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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Camille L.
25 juin 2026
Textes d'ateliers

Au fond de nous-mêmes Nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame Nous désirons tous que demain soit la veille d'un nouveau jour Que demain voit la fin de cette nuit noire Que vienne le jour d'après Nous voulons tous connaître ce qui doit arriver Depuis quand avons-nous commencé à attendre ? ...

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10 mai 2026
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Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

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25 June 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure dans la masse  des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante des chants de la forêt.
06 March 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 March 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Le dernier passager

Immortalite Nouvelle sur l'immortalité

Ma besogne est si ancienne que ma mémoire en a gommé les prémices.

Depuis toujours, mes souvenirs sont portés par le fleuve.

Ma gondole est la même : étroite, humide et sombre. Elle ne porte qu'un voyageur à la fois. En plus de ma charge bien sûr. Je suis certain de n'avoir jamais dérogé à la règle même en des temps dont il ne reste que des effluves éparses dans mon esprit. Ils étaient pourtant parfois des centaines en file indienne, organisés, désorganisés à attendre le passage tranquille de ma barque. L'attente pouvait alors prendre pour certains des années, mais je n'accélérais jamais l'allure. Mon bateau ne tremblait pas et mon passager n'avait pas à craindre la morsure des vagues glacées. Il gardait presque toujours le silence et laissait rarement plonger sa main dans les eaux troubles du Styx. Plus la berge s'éloignait et plus les battements de son cœur ralentissaient.

Ma réminiscence la plus lointaine remonte aux premiers hommes. Ceux encore velus et au langage plus proche d'un râle animal que d'une langue parlée. Lorsque je tendais ma main et réclamais mon dû, ils reniflaient longuement mes os nus comme pour me mordre. Ils payaient tous. En petites pierres colorées ou en bois sculpté.

Je n'ai jamais connu mauvais payeur. Plus tard, les bourgeoises retireraient leurs lourdes boucles d'oreille en argent et les princes offriraient les pièces en or masquant leurs paupières. Ceux qui n'avaient rien livreraient leurs vêtements, leurs dents... J'accepterais toujours, dans ma grande clémence, leurs souvenirs. Les plus beaux seulement pour accompagner mes traversées silencieuses.

Les premiers hommes disparurent de mes berges remplacés par des hommes et des femmes de plus en plus savants. De plus en plus humains. Des assoiffés d'humanité. Vikings, explorateurs du nouveau monde, papes, chrétiens et musulmans, empereurs de Chine, rois d'Europe et pharaons superbes. J'ai accueilli sur ma gondole les plus glorieux noms du monde…

...comme les plus miséreux de tous. J'ai connu des corps maigres et des visages émaciés creuser mon navire. Des peaux noires marquées par cette humanité galopante. Sanglés comme des bêtes. Leurs blessures les rendaient parfois méconnaissables. Leurs plaintes continuaient longtemps à résonner sur mes rives. Certains esclaves avaient été baladés d'un bateau à un autre toute leur vie. D'une cale à une autre. D'une prison à ma maison.

Je n'ai jamais fait aucune distinction. Entre le bourreau et sa victime. Les courses se ressemblaient toutes. Lorsqu'ils furent des milliers d'êtres nus et tremblants sur le rivage je n'ai pas rechigné à la tâche. J'ai tendu encore et encore mes mains pour réclamer le droit de passage. Les enfants, les vieillards et les femmes furent les premiers à quitter la plage. Des hommes les rejoignirent bientôt si maigres et pâles qu'ils se confondaient avec mon propre reflet. Je croisais leurs yeux vitreux qui avaient vu l'horreur : des diables en tenue élégante leur donner la mort. Je cherchais longtemps un souvenir heureux, préservé, caché dans leur mémoire avant de les autoriser à me rejoindre.

Les bourreaux sont arrivés eux aussi. Bien plus tard. Un petit matin au lever du jour alors que je ne les attendais plus. Je n'ai jamais fait aucune distinction. Mais parfois. Une poignée de fois seulement durant ces quelques voyages ma barque s'est versée et mon passager est tombé dans les eaux noires du Styx.

Il y eut les vagues de famine, les génocides, les guerres et les pestes. Des milliers d'hommes affaiblis aux portes de mon domaine. A chaque siècle, un cortège de mourants venait grossir les rangs de la file. Je les accueillais tous sans hâte.

Je n'arrive pas à me rappeler précisément de leurs visages. J'imagine qu'il y en a eu trop et qu'ils se ressemblaient tous dans leur peine. Je me remémore ponctuellement les histoires et les formes de quelques-uns. Souvent des enfants terrifiés dans ma barque, recroquevillés dans mon ombre. Ils pleuraient en silence et ce trajet coutumier me semblait plus long encore qu'à l'ordinaire. Une passagère dans un lointain souvenir portait sa robe de mariée. Elle était ensanglantée et tenait son ventre comme pour protéger l'enfant qui demeurerait en elle pour l'éternité. Elle m'avait supplié de faire quelque chose. Ses yeux étaient baignés de larmes et ses lèvres tremblantes. J'ai attendu longuement sur ma barque qu'elle soit prête à m'y rejoindre. Parfois certains étaient soulagés. Les personnes les plus âgées. Elles arrivaient souriantes et dans mon navire me comptaient les bribes de leurs vies. Elles s'étonnaient parfois de pouvoir librement respirer ou de se mouvoir sans douleur. Pour ces histoires racontées je leur suis d'une extrême gratitude.

Parfois, lorsque la lassitude me gagnait je stoppais ma barque au milieu du lac. A mi-chemin entre la côte et le bout du voyage. D'ici je ne voyais ni la destination ni la file infinie de mes passagers. Il n'y avait que la brise et le clapotis régulier des vagues. Le ciel n'avait pas d'étoiles. Il faisait toujours nuit noire au bord du Styx. Je n'ai vécu qu'ici et une trainée de lumière dans l'immensité sombre me terrifierait. Elle viendrait troubler l'attente. Troubler l'ennui. Troubler la mort.

La mort...Je me suis parfois demandé si elle commençait dès le rivage que je gardais ou sur l'autre rive. Celle-là que mes pieds n'ont jamais foulée. Je restais toujours sur ma barque. Le passager mettait timidement pied au sol. Sur du sable mouillé. Ses pas creusaient la plage. Son dos s'enfonçait dans un halo lumineux et avant qu'il ne disparaisse complètement, mon embarcation s'éloignait déjà dans les ténèbres. Il ne se retournait jamais pour saluer son dernier guide.

Les humains sont des êtres insolites. Ils évoluent sans cesse. Leurs vêtements, leurs coiffures, leurs manières de parler et de se mouvoir a changé au fil des siècles. Ils vivaient de plus en plus vieux et mouraient en meilleur santé. Leurs corps m'apparaissaient, durant un temps, moins mutilés par la maladie. Comme préservés. Ensuite ils ont encore mué et du métal et des ossatures robotiques ont mangé leur peau humaine. Des jambes de fer qui leur permettaient de courir plus vite avaient remplacé leur carcasse de chair. Des implants derrière leurs oreilles pour réaliser quelques miracles de la Science. Il semblait alors que les hommes et les femmes que je recevais, parfois mi-droïdes mi- humains vivaient plusieurs vies avant de s'éteindre lorsque la machine s'enrayait enfin.

Cela ne dura qu'un temps. Mes berges qui s'étaient vidées furent à nouveau la proie d'assauts récurrents lorsque des hommes affamés et assoiffés se regroupèrent pour attendre ma venue. Le monde avait changé et il n'y avait plus assez de place pour tous. Pour les robots mais aussi les hommes. Pour leur entrailles, et leurs estomacs qui avaient besoin de carburant. L'eau, l'énergie, la faim avaient provoqué de nouvelles guerres. Des migrations qui entraînaient la mort. La guerre... ce mot avait été dans toute les bouches depuis la nuit des temps. Il résonnait encore sur les rives du Styx. Avec sa pesanteur coutumière.

La guerre... J'étais fatigué de ces voyages répétés.

Il y eut ensuite les grands brûlés. Les irradiés. Ils ressemblaient à des monstres sculptés à la cire chaude. Cette fois-ci plus personne ne parlait de guerre mais d'autre chose. D'une lueur rouge qui avait décimé l'horizon. Je suis certain de l'avoir vu jaillir au-dessus de mes ténèbres familières et d'en avoir ressenti la chaleur. C'était une étoile filante dans le ciel noir. La seule étoile que je ne verrais jamais. Je comprenais plus tard que cet astre était une arme redoutable. La plage n'avait alors jamais été aussi pleine. Les jours passaient et mes voyageurs s'étiraient à perte de vue. Leur nombre augmentait sans cesse comme si l'ensemble de l'humanité s'était donné rendez-vous pour mourir.

Je n'avais plus le temps de me laisser bercer par la rumeur du lac. La foule attendait. La foule grondait. Je perdais définitivement la notion du temps. Le siècle des lumières était peut-être hier, ou était-ce celui de la conquête spatiale ? Cet amas d'hommes qui me faisait face n'avait plus de formes ni d'âge. Ils attendaient.

La tâche fut longue. Le rivage prit des années à se vider. A la fin, il n'était plus qu'une poignée d'hommes. Blancs comme la mort. Maigres et fatigués. Des poches sous leurs yeux et le teint cireux. Ils avaient vécu quelques années encore protégés dans des bunkers fortunés. La mort les avait rattrapés eux aussi. Finalement, malgré tout leur argent, ils n'avaient pas plus à donner que les autres en échange de leur dernier voyage.

Je ne me souviens d'aucun de leur visage. Néanmoins mon dernier passager fait exception. Je ne me rappelle ni les traits de sa face ni la maigreur de ses mains ou de son cou. J'étais étonné de le voir déambuler seul le long du lac sombre. Il est monté dans ma barque et arrivé à la moitié du parcours, à l'endroit exact où je me reposais jadis quand mes os étaient trop usés, il a levé les yeux vers le ciel et a murmuré « le ciel est sans étoile, comme sur Terre à présent ». Il avait soupiré « la terre des vivants est devenue la même que celle des morts ». Il ne savait pas qu'il était le dernier des hommes. Moi non plus à cet instant.

Il est parti comme les autres. Sans un regard pour le fleuve, la barque et moi. Sans un regard pour ce monde sans étoile qui le glaçait tant.

J'ai attendu. Des siècles et personne n'est venu. Ma berge restait désespérément vide. J'espérais que le rouage reprenne, qu'un seul au moins y ait réchappé. J'étais cette fois-ci fatigué de cette attente. Je promets que j'ai attendu encore et encore les yeux rivés sur le rivage. Dans l'ennui j'ai essayé de me souvenir, de leurs transformations, de leurs rires et de leurs larmes.

Des visages apaisés et de l'inadmissible dans leurs yeux. Des hommes bons qui n'avaient que des souvenirs heureux à me confier, aux plus cruels d'entre eux qui avaient assez pour me payer en rubis et or raffiné. Au fond du Styx, les trésors de l'humanité reposaient et j'étais désormais le seul à les contempler.

J'ai attendu encore.

Aujourd'hui, j'entreprends mon dernier voyage. Je quitte le rivage pour la dernière fois. Ma barque glisse avec aisance dans les courants. Moi qui n'ai jamais connu la moindre appréhension à me rapprocher du halo de lumière voilà que je tremble et que la peur m'assaille. La mort que je croyais m'être familière ne m'indiffère plus. Je pose pied à terre et comme toute les fois où j'ai vu mes voyageurs le faire je m'avance vers le puits doré. Comme hypnotisé. Je sais que je ne rebrousserai pas chemin. Je crains pourtant d'avoir peur, moi, le passeur du temps. Lorsque je passe mes mains devant mes orbites creuses pour me protéger de l'éclat, mes vieux os s'entourent de chair et de peau. Je sais que l'ensemble de mon corps s'est recouvert de ce doux pelage humain. J'avance encore et laisse échouer ma pagaie sur le sable brûlant. Le poids sur mes faibles épaules se retire enfin.

Je suis le passeur du temps. C'était mon ultime voyage.

Je suis le dernier passager. 

Violette
L'heure du bain
 

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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

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"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

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