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06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
05 mars 2026
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La douleur réveille la nuit et l’esprit étonné s’aperçoit dans le noir. Fantôme, il court, de souvenirs en projets inaudibles. Il croit savoir, croit dire, il flotte. Une flèche le tient loin du repos, au-dessus du corps, il s’agite. Il espère que le temps va passer, qu’il va se délivrer de cette brume lancinante. Il erre, il radote, finit par se tourner, se retourner, cherche, sur le dos, sur le côté… une issue provisoire et déjà condamnée, car la douleur est là, tel un intrus qui frappe à la porte et jamais ne s’arrête, battement régulier, vainqueur et obstiné. Un instant, le sommeil parvient à effacer l’âcreté de ce bruit au creux de la vertèbre ou dans le pli de l’aine et puis le regard cherche, visite l’ombre derrière les rideaux. Un signe de l’aurore, une lueur infime ? Rien.Soudain tout bat plus fort, la nuit se transforme en désert, plus de ligne du temps pour orienter la course. Est-ce minuit, cinq heures ? Plus de frontière, un espace qui s’ouvre sans rien offrir qu’une errance pénible, à l’aveugle dans un océan exténuant. Il faudrait se soulever, saisir à tâtons la boite dans le tiroir et prendre la pilule grise, cette issue provisoire… Mais il faudrait un peu de force et d’oubli, car il n’est pas l’heure. Pas encore. Le long voyage se poursuit entre les eaux de la somnolence et les rochers de l’impatience, le drap est lourd, le matelas rigide, pas de posture pour accoster. L’eau est noire et profonde, pourtant l’on ne peut s’y noyer. On flotte à la recherche du repos. Et puis, venue de nulle part, une lumière glisse, doucement, le long du rideau, une coulée étrangement moite, visqueuse, s’émiette au fil de l’épais coton gris. Dans le lit, le corps, moite lui aussi, se tourne lentement, les yeux accrochés à la triste lumière. Le jour est là, enfin. C’est l’heure autorisée, un peu d’eau, une fraicheur épaisse dans la gorge et la dose qui va tout libérer.Et l’esprit se met à l’écoute. Il sait. Sait qu’il faut patienter.Dans le silence de la grande chambre, une toile de fond adoucit les angles du mur. Le rai de lumière s’amarre tendrement aux draps, s’élève une petite musique, oui, la douleur chantonne, berce, lancine encore un peu son tout petit refrain qui laissera sa trace, après disparition.La longue nuit, traversée de douleur, plane encore comme une odeur de renfermé, le matin se révèle imbibé de combats. Un peu d’humanité se grave, s’enracine dans les spirales du cerveau. Un ensemencement de la douleur dans la chair, ou ensemencement de la chair par la douleur, n’est-ce pas cela que l’on appelle, l’incarnation ?Mais pour l’instant, c’est l’heure de la fuite.Les molécules circulent et l’esprit, aux aguets, reste curieux de voir comment, le serpent, la chose, la brûlure va se métamorphoser.Redeviendra bientôt le petit animal fidèle, le locataire du début, celui qui ne gênait pas trop. Celui à qui l’on n’a pas pu, pourtant, s’habituer. On l’a invité à sa table, pour tenter de l’apprivoiser, et c’est lui qui a choisi le menu, l’a imposé. Un envahisseur, qui tout de même, en guise de loyer, a enseigné, à sa façon, les lois de l’hospitalité. Accueillir avec grâce, les petits renoncements, les grands mouvements de recul vers la résignation joyeuse à la vie serrée entre ses murs. Professeur d’unité du corps et de l’esprit, non plus le roseau pensant, ou la tête régnante, mais la conscience de l’unité, il permet de savoir, à chaque seconde, que le corps tient l’esprit au bout de chaque nerf.Peu à peu, par le sang, la chimie fait son œuvre.Les muscles se détendent, les membres sont plus longs, le dos s’enfonce, le corps s’éloigne, se dégage de l’avalanche, de la longue coulée du chemin de douleur, éboulis d’éperons et de larmes qui glissent, s’étalent dans le lit moins brulant, moins acide, la tension se défait.L’esprit inspecte prudemment, se répand dans le corps, maintenant plus tranquille, dans les os et la chair, labyrinthe piégé. Quoi, plus rien, plus une goutte de souffrance ? Le cerveau étonné se glisse par la porte, il sourit, sans bouger, il jouit de ces riens, se repait de l’absence d’influx, il a bien retenu les leçons de sa fragilité.Sage, prudent, tel un homme averti qui sait qu’il ne faut pas hausser le ton au risque d’éveiller les monstres endormis, le calme est précieux, silence harmonieux qu’un seul mot maladroit pourrait bientôt casser. L’esprit, tout incrédule encore, méfiant, parcourt le corps en toute impunité.Les bras s’ouvrent et le regard s’échappe.Et le moi enfermé accepte la lumière, elle était étrangère, elle se fait gaieté.Le rayon se renforce, efface provisoirement l’usure intérieure et vient même l’envie de se lever, de tirer le rideau, de…Non, surtout ne pas briser d’un geste un peu trop net, le moment du répit !L’immobilité laisse le corps chanter, chanson douce de souffle qui parcourt librement, une chanson d’unité d’un corps silencieux que l’on n’ose pourtant pas appeler à bouger.Peu à peu, dans le jour, maintenant installé, le corps, de nouveau disponible, fidèle, semble soudain possible. Il est là, entier, signale sa présence, en toute innocence et l’évidence d’être là, libre comme là-haut, les nuages défilent, bleus, simples et blancs. Légers. Derrière le plafond, l’esprit flotte s’envole, il pourrait les compter !Il se souvient comme d’un fantôme de la légèreté et du corps silencieux qui répond, fidèle aux attentes, de cette possibilité d’être une tête libre et du corps disponible à toutes ses lubies. Il part au loin, joyeux, se pose sur le calme de la mer apaisée. Sérénité de la dernière vague qui file sur le sable, se défait, se pose sur l’absence de signe, le calme des influx du système nerveux en milliers de repos, en un souffle d’air frais ; la pensée disparaît dans la l’épaisseur du rien. Béatitude de la transparence et des sensations fines comme des chairs d’enfants qu’on ose à peine effleurer.Bonheur de quelques heures ou de quelques minutes.Totalité provisoire. Douce moisson d’éternitéQu’il est doux de s’abandonner !Et de ne pas savoir, encore, qu’à la fin, c’est la pilule grise, la dose de morphine qu’il faudra juguler.             {loadmoduleid 197}  
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Le restaurant grec de la rue Didot

Mars 1984

Paris s'ébroue après un hiver sibérien. Un brouillard glacé rôde chaque nuit et les gelées du matin blanchissent les trottoirs et les toits. Le petit restaurant bleu est surchauffé. On distingue mal la rue à travers les vitres embuées. L'après-midi a commencé, chassant les habitués qui ont déjà regagné leur travail. Une seule table est occupée, dans l'angle le plus éloigné de la porte, protégée des courants d'air. Une petite table carrée recouverte d'une nappe blanche, sur laquelle un couvert est mis. Une bougie au milieu ne diffuse ni lumière, ni chaleur, ni odeur mais elle est là, petite flamme dérisoire. A côté, sur le mur, une affiche de Santorin avec ses toits bleus, ses maisons blanches et la Méditerranée. L'homme est assis bien droit, le dos appuyé au dossier de sa chaise et regarde devant lui. Il attend le plat qu'il a commandé. Patiemment. Ses pieds ne bougent pas, posés bien parallèles. Ses genoux se touchent dans une position féminine et réservée. Il attend, il observe, et profite de la chaleur qui l'engourdit. Il a de beaux cheveux, épais et noirs. Courts dans le cou, longs sur le dessus. Une lourde mèche cache ses yeux et la moitié de son visage. Sa main droite s'anime soudain. De ses doigts écartés, il relève ses cheveux et les maintient quelques secondes sur son crâne. Ses yeux clairs apparaissent alors, illuminant un court instant son visage. Puis sa main redescend vers son menton qu'il caresse comme pour vérifier que celui-ci n'a pas besoin d'un rasage. Comme furtivement, un de ses doigts fait le tour de ses lèvres charnues ; puis il repose sa main sur la table. Le patron lui apporte une assiette de souvlaki. Ils échangent quelques mots en grec. Alors qu'ils discutent, l'homme relève à nouveau, d'un même geste lent et appliqué, la mèche de cheveux qui cache son visage et la maintient pendant leur courte conversation. Puis sa main glisse à nouveau vers son menton qu'elle caresse et termine ce ballet sensuel en effleurant le pourtour des lèvres comme pour suspendre le temps. Elle se pose enfin très doucement sur la table à côté du couteau. Sa main gauche est restée immobile. Tout son corps est resté immobile. Son dos est toujours appuyé contre le dossier de la chaise. Seule sa main droite a bougé. Tout en lui est rigide, sauf cette main fine aux doigts écartés. Une belle main, aux ongles courts et soignés. Il regarde son assiette et de la main gauche, prend sa fourchette avec laquelle il détache un morceau de viande qu'il porte à ses lèvres. Il s'est à peine penché pour se rapprocher de son assiette et mâche lentement. Son buste est à nouveau contre le dossier de la chaise. Sa main droite repousse la mèche de cheveux qui atteint sa lèvre supérieure. Il la maintient un instant avant de saisir son couteau pour couper un morceau de la brochette. Il mange avec application, en se servant alternativement de ses couverts. Sa main droite, dans un geste fluide, soulève ses cheveux noirs et lourds. Sa bouche charnue s'ouvre pour absorber les aliments portés par la fourchette tenue de sa main gauche ; il mange ainsi jusqu'à la dernière bouchée. Quand il a fini, le patron arrive avec un café et repart avec l'assiette vide. Avant de boire, l'homme caresse son menton, son majeur reprend le parcours du pourtour de ses lèvres, puis sa main redresse la mèche qui cache la moitié de son visage. Comme dans un film dont les images sont projetées en arrière. Son café fini, il se lève immédiatement, brusquement animé, comme s'il avait oublié un rendez-vous important. Il paye rapidement au comptoir. Dit « au revoir » et sort en refermant la porte soigneusement derrière lui.

Mai 1999

Le soleil inonde la terrasse dont toutes les tables sont occupées et les parasols bleus déployés. L'homme n'est pas seul aujourd'hui. Un autre homme l'accompagne. Il l'appellera Marc, d'un ton excédé et désespéré quand celui-ci repoussera violemment sa chaise et partira. Ils se disputent. Marc fait de grands gestes irrités. Sa voix est haut perchée et son buste bascule d'avant en arrière comme un culbuto têtu. Ses mains pleines de colère déchirent l'espace devant lui. L'homme bouge la tête de bas en haut doucement, ses cheveux cachant son visage et ses yeux embués par la douleur que lui inflige cette querelle. Il a d'abord joint ses mains dans un geste de prière muette mais très vite il les a entrelacées pour les empêcher de trembler. Il relève sa mèche de cheveux. Marc l'imite en exagérant le geste. Plusieurs fois de suite très rapidement sa main relève une mèche imaginaire. Sa bouche se tord en un rictus haineux et laisse échapper un rire méprisant. La main de l'homme retombe. Derrière l'écran de ses cheveux, il ne voit plus la haine imprimée sur le visage de son compagnon, ni ses yeux révulsés de colère. Il ne voit plus le soleil de cette journée pathétique. Il ne voit plus l'issue qui s'approche. Mais tous entendent la voix sifflante de Marc qui lui crache au visage « regarde-toi, pauvre type...! » L'homme s'est recroquevillé sur sa chaise, abandonné, épuisé par cette tempête. Marc apostrophe le serveur, se lève en repoussant violemment sa chaise et part. Les lèvres de l'homme s'entrouvrent pour laisser échapper comme dans une ultime prière « Marc ». Mais déjà Marc a disparu à l'angle de la rue. L'homme sent les regards posés sur lui et maladroitement attrape la chaise pour la remettre en place. Les conversations et les bruits reprennent. Tous oublient déjà l'incident. Lui reste un moment prostré. Son buste se soulève au rythme de sa respiration oppressée. Bientôt, de sa main droite tremblante aux doigts écartés, il repousse la mèche de cheveux qui cache la moitié de son visage dans un geste rapide, agacé. Il maintient quelques secondes ses cheveux en place et dans un soupir laisse bientôt sa main glisser sur son visage jusqu'au menton envahi d'une barbe grisonnante qu'il caresse machinalement, comme malgré lui. Sa main se pose sur la table. Elle tremble encore. Il reprend son souffle et pose ses mains de part et d'autre de son assiette. Il les regarde peut-être. Voit-il l'assiette que le patron pose devant lui ? Sent-il la main que celui-ci pose sur son épaule ? Veut-il autre chose ? Il bouge la tête de droite à gauche dans un mouvement de dénégation. Il mange lentement, machinalement. Sa main gauche porte les aliments à sa bouche dans un geste d'automate. Son assiette est encore à moitié pleine quand il tourne la tête vers le serveur et lui demande un café. Sa voix est à peine audible au milieu des bruits de la terrasse et de la rue. « Un café, s'il vous plaît ! » Répète-t-il ! Presque suppliant. Le soleil l'éblouit. Il met ses lunettes de soleil. La lourde mèche striée de blanc cache son visage. Autour de lui, les conversations diminuent, les habitués partent. Quelques-uns le saluent. Il leur répond en baissant la tête, un vague sourire entrouvrant ses lèvres qu'il oublie de caresser. Son corps lui échappe, avachi sur la chaise, appuyé contre la table, comme liquéfié. Pourtant à la fin du service, quand le patron sortira, il échangera avec lui quelques mots en grec.

Septembre 2004

L'homme déplace son regard de la photo de Santorin dont les couleurs sont ternies à la peinture bleue qui s'écaille sur les murs. Dans quelques jours le restaurant fermera définitivement. Depuis la dispute, il n'est pas revenu. Il avance sa chaise pour se rapprocher de la table. Essaie de caler son dos douloureux contre le dossier trop droit. Son buste est légèrement penché vers l'avant. La mèche plus longue qui tente de cacher la peau blanche de son crâne tombe devant ses yeux. De sa main droite il touche son menton rasé de près, puis passe un doigt dans le col de sa chemise qui comprime la peau fripée de son cou. Ses lèvres légèrement entrouvertes laissent échapper un souffle rauque et court qui soulève son buste. De petits soubresauts. Il relâche la tension dans son dos et se courbe un peu plus en grimaçant. Il allonge ses jambes puis les replient. Il les allongera à nouveau, pour les replier à nouveau car nulle position ne soulagera ses crampes. Ses cheveux cachent en partie son visage mais il ne les relève pas. Ils ne semblent pas le gêner. Il tourne légèrement la tête pour parcourir la salle du regard. Deux tables sont occupées. La femme qui lui fait face lui adresse un petit signe de la main et semble l'inviter à se joindre à elle. Il détourne la tête comme s'il n'avait pas compris, et se plonge inutilement dans le menu. Il soulève sa main gauche pour appeler le serveur qui ne le voit pas. Il reste ainsi quelques secondes puis laisse retomber sa main sur la table. Il rectifie la position de la fourchette qu'il a déplacée. Le plat commandé arrive enfin. Il écarte ses cheveux en deux maigres bandeaux de part et d'autre de son visage. Sa main tremble quand il porte la fourchette à sa bouche. Il mastique avec application, ses lèvres s'entrouvrent et se ferment au rythme de ses mâchoires dans un rictus primitif. La fourchette soudain lui échappe. Elle rebondit sur son genou et dans un bruit métallique atterrit sur le sol. De ses deux mains, il repousse la table et péniblement se penche pour la ramasser. Ses cheveux le gênent, il tâtonne avant de la trouver. Il se redresse lentement, pose la fourchette, puis remet la table en place. Il reste un moment immobile avant d'essuyer le couvert avec sa serviette dans un geste appliqué et précautionneux. Il tamponne aussi son menton comme si des éclaboussures l'avaient atteint. Il adresse un regard apeuré à la femme de l'autre

table. Elle ne lui adresse aucun reproche, aucune moquerie. Elle ne le regarde pas. Il soulève sa main droite qui reste un instant en l'air, hésitante, comme à mi-chemin. Il mange deux ou trois bouchées et s'arrête. Il repousse son assiette. Hésite encore et finit par se lever. Il enfile lourdement son imperméable posé sur le dossier de la chaise en face de lui et garde son chapeau à la main. Il va au comptoir pour payer. Des mots sont échangés. Le patron le prend soudain dans ses bras, lui dit « adieu » en français. L'homme garde les bras le long du corps, chancelle un peu après cette accolade, sourit, le regard dissimulé. Il pose son chapeau sur sa tête et y emprisonne la mèche de cheveux, puis il sort pour la dernière fois du restaurant grec.

Dominique Jarraud Ribemont 

Un geste ou deux
Terramer

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samedi 14 mars 2026
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Textes à redécouvrir

5 octobre 2021
    J'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Mireille lors du stage sur la nouvelle que j'ai organisé au mois...
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10 avril 2021
Un mot dont j'aime supprimer l'article.  Rotondité, et volupté. En deux marches. Deux syllabes. Une fois lancées rien ne les trouble, béances d'u...
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22 novembre 2021
C'était au printemps dernier. J'avais enfin réussi à accomplir une partie de mon rêve : je m'étais installée depuis quelques mois dans un hameau...
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Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

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Des articles sur l'écriture, des conseils, des exemples, des bibliographies et mes propres textes. Ci-dessous, les derniers articles publiés.

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Faire peur au lecteur !
Faire peur au lecteur !
« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l’inconnu. » affirme H. P. Lovecraft. Mais, sous l’évidence du mot et de l’émotion qui lui est associée, qu’est-ce finalement, la peur ?...

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