelant, longe le mur et disparaît dans la nuit. 

La maison d'en face
La Vague

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mercredi 18 février 2026
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"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

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