Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Sylvie Reymond Bagur
25 septembre 2026
Textes d'ateliers

Voici l'article  paru dans la revue Éléments sur mon livre édite aux éditions la Mouette de Minerve :  le Process

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Invité - Manon
6 octobre 2026
La dose de curiosité frustrée après la lecture confirme que c'est un bon incipit
Invité - Isabelle LE NéZET
21 septembre 2026
Quel joli voyage. Et si vrai sur la fin quand on aborde les agglomérations après avoir déa...

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07 October 2026
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« Les Hommes ivres de Dieu » est un essai de Jacques Lacarrière qui décrit la vie des anachorètes, ces ermites qui se sont retirés dans le désert égyptien et syrien pour mener une vie de solitude, de prière et de contemplation au début du christianisme, au quatrième siècle de notre ère et donc avant l’arrivée de I’Islam. Rien n’est plus loin de notre société perpétuellement en quête de confort et de facilité que cet ascétisme dont la recherche de détachement du monde et d’effort sur soi semble sans limites. Certains vivants dans des sortes de tombes, d’autres sur des plateformes jugées sur des arbres et sans abris, d’autres dans de minuscules grottes… Au moment où j’ai mis en ligne deux articles sur « nourriture et écriture », j’ai souhaité partager un extrait de cette lecture fascinante. On peut trouver cette quête incompréhensible et même folle, mais elle révèle une dimension de l’humanité qui a existé… La tentation de la maitrise absolue de soi, de la pureté, subsiste sous d’autres formes. Parmi les nombreux aspects développés dans le livre, je me bornerai à évoquer la question de la nourriture et de la règle. En effet, quand l’ascétisme devient trop extrême, il prend le risque de devenir une forme d’orgueil. Pour tenter de départager extrême humilité et extrême orgueil, les ascètes ont senti la nécessité de fixer des frontières, des règles, certes arbitraires, mais concrètes. Deux périls opposés guettent l’ascète qui vit seul dans le désert et la privation : se laisser aller à ses désirs ou se laisser aller à son orgueil en s’imposant des privations excessives. Les deux tentations risquent de faire de lui la proie des démons. Des règles ascétiques devinrent donc nécessaires pour concrétiser le mode de vie juste et pour rassurer l’ascète disposant d’éléments précis pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal.   C’est en ce qui concerne la nourriture et les jeûnes que ces règles s’établirent tout d’abord. Nous savons que la plupart s’imposaient, par exemple, de ne manger que sept olives par jour. Ce chiffre qui peut nous sembler impossible correspond toutefois à la réalité de leur ascèse. Il leur permettait de savoir où commence et où finit le péché. Si l’ascète mange six olives au lieu de sept, c’est un péché d’orgueil, et s’il en mange huit, un péché de gourmandise. L’on retrouve ici le rôle essentiel qu’a joué la nourriture dans la plupart des systèmes sociaux ou religieux.   Le moment, la manière et le contenu de l’acte de manger était - et reste sous des formes atténuées- le symbole des relations sociales, des états spirituels et même, comme c’est le cas pour les anachorètes, un élément essentiel des expériences mystiques les plus hautes. Son rôle est évident dans les religions primitives ou anciennes, mais le christianisme est loin de l’avoir ignoré (communion, Carême, Pâques…).   Comme le rappelle Jacques Lacarrière, un ethnologue anglais Richards a pu écrire que, dans les sociétés dites premières « La nourriture est la source des émotions les plus intenses, elle fournit la base de certaines des notions les plus abstraites et des métaphores de la pensée religieuse… Pour le primitif, la nourriture peut devenir le symbole des expériences spirituelles les plus hautes, l’expression de relations sociales essentielles… » Ce principe opère également pour les ascètes des déserts d’Égypte et de Syrie, ces « athlètes de l’exil » comme les surnomme l’auteur du livre. Ainsi, le pain, pour l’ascète, pouvait passer pour le « reflet de l’âme » et pour clore ce petit cycle d’articles sur nourriture et écriture, j’ai choisi de reprendre ici un épisode de la vie d’un anachorète nommé Jean d’Égypte qui me semble en être une bonne illustration.   « Cet anachorète était en effet si parfait que Dieu l’avait déchargé du soin qui regardait sa nourriture et y pourvoyait par sa Providence. Quand, pressé par la faim, il rentrait dans sa caverne, il trouvait toujours sur la table un pain d’un goût exquis et d’une blancheur sans pareille. Mais ces grands et heureux progrès lui donnant quelque sentiment de vanité et attribuant à sa bonne conduite des bienfaits qu’il ne tenait que de la pure libéralité de Dieu, il commença aussitôt d’entrer dans un certain relâchement d’esprit. Il prie moins souvent, se repose plus longtemps, ne récite plus les Psaumes avec la même attention. Au début, ce relâchement ne se remarqua pas, car, de même que le courant d’une rivière qui a été secondé par l’effort des rames continue d’emporter le bateau même si l’on cesse de ramer, ainsi cet homme était porté par son ancienne habitude à ses exercices ordinaires, ce qui le faisait paraître tel qu’auparavant. Mais son relâchement va s’accentuant, au point que, piqué des aiguillons de la chair, il se sent un jour emporté du désir de retourner dans le siècle. Et lorsqu’il fut entré dans sa caverne pour manger, il trouva bien un pain sur la table, mais moins blanc que de coutume. Et puis, un jour, ses désirs impudiques lui font voir réellement une femme devant lui et il est pris du désir de la posséder. Alors, en rentrant dans sa caverne, il trouva sur la table un pain très sale, sec et comme rongé de tous côtés par les fourmis et par les chiens. Oui, c’est bien ainsi que, soudain, lui apparaît son âme, et ses pensées, comme une multitude de barbares l’assiégeant de tous côtés et faisant pleuvoir sur lui comme une grêle de flèches, entreprirent de le mener tout lié et tout garrotté dans le siècle. »
07 October 2026
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L’acte de manger, la façon d’incorporer la nourriture, revêtent à la fois une dimension personnelle et une dimension sociale. En effet, du social au psychanalytique, manger porte et révèle de nombreux aspects de la vie et de la psyché humaine. Entre choix individuels et pratique rituelle, importance du geste et des sensations, c’est un excellent terrain de réflexion ainsi que d’expérimentation pour l’imaginaire et l’écriture.En voici les principales pistes qui peuvent permettre de développer un personnage ou une scène à partir d'un rapport à la nourriture et de façons de manger. Reste ensuite à trouver les éléments de style et la construction qui leur donneront forme. Un exemple de construction réussie et ses alternatives est développée à partir d'un texte de Pascal Quignard. —   Rapport matériel, esthétique ou spirituel à la nourriture Utilitarisme / esthétismeSe goinfrer / jeûner Plaisir des sens / dimension sacrificielleRapport primaire / rapport esthétique à la nourriture   —   Le rapport à son propre corps au travers de la nourriture Contentement de la satiété / ascèse Plaisir/indifférence / rejetDésir  / dégoûtQuantité / qualitéPlace de l’instinct / du conformisme social / du choix individuelDévoile un tempérament  : fragile, exigeant, délicat. /. puissant, quantitatif, une force vitale   —    Odeurs / couleurs / textures  : tous les sens sont convoquésLa nourriture par les narines, les yeux, par les mains, par la bouche, les dents, la langue, la salive, l’œsophage, la digestion…Rapport à son corps spontané / peur de grossirDématérialisation avec pilules, poudres   —    Le geste de manger et ses diverses composantesDu fait de humer les odeurs, la préhension, l’importance de la mastication, avaler, digérerQualité et rythme du geste : du vorace au délicat Rapport de l’individu à son geste : contrôle, abandonPulsion / retenueIdentification / détachement   —     Le geste reflète un milieu, une éducationÉlégance/rusticitéEnthousiasme / retenue / indifférence    trivialité /méprisMaintien, apprentissage social / abandon aux instincts perçu comme un relâchement ou un retour à la simplicité, à la natureDistinction sociale et rapport à l’autre Comportement pour soi ou pour l’autre (séduction, spontanéité…) Une appartenance à une classe sociale se dessine ou affirme son refus   —      Dimension sociale et individuelleManger seul /  en groupeImportance pour la cohésion communautaire : partage, communionHabitudes alimentaires reconnaissance de ses pairs et individualisation : partage des interditsAu contraire : l es habitudes alimentaires comme façon d’exister individuellement.   —      Rapport affectifNourriture et souvenir : la madeleine de Proust… La gorgée de bière de Philippe DelermLa nourriture d’enfance, l’attachement culturel / le désir de nouveau, d'exotismeNourriture et voyage dans l’imaginaire : l’ailleurs, l’inconnu ou le connu Le fantasme, l’obsession / l’authenticité / la simplicité   —       Sincérité ou contrôleMise en place de rituelsCapacité à s’abstraire du reste de la vie ou pas : manger sans parler, sans écouter, sans voir, sans rien remarquer…   —      Dimension économique Frugalité / gaspillageDépense / avarice   —     Temporalité : l’avant, le moment de l’absorption et l’après…Importance du temps consacré à la nourriture / réduction au minimum   —      Nourriture, sensations, sensualité Sensualité des alimentsRapport entre intérieur du corps / extérieurContactPeur, méfiance poison, cause de futurs désordres corporels  Alimentation thérapeutiqueIrritation ou baume — Dimension érotique Lien avec l’appétit sexuel, rapport à la chair Corps échauffé par la nourriture, rougeur, excitationIdée de dévorer, de manger d’amour, la « mangeuse d’hommes » Formes évocatricesThème du sang  De l’incorporation en soi Sensualité et impudeur du corps vu en train de manger      On peut observer dans le texte de Pascal Quignard et dans le texte de Zola ci-dessous, la diversité des dimensions explorées. Exemple avec plusieurs personnages:"Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette ; c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité."Émile Zola, L'Assommoir.                                  Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :     {loadmoduleid 220}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197}   
06 October 2026
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Portait : le personnage en action, la femme qui mange Pour présenter un personnage autrement que par une suite organisée de détails physiques et psychiques, une solution intéressante consiste à le montrer en train d'agir. Le décrire en train d’agir, le faire voir au travers de ses choix et de ses gestes, cela permet d'échapper à l'impression qu'il se réduit à quelques traits et à la tentation de le réduire à un type humain. Ainsi, le texte le montre et le laisse deviner, laisse le lecteur imaginer. Pour que cela fonctionne, il faut que l'action choisie soit significative du personnage et quoi de plus significatif d'une personnalité qu'une façon de manger ?    Dans Vie Secrète de Pascal Quignard, un livre qui raconte, entre autres, une histoire amoureuse sous forme de fragments, le narrateur décrit la femme aimée en déployant son rapport à la nourriture : « C’est une joie de découvrir devant soi un être dont les yeux s’illuminent devant le plat qu’on lui sert, qui cesse d’écouter ce qu’on est train de lui dire, dont le regard fuit, qui porte irrésistiblement sa fourchette sur le ruban de cèpe, sur l’encornet noir, sur le foie de la bécasse, sur la crête crénelée et grise du coq, sur le morceau de lotte tout blanc ; qui est déjà dans l’autre monde de forêt, d’océan, d’animalité, de chasse où la faim l’a reconduite ;qui prend soudain avec les doigts l’os dépouillé au couteau du morceau de lièvre pour arracher le peu de chair noire qui y est demeurée attachée ;qui saisit une ultime fois, après qu’elle a bu son café, la petite cuillère posée dans la soucoupe pour gratter un reste de coulis ou de crème anglaise qui s’est regroupé dans le bord de l’assiette en suivant l’inclinaison de la table ;dont les joues se colorent, dont le globe des yeux s’écarquille au point de refléter ce qu’il désire et de le répercuter sur sa substance comme sur la surface d’un miroir ;dont la langue pointe, humectant les lèvres très vite ;qui n’avale pas d’un coup le verre de côte-de-nuits qu’elle a saisi ;qui suce un peu l’arête ou la vertèbre de l’anguille avant de la recracher ;qui sourit au cuisinier quand il sort de sa cuisine, qui se lève brusquement quand il s’approche de la table, qui le retient pour s’assurer d’avoir bien reconnu chacun des composants de ce qu’elle a savouré.Je l’ai décrite. »    L'originalité et la réussite de ce texte tiennent d'abord à cet axe particulier (la description de la femme aimée dans son rapport à la nourriture), mais aussi au point de vue qui est, de façon implicite, celui du narrateur (le "je" de la fin, ce "je" qui affirme qu'il l'a ainsi décrite ! ) qui se réjouit de découvrir cette femme face à la nourriture. L'objectif d'échapper au portrait descriptif est atteint : le lecteur a cette femme devant lui avec une impression de réalité et un net sentiment de sa présence que ne donnerait pas une description classique.   Une construction unifiée et rythmée par les relatives Pascal Quignard utilise une façon particulièrement adaptée pour éviter l'impression de liste que donne trop souvent le portrait. En plus de l'impression dynamique que donne le personnage en action, il construit le texte en une seule phrase qui rebondit par des passages à la ligne ponctués par des pronoms relatifs.Cette construction réussit à la fois à maintenir le point de vue particulier du regard et à unifier l’acte de manger comme dans un seul vaste mouvement. Tout un rapport à la nourriture est raconté plus que décrit en plusieurs strates progressives et unifiées en une seule phrase.   La phrase s'ouvre sur « C'est une joie de découvrir », puis  elle se déroule en une longue chaîne de propositions relatives (« qui… », « dont… ») séparées par des points-virgules et des retours à la ligne. Les pronoms relatifs fonctionnent comme une anaphore et rythment le texte par une sorte de scansion
 irrégulière. La phrase ne revient jamais à son verbe principal "être" qui est comme oublié laissant toute l'attention sur les relatives qui mettent en place de petits tableaux animés comme autant de visions du personnage et de ses gestes. On peut remarquer que la forme de la phrase semble mimer (et non raconter) un repas. Les relatives s'enchaînent (« qui… », « dont… ») comme des bouchées. La phrase avance par accumulation et s'apaise avec la satiété du personnage rassuré à la dernière ligne. Rien n'est ajouté, la phrase ne se conclut pas, c'est le narrateur qui termine par un "Je l’ai décrite." affirmation aussi inattendue qu'incontestable, à sa façon...       D'autres constructions unificatrices du portrait ?  Voici d'autres modes de construction que l'on peut substituer à la liste et leur effet comparé  à celui de la suite de propositions relatives proposé par Pascal Quignard.   1.   Les modes classiques de construction au moyen de marqueurs de la chronologie :         - Des mots comme « d'abord, puis, ensuite, enfin » changeraient la nature du texte : on passerait d'un portrait, d'une évocation, à une chronologie, au récit d'un repas. Ils sont déjà présents dans le texte, mais de façon discrète : « déjà dans l'autre monde », « une ultime fois », « après qu'elle a bu son café », « avant de la recracher ». Ils sont enchâssés dans les relatives et ne structurent pas l'ensemble. Construit avec des marqueurs de chronologie, le texte gagnerait en clarté, mais perdrait son unité et donc également le sentiment de mettre en place un personnage. Il perdrait sa généralité :  ce serait un repas précis, et non plus tous les repas, et plus cette forme générale du plaisir de manger. Resterait un seul dîner, avec un début et une fin, et l'observateur deviendrait un chroniqueur.         - « Soudain, brusquement, tout à coup, quand...  » sont des connecteurs de rupture. Utilisés pour structurer, ils dramatiseraient le portrait et isoleraient les  gestes en les chargeant de surprise. Utilisés une fois, en début et en fin comme dans le texte, ils lui  donnent du relief ; répétés, cela  donnerait un récit haletant alors que le texte glisse d'un geste à l'autre mettant ainsi en place le portrait.         - « Toujours, jamais » généralisent et fixent un caractère : « elle ne cesse jamais de… », « elle gratte toujours l'assiette ». On passerait de l'instant au tempérament, du regard émerveillé sur un moment à un jugement sur une personne.           - « Et encore, et puis, et même » créent un effet de surenchère, d'insistance gourmande : « et même, elle suce l'arête ». Ils renforceraient la gradation et l'orienteraient vers la transgression en la commentant. Dans le texte,  la progression se fait par le seul choix des gestes, de la fourchette à l'arête recrachée, et le lecteur la perçoit sans qu'on la lui signale.          -  Les marqueurs d'espace (« devant elle», « de l'autre côté de la table », « au bord de l'assiette »...) transformeraient la scène en cartographie de la table, s'écartant ainsidu portrait. Le texte en contient un seul, d'une grande précision : le coulis qui « s'est regroupé dans le bord de l'assiette en suivant l'inclinaison de la table » qui contribue à accentuer l'effet de réel que procure le texte.   Les connecteurs de chronologie et de rupture introduisent une hiérarchie entre les différents éléments (un début, un sommet, une fin) et accentuent l'effet de narration.    2.     La parataxe : l'écriture en phrases courtes. « Ses yeux s'illuminent. Elle cesse d'écouter. Son regard fuit. Elle porte sa fourchette sur le ruban de cèpe. » Le rythme devient haché, presque cinématographique, comme une succession de plans. On gagne en vivacité, mais on perd la montée continue, la sensation d'une seule vision ininterrompue d'un personnage unique et ainsi disparait la mise en place du portrait.   3.     L'anaphore : répétition en début de phrase du pronom sujet. « Elle cesse d'écouter, elle porte sa fourchette, elle saisit la cuillère… » L'être devient sujet de ses actes et l'on entre à l'intérieur de  la scène. Tandis qu'avec les relatives, le texte restait vu de l'extérieur comme à travers la joie de celui qui observe, avec l'anaphore, il devient devient une suite d'actions et ne constitue plus aussi nettement le portrait.   4.     L'infinitif répété après « de ». « C'est une joie de le voir cesser d'écouter, de le voir porter sa fourchette, de le voir gratter l'assiette… » C'est la construction dont l'effet se rapproche le plus de celui des relatives : l'élan rythmique de l'anaphore et la phrase unique demeurent. Mais le regard de l'observateur est alors explicite (« voir ») et il devient le principe structurant omniprésent au détriment de la personne regardée et de son portrait. Au contraire, les relatives effaçaient progressivement sa présence.   5.     Les participes présents ou gérondifs. « Cessant d'écouter, le regard fuyant vers, portant sa fourchette sur… », construction fluide, mais qui ne dessine pas aussi bien le portrait car elle met l'accent sur la simultanéité, sur le mouvement en train de se faire. Le ton devient plus littéraire, plus intense et moins intime, moins charnel.   6.   La polysyndète avec « et » répété. « Et elle cesse d'écouter, et son regard fuit, et sa fourchette se porte… » L'effet est celui d'un flux, d'une ivresse. Le rythme est plus lent. Là aussi l'accent est mis sur chaque action qui prend une dimension solennelle quasi symbolique avec une tonalité presque biblique et une impression de litanie.   7.  L'énumération nominale. « Les yeux qui s'illuminent, le regard qui fuit, la fourchette, le cèpe, l'encornet… » Le texte devient une liste, un inventaire de faits précis et c'est justement ce que l'on cherchait à éviter. L'unité de l'action du personnage, la possibilité de le deviner a quasiment disparu     Pour conclure, l'emploi anaphorique des propositions relatives permet de cumuler :   - l'énumération - l'unité et le mouvement d'une longue phrase et - le point de vue du narrateur qui regarde de l'extéreur Tout ceci sans donner une sensation de procédé mécanique grâce au passage de « qui » à « dont » (« dont les joues se colorent », « dont la langue pointe »). Aucune des autres formes d'organisation du portrait ne réunit ces trois effets à la fois.   En somme, les relatives ne hiérarchisent rien : tous les gestes ont le même poids, la même valeur d'indice du plaisir de manger et la même importance dans la découverte du personnage. Le texte reste dans un présent élargi où l'attention se porte sur la femme qui mange, sur ce qu'elle mange et comment elle le mange bien plus que sur le déroulement du repas.   Pour revenir à notre premier sujet, si "le personnage en train de manger" est un excellent thème pour esquisser un portrait, toute action dans laquelle un personnage se projette, s'investit (danser, marcher, travailler...) peut être un bon support de portrait qui s'intègre plus naturellement à un récit qu'une description classique. C'est une possibilité supplémentaire qui n'enlève rien à l'intérêt de la description dite "classique" qui peut évidemment être piquante, sensible, émouvante, savoureuse et tant de choses encore !                                 Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :     {loadmoduleid 220}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197} 
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Le dernier passager

Immortalite Nouvelle sur l'immortalité

Ma besogne est si ancienne que ma mémoire en a gommé les prémices.

Depuis toujours, mes souvenirs sont portés par le fleuve.

Ma gondole est la même : étroite, humide et sombre. Elle ne porte qu'un voyageur à la fois. En plus de ma charge bien sûr. Je suis certain de n'avoir jamais dérogé à la règle même en des temps dont il ne reste que des effluves éparses dans mon esprit. Ils étaient pourtant parfois des centaines en file indienne, organisés, désorganisés à attendre le passage tranquille de ma barque. L'attente pouvait alors prendre pour certains des années, mais je n'accélérais jamais l'allure. Mon bateau ne tremblait pas et mon passager n'avait pas à craindre la morsure des vagues glacées. Il gardait presque toujours le silence et laissait rarement plonger sa main dans les eaux troubles du Styx. Plus la berge s'éloignait et plus les battements de son cœur ralentissaient.

Ma réminiscence la plus lointaine remonte aux premiers hommes. Ceux encore velus et au langage plus proche d'un râle animal que d'une langue parlée. Lorsque je tendais ma main et réclamais mon dû, ils reniflaient longuement mes os nus comme pour me mordre. Ils payaient tous. En petites pierres colorées ou en bois sculpté.

Je n'ai jamais connu mauvais payeur. Plus tard, les bourgeoises retireraient leurs lourdes boucles d'oreille en argent et les princes offriraient les pièces en or masquant leurs paupières. Ceux qui n'avaient rien livreraient leurs vêtements, leurs dents... J'accepterais toujours, dans ma grande clémence, leurs souvenirs. Les plus beaux seulement pour accompagner mes traversées silencieuses.

Les premiers hommes disparurent de mes berges remplacés par des hommes et des femmes de plus en plus savants. De plus en plus humains. Des assoiffés d'humanité. Vikings, explorateurs du nouveau monde, papes, chrétiens et musulmans, empereurs de Chine, rois d'Europe et pharaons superbes. J'ai accueilli sur ma gondole les plus glorieux noms du monde…

...comme les plus miséreux de tous. J'ai connu des corps maigres et des visages émaciés creuser mon navire. Des peaux noires marquées par cette humanité galopante. Sanglés comme des bêtes. Leurs blessures les rendaient parfois méconnaissables. Leurs plaintes continuaient longtemps à résonner sur mes rives. Certains esclaves avaient été baladés d'un bateau à un autre toute leur vie. D'une cale à une autre. D'une prison à ma maison.

Je n'ai jamais fait aucune distinction. Entre le bourreau et sa victime. Les courses se ressemblaient toutes. Lorsqu'ils furent des milliers d'êtres nus et tremblants sur le rivage je n'ai pas rechigné à la tâche. J'ai tendu encore et encore mes mains pour réclamer le droit de passage. Les enfants, les vieillards et les femmes furent les premiers à quitter la plage. Des hommes les rejoignirent bientôt si maigres et pâles qu'ils se confondaient avec mon propre reflet. Je croisais leurs yeux vitreux qui avaient vu l'horreur : des diables en tenue élégante leur donner la mort. Je cherchais longtemps un souvenir heureux, préservé, caché dans leur mémoire avant de les autoriser à me rejoindre.

Les bourreaux sont arrivés eux aussi. Bien plus tard. Un petit matin au lever du jour alors que je ne les attendais plus. Je n'ai jamais fait aucune distinction. Mais parfois. Une poignée de fois seulement durant ces quelques voyages ma barque s'est versée et mon passager est tombé dans les eaux noires du Styx.

Il y eut les vagues de famine, les génocides, les guerres et les pestes. Des milliers d'hommes affaiblis aux portes de mon domaine. A chaque siècle, un cortège de mourants venait grossir les rangs de la file. Je les accueillais tous sans hâte.

Je n'arrive pas à me rappeler précisément de leurs visages. J'imagine qu'il y en a eu trop et qu'ils se ressemblaient tous dans leur peine. Je me remémore ponctuellement les histoires et les formes de quelques-uns. Souvent des enfants terrifiés dans ma barque, recroquevillés dans mon ombre. Ils pleuraient en silence et ce trajet coutumier me semblait plus long encore qu'à l'ordinaire. Une passagère dans un lointain souvenir portait sa robe de mariée. Elle était ensanglantée et tenait son ventre comme pour protéger l'enfant qui demeurerait en elle pour l'éternité. Elle m'avait supplié de faire quelque chose. Ses yeux étaient baignés de larmes et ses lèvres tremblantes. J'ai attendu longuement sur ma barque qu'elle soit prête à m'y rejoindre. Parfois certains étaient soulagés. Les personnes les plus âgées. Elles arrivaient souriantes et dans mon navire me comptaient les bribes de leurs vies. Elles s'étonnaient parfois de pouvoir librement respirer ou de se mouvoir sans douleur. Pour ces histoires racontées je leur suis d'une extrême gratitude.

Parfois, lorsque la lassitude me gagnait je stoppais ma barque au milieu du lac. A mi-chemin entre la côte et le bout du voyage. D'ici je ne voyais ni la destination ni la file infinie de mes passagers. Il n'y avait que la brise et le clapotis régulier des vagues. Le ciel n'avait pas d'étoiles. Il faisait toujours nuit noire au bord du Styx. Je n'ai vécu qu'ici et une trainée de lumière dans l'immensité sombre me terrifierait. Elle viendrait troubler l'attente. Troubler l'ennui. Troubler la mort.

La mort...Je me suis parfois demandé si elle commençait dès le rivage que je gardais ou sur l'autre rive. Celle-là que mes pieds n'ont jamais foulée. Je restais toujours sur ma barque. Le passager mettait timidement pied au sol. Sur du sable mouillé. Ses pas creusaient la plage. Son dos s'enfonçait dans un halo lumineux et avant qu'il ne disparaisse complètement, mon embarcation s'éloignait déjà dans les ténèbres. Il ne se retournait jamais pour saluer son dernier guide.

Les humains sont des êtres insolites. Ils évoluent sans cesse. Leurs vêtements, leurs coiffures, leurs manières de parler et de se mouvoir a changé au fil des siècles. Ils vivaient de plus en plus vieux et mouraient en meilleur santé. Leurs corps m'apparaissaient, durant un temps, moins mutilés par la maladie. Comme préservés. Ensuite ils ont encore mué et du métal et des ossatures robotiques ont mangé leur peau humaine. Des jambes de fer qui leur permettaient de courir plus vite avaient remplacé leur carcasse de chair. Des implants derrière leurs oreilles pour réaliser quelques miracles de la Science. Il semblait alors que les hommes et les femmes que je recevais, parfois mi-droïdes mi- humains vivaient plusieurs vies avant de s'éteindre lorsque la machine s'enrayait enfin.

Cela ne dura qu'un temps. Mes berges qui s'étaient vidées furent à nouveau la proie d'assauts récurrents lorsque des hommes affamés et assoiffés se regroupèrent pour attendre ma venue. Le monde avait changé et il n'y avait plus assez de place pour tous. Pour les robots mais aussi les hommes. Pour leur entrailles, et leurs estomacs qui avaient besoin de carburant. L'eau, l'énergie, la faim avaient provoqué de nouvelles guerres. Des migrations qui entraînaient la mort. La guerre... ce mot avait été dans toute les bouches depuis la nuit des temps. Il résonnait encore sur les rives du Styx. Avec sa pesanteur coutumière.

La guerre... J'étais fatigué de ces voyages répétés.

Il y eut ensuite les grands brûlés. Les irradiés. Ils ressemblaient à des monstres sculptés à la cire chaude. Cette fois-ci plus personne ne parlait de guerre mais d'autre chose. D'une lueur rouge qui avait décimé l'horizon. Je suis certain de l'avoir vu jaillir au-dessus de mes ténèbres familières et d'en avoir ressenti la chaleur. C'était une étoile filante dans le ciel noir. La seule étoile que je ne verrais jamais. Je comprenais plus tard que cet astre était une arme redoutable. La plage n'avait alors jamais été aussi pleine. Les jours passaient et mes voyageurs s'étiraient à perte de vue. Leur nombre augmentait sans cesse comme si l'ensemble de l'humanité s'était donné rendez-vous pour mourir.

Je n'avais plus le temps de me laisser bercer par la rumeur du lac. La foule attendait. La foule grondait. Je perdais définitivement la notion du temps. Le siècle des lumières était peut-être hier, ou était-ce celui de la conquête spatiale ? Cet amas d'hommes qui me faisait face n'avait plus de formes ni d'âge. Ils attendaient.

La tâche fut longue. Le rivage prit des années à se vider. A la fin, il n'était plus qu'une poignée d'hommes. Blancs comme la mort. Maigres et fatigués. Des poches sous leurs yeux et le teint cireux. Ils avaient vécu quelques années encore protégés dans des bunkers fortunés. La mort les avait rattrapés eux aussi. Finalement, malgré tout leur argent, ils n'avaient pas plus à donner que les autres en échange de leur dernier voyage.

Je ne me souviens d'aucun de leur visage. Néanmoins mon dernier passager fait exception. Je ne me rappelle ni les traits de sa face ni la maigreur de ses mains ou de son cou. J'étais étonné de le voir déambuler seul le long du lac sombre. Il est monté dans ma barque et arrivé à la moitié du parcours, à l'endroit exact où je me reposais jadis quand mes os étaient trop usés, il a levé les yeux vers le ciel et a murmuré « le ciel est sans étoile, comme sur Terre à présent ». Il avait soupiré « la terre des vivants est devenue la même que celle des morts ». Il ne savait pas qu'il était le dernier des hommes. Moi non plus à cet instant.

Il est parti comme les autres. Sans un regard pour le fleuve, la barque et moi. Sans un regard pour ce monde sans étoile qui le glaçait tant.

J'ai attendu. Des siècles et personne n'est venu. Ma berge restait désespérément vide. J'espérais que le rouage reprenne, qu'un seul au moins y ait réchappé. J'étais cette fois-ci fatigué de cette attente. Je promets que j'ai attendu encore et encore les yeux rivés sur le rivage. Dans l'ennui j'ai essayé de me souvenir, de leurs transformations, de leurs rires et de leurs larmes.

Des visages apaisés et de l'inadmissible dans leurs yeux. Des hommes bons qui n'avaient que des souvenirs heureux à me confier, aux plus cruels d'entre eux qui avaient assez pour me payer en rubis et or raffiné. Au fond du Styx, les trésors de l'humanité reposaient et j'étais désormais le seul à les contempler.

J'ai attendu encore.

Aujourd'hui, j'entreprends mon dernier voyage. Je quitte le rivage pour la dernière fois. Ma barque glisse avec aisance dans les courants. Moi qui n'ai jamais connu la moindre appréhension à me rapprocher du halo de lumière voilà que je tremble et que la peur m'assaille. La mort que je croyais m'être familière ne m'indiffère plus. Je pose pied à terre et comme toute les fois où j'ai vu mes voyageurs le faire je m'avance vers le puits doré. Comme hypnotisé. Je sais que je ne rebrousserai pas chemin. Je crains pourtant d'avoir peur, moi, le passeur du temps. Lorsque je passe mes mains devant mes orbites creuses pour me protéger de l'éclat, mes vieux os s'entourent de chair et de peau. Je sais que l'ensemble de mon corps s'est recouvert de ce doux pelage humain. J'avance encore et laisse échouer ma pagaie sur le sable brûlant. Le poids sur mes faibles épaules se retire enfin.

Je suis le passeur du temps. C'était mon ultime voyage.

Je suis le dernier passager. 

Violette
L'heure du bain
 

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