« Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame » Elle parcourt l'amphi du regard. Elle poursuit. Nous pourrions ainsi nous référer à Sartre qui affirme que « L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'a...
« Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame »
Elle parcourt l'amphi du regard. Elle poursuit.
Nous pourrions ainsi nous référer à Sartre qui affirme que « L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie. »
Elle l'observe. Elle n'avait jamais remarqué cette petite cicatrice sur sa joue droite.
Son regard vif, ses yeux verts, oui.
13H42.
Le bus 86 est en retard. Sur le panneau, il est affiché un passage à 13h30. L'homme porte un sac de cuir de style besace, la sangle est croisée sur son épaule.
Elle a une voix chaude, ronde, elle sait qu'elle a toujours pu s'appuyer dessus pour accaparer son auditoire.
Ainsi, nous pourrions dire qu'en mettant en exergue la liberté propre de l'individu, Sartre vient nous placer au centre de notre existence donc du drame qui la soutient.
Il s'est rasé, oui, c'est cela, elle vient de le remarquer, c'est pour cela qu'elle n'avait pas vu sa cicatrice auparavant, à cause de cette légère barbe qui essayait de le vieillir un peu.
Sur la petite scène, la jeune femme blonde panique. Elle ne sait plus son texte. Bien sûr. Comme avant chaque répétition. Souffle bloqué. Je ne sais plus mon texte. Respire, lui dit son partenaire. Elle respire à fond. Souffler lentement.
La voix porte dans l'amphi.
Ainsi, pour pouvoir exprimer cette liberté, il nous faut nous confronter non pas à l'inéluctable, ce qui reviendrait à subir une forme de destin mais au contraire affronter l'incertain, voire le provoquer.
L'étudiant à la fine cicatrice la fixe. Il est attentif. N'est-ce que cela ? Depuis ces dernières semaines, il la sollicite souvent pour des rendez-vous. Pour préparer sa thèse.
Elle apprécie ces rencontres.
Était-ce une bonne idée de prendre le bus ? Il risquait évidemment d'être en retard, c'était pourtant le moyen le plus banal donc le plus sûr. Il tenait sa main sur la besace.
Elle regarde les étudiants. À son âge, c'était ridicule. Tellement vu et revu. Dans n'importe quelle dramatique télé, on avait ce genre d'histoire ou dans les films d'auteur français. Bien que, l'enseignant d'âge mûr soit généralement un homme.
Elle poursuit : Ainsi, le drame ne peut être que la seule possibilité de la réalisation de soi, celle qui nous permet d'échapper à notre conditionnement ou à notre aliénation.
La jeune fille blonde croyait à l'art, à la scène, à son succès futur, elle imaginait son nom sur les affiches. Elle respire à fond. Elle sent la lassitude de son partenaire de jeu. On reprend ? demande-t-il. Elle entend la voix de sa mère : Tu devrais poursuivre tes études d'abord.
La petite cicatrice semble dessiner un sourire. Le jeune étudiant a des lèvres fines. Il n'est pourtant pas particulièrement beau. Son intelligence. Oui. Mais autre chose tout de même. On ne nourrit pas ses désirs par l'intelligence. Le désir n'est-il que le préambule tragique de la réalité ? Elle ne doit pas se perdre. Il faut rester concentrée.
Il se place toujours au cinquième rang de l'amphi, juste à hauteur de son regard. Elle a envie de s'égarer.
Doit-il attendre encore ce bus. Doit-il partir à pied. Il piétine. Il ne peut plus téléphoner. On lui a dit qu'on ne pouvait pas prendre contact par téléphone. Il doit désormais décider par lui-même. Il part à pied. Il marche d'un pas régulier, rapide.
Le jeune homme aux yeux verts la regarde. Elle a cette voix chaude. Cette aura. Bien sûr, ses connaissances immenses, son autorité naturelle, mais c'est au-delà.
Comment expliquer ce trouble qu'il ressent, se demande-t-il ?
Comment expliquer ce trouble qu'elle ressent, se demande-t-elle ? Son appartement confortable, un mari, distrait mais présent, tellement, des enfants qui ont l'élégance de n'être pas trop proches. Rien de tragique. Le luxe modéré. Tout est si tranquillement heureux. Tellement confortable.
Elle poursuit :
Ainsi, la rupture de la logique de trajectoire, voire même la remise en cause absolue de ce concept de « projet » que l'on utilise à tout va, on parle de projet professionnel, projet de formation, projet de vie, pour enfin parvenir au drame fondamental pour non pas AVOIR un projet, mais ETRE son projet.
L'homme à la besace voit maintenant le bâtiment de l'université, les grands escaliers, les portes automatiques. Il a marché rapidement, il sent la sueur sous ses bras, dans son dos. Des jeunes gens sont assis sur les marches. Certains fument, d'autres boivent des cannettes de soda ou de bière. Il repère une jeune femme avec un foulard rouge qui regarde son smartphone et scrolle négligemment du bout de l'index. Il tient son sac.
La jeune actrice blonde se lève. Bon, allez, on y va. Elle remonte sur scène. On reprend à la scène 5 ? OK. Drame en trois actes. Théâtre suédois. On étouffe. On voudrait l'ouragan au travers de la fenêtre. Le drame doit se jouer. Tu comprends, dit le metteur en scène, ce n'est pas ce que tu joues qui est important, c'est ce que tu es jouée. Pour qu'il y ait vie, il faut le chaos. Il se passe la main dans les cheveux. Le partenaire patiente. Elle fait oui de la tête. Tu devrais finir tes études d'abord lui a dit sa mère.
Il faut se poser la question de savoir si la jouissance de l'équilibriste vient de sa maitrise du déplacement ou de l'immanente possibilité de sa chute.
La jeune femme au foulard rouge et au smartphone regarde négligemment l'homme à la besace la frôler ; il monte précipitamment les marches. Elle retourne sur son écran. Elle fait défiler des images de vêtements de seconde main sur un site écoresponsable. « Préserv'planète.com ». C'est autant pour préserver le monde que pour préserver son portemonnaie. Double détente.
L'homme à la besace fait face aux portes automatiques qui s'ouvrent devant lui. Il a le souffle court. Il pénètre dans le hall.
Le drame est donc avant tout un désir.
Elle prend le temps d'un court silence.
Et le désir est un drame.
Quelques sourires dans l'assistance.
Elle a rendez-vous avec lui après le cours. Il va lui demander d'être sa directrice de thèse sans doute. Doit-elle accepter ? Doit-elle lui dire ce qu'elle a envie de lui dire : « Bien sûr, mais il faut qu'on en parle plus avant. Nous pourrions déjeuner ensemble ». Elle se fait son film.
Elle poursuit en regardant tout l'amphi:
Le drame est le catalyseur de l'existence qui nous empêche de mourir vivant. Nous espérons le drame pour être vivant.
Elle se voit lui parler. Elle se voit observer sa cicatrice, lui sourire. Et lui, sourit-il ?
L'homme à la besace observe le hall. Sur les murs, des slogans sont peints en grosses lettres. L'avenir appartient à ceux qui se couchent tard.
No futur, no culture.
No passaran.
Et en plus petit, « Emma aime Matéo ».
Une affichette collée avec du scotch: « répétition théâtre étudiant : premier étage. »
Il repère le panneau « Foyer des étudiants ». Il s'y dirige.
La jeune femme blonde apprentie actrice maintenant se sent emportée. Elle n'est plus elle. Elle est Nora. Elle est l'héroïne du drame. Ce soir, elle dira à sa mère qu'elle ne finira pas ses études, elle lui dira qu'elle n'est pas comme elle, qu'elle est libre et qu'elle veut être artiste. Elle criera peut-être, elle claquera des portes peut-être, elle pleurera peut-être. Qu'importe. Elle dira les mots qu'il lui faut dire. Papa Freud, il est temps de tuer la mère.
La jeune fille au foulard rouge et smartphone a fait sa commande. Une petite veste de jean. Pas la ruine. L'heure sur le smartphone : 14h28. L'étudiante doit aller en TP. Elle soupire. Elle n'en a pas très envie. Elle se lève des marches du grand escalier et entre dans le hall de la fac.
La voix chaude et ronde.
Le drame est à notre portée. Il faut savoir s'en saisir.
Elle se sent bien sur cette estrade. Elle l'invitera à déjeuner.
Cette petite cicatrice. Les yeux verts.
La vie d'artiste.
5 euros la veste. C'est OK.
L'homme à la besace entre dans le foyer des étudiants, s'appuie contre le mur qui jouxte l'amphithéâtre.
Le drame est donc notre liberté. C'est ainsi que « Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame »
L'homme glissa la main dans sa besace.
La déflagration eut lieu à 14H47 précises.