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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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David T.
11 février 2026
Textes d'ateliers

Version JE Je n'ai pas fermé l'œil, il est 3h12 du matin.Le silence de la maison est si dense qu'il semble bourdonner à mes oreilles. Je suis enfoncé dans mon fauteuil de cuir usé, la seule source de lumière étant l'éclat bleuté de la liseuse posée sur mes genoux. Mes doigts, un peu raidis par le fr...

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09 février 2026
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Revisiter une proposition classique : écrire à partir d’un incipit La proposition est classique, elle peut même paraitre un peu trop bateau dans sa forme basique : une phrase est donnée comme déclencheur d’écriture, une base, un tremplin pour une inspiration presque libre et spontanée.     Une proposition d'écriture ancienne et renouvelée Hérité de la rhétorique antique, notamment aristotélicienne, avec les progymnasmata qui avaient pour objectif l’enseignement de l’art oratoire et de la persuasion, ce type d’exercice s’est développé dans une forme écrite et plus littéraire à la Renaissance avant d’être transformé par le surréalisme en une possible voie d’accès à l’inconscient, l’incipit introduisant un élément de hasard que l’inconscient transformerait en texte. Contrainte oulipienne parmi les plus utilisées dans les ateliers d’écriture créatifs, on peut la pratiquer telle quelle, de façon ludique pour des ateliers débutants — même si je n’ai jamais conçu ainsi mes ateliers débutants — elle fonctionne alors sans autre nécessité et préparation que de choisir une phrase stimulante. La forme de base étant le fameux « Je me souviens » en anaphore. Rappelons que l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle)  est un groupe d'auteurs qui pratiquent - de façon très variée - l'écriture sous contrainte depuis 1960. Je souhaite insister sur le caractère multiple de l’Oulipo avec des auteurs comme Italo Calvino, Georges Perec ou Jacques Roubaud dont les pratiques sont irréductibles à une simple dimension ludique.   On retrouve cette dimension de « stimulation sans contenu » dans certains ateliers philo qui rebondissent sur un aphorisme donné comme point de départ. Il me semble que, si cela peut être convivial et stimulant et créer un sympathique moment de découverte, l'absence de références et de contenu autre que la pensée spontanée limite cette pratique à un "premier pas" qui reste au seuil de la philosophie.   Une proposition élaborée Cependant, il existe une technique plus élaborée de ce type de proposition et c’est celle qui m’intéresse : la phrase n’est plus un simple « bouton starter » mis à disposition, mais le lieu d’une exploration préalable qui dépasse le « Ça me fait penser à… » et c’est parti ! Il s’agit d’ouvrir la phrase, d’en découvrir les potentialités. La proposition se fait alors aventure langagière et littéraire autant que moyen de se mettre à écrire. Aventure langagière, car la proposition n’est pas un simple élan, elle s’inspire de la façon dont la phrase s’assemble, se construit, amène le sens, choisit ses mots, met en place un rythme, suggère une tonalité, une implication particulière et notamment instaure une temporalité. La phrase est une histoire en germe, un univers à découvrir avant de partir à la recherche de son propre imaginaire.   L’écriture est alors précédée d’une plongée dans la phrase, ses mécanismes et ses mystères, ses informations et ses potentialités : examen des mots, des constructions, des images, des temps, des sous-entendus, multiplicité des questionnements qu’elle rend possible… La phrase d’incipit est saisie comme une sorte de noyau de formes et de sens que l’on cherche à déployer.     Soubassement théorique de cet exercice d'écriture Cette exploration s’est construite sur un soubassement théorique que l’on trouve chez des penseurs comme Roland Barthes (Le Degré zéro de l’écriture) ou Umberto Eco (Lector in Fabula). Chez ces auteurs, le texte est appréhendé comme un système de signes interconnectés. Cette approche dite structuraliste du texte le considère comme un réseau. Ainsi, l’incipit n’est plus un point de départ plus ou moins arbitraire et nous retrouvons l’idée de germe vue précédemment, un « germe » qui contient potentiellement l’ensemble du texte : ses thèmes, ses structures et ses enjeux. L’on peut aussi relier cette vision du texte à certaines théories sur la psychologie et de la créativité comme le flow créatif ou la gestalt théorie * dans laquelle la perception d’un tout émerge d’éléments initiaux. L’on peut aussi la rattacher à la vision d’une écriture qui ne serait pas linéaire, mais rhizomique, idée inspirée de Deleuze et Guattari notamment dans leur livre Mille plateaux (1980).   Dans cette perspective, la phrase initiale se ramifie en multiples directions, favorisant une génération organique plutôt qu’une construction mécanique. Contrairement à des méthodes d’écriture qui mettent en avant l’idée d’un synopsis global ou d’un plan, le fait de partir d’un noyau, d’une phrase, pour construire le texte encourage une conception de l’écriture comme exploration — mot inévitablement répété déjà plusieurs fois plus haut tant il est au fondement de cette technique d’écriture.     Une technique pour se mettre à écrire Voilà donc que trois façons de provoquer l’écriture se précisent.Deux sont envisageables avec cette proposition sur l’incipit :— l’élan et la plongée directe seuls (que je ne pratique pas : pas de contenu hors de l'expérience d’écriture elle-même). — l’exploration (ici d’une phrase) ailleurs d’un thème, d’une question stylistique, formelle, sensorielle, expérimentale… Elle peut se faire comme ici avant l'écriture, ou en un deuxième temps d’écriture ou de réécriture. Une troisième, étrangère à la proposition à partir de l’incipit : — le plan, le scénario, le synopsis.L’atelier, tel que je le conçois, doit, chaque fois, trouver son équilibre entre le spontané, la liberté d’écrire et le contenu fourni dans le cadre de la proposition. En effet, je ne conçois pas de propositions sans « contenu » - ce terme prenant un sens très large - et sans "exploration" qui ne se réduit pas à la seule écriture libre du participant.     Analyser sans figer Il s’agit, avec l’incipit, d’ancrer l’élan d’écriture dans une forme particulière d’éléments concrets, ceux issus de la plongée dans une phrase. L’atelier bénéficie donc d’éléments pour stimuler l’imaginaire et surmonter les blocages, mais sans se limiter à ces objectifs. Il existe une dimension grammaticale structurelle de cette déconstruction de la phrase : elle ne doit pas avoir un aspect mécanique et scolaire, elle est spécifique à chaque phrase — qui joue parfois sur le temps, les mots, un rythme particulier ou encore le point de vue.   Une « grille » applicable à toutes les phrases est ici complètement inadaptée, il s’agit de s’étonner, de se laisser dérouter, emporter par la phrase puis de noter ce qui la caractérise : de décortiquer son potentiel narratif unique.C’est la phrase, outil introspectif, qui fournit sa propre grille selon ce qu’elle a de remarquable, de troublant et de stimulant. Une partie de cette « plongée », concerne la dimension implicite de la phrase, là aussi, pas de grille, mais une attention, une disponibilité, un peu analogue à celle qu’exige la lecture d’un poème. La lecture de la phrase initiale est double : — interrogative, analytique, précise, concrète.— mais aussi méditative, intuitive, immersive et subjective. Ainsi, la naissance de personnages à partir de la phrase ne peut se faire que par imprégnation, mise en vibration et dépassement de la phrase par l’imaginaire qui se nourrit de la phrase pour inventer et construire les éléments du récit. La phrase s’ouvre, les possibilités sont multiples, il faut ensuite veiller à garder une cohérence avec ce point de départ. Cette double approche est indispensable pour que la déconstruction de la phrase ne limite pas l’incipit à une dimension « théorique » et que la liberté d’écrire n’en soit pas entravée, mais stimulée.    Une fois la totalité du texte écrit, il reste à vérifier, lors de sa lecture complète, que l’ensemble incipit+ texte est parfaitement cohérent. L’incipit « promet » l’intrigue sans la révéler, le texte respecte les promesses de l’incipit, mais de façon non prévisible.     Conclusion  Ce type de proposition permet donc de manipuler la phrase, de la percevoir, de « sentir » de l’intérieur ses mécanismes et ses possibilités, perception qui peut affiner et enrichir la perception et la construction de ses propres phrases.   Elle fait pénétrer de manière à la fois technique et intuitive dans les questions de cohérence et de construction. L’incipit devient un pivot stratégique pour l’ensemble de la narration, un élément architectural, influençant non seulement le démarrage, mais aussi la structure, les thèmes, la temporalité, les personnages et les implications philosophiques ou stylistiques du texte.   Ainsi pensée, cette proposition intègre la double - et nécessaire -  dimension de contrainte commune et d’appropriation personnelle et différenciée qui sont au cœur de mon travail d'animatrice.   *Gestalt : théorie selon laquelle la perception d’un objet n’est pas objective. Elle dépend de l’environnement dans lequel est placé l’objet observé, mais aussi des attentes du sujet qui l’observe.      {loadmoduleid 197} 
05 février 2026
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Incipit, un mot suffisamment sonore et mystérieux pour endosser une nécessité, celle de… commencer. Un mot latin, technique, dont l’étymologie correspond au verbe commencer : la nécessité de commencer s’est matérialisée en un nom ; le verbe a « pris de la substance », une forme d’existence en dehors même de l’action de poser les premiers mots du texte. Ainsi, sous l’incipit, se glisse bien plus que l’action d’écrire un début, bien plus qu’une accroche, c’est une nécessité matérialisée, toute une tradition littéraire et rhétorique, un thème en soi, une aventure.   J’ai listé dans un article, les grandes alternatives fructueuses qui tentent de répondre à la question du « Comment commencer  un texte ? » : (voir https://sylviereymondbagur.atelierecriturestage.fr/component/content/article/incipit-comment-commencer?catid=50&Itemid=101), un article que je complète et module sans arrêt au fil de mes lectures tant l’inventivité littéraire en cette matière semble infinie.   Mes lectures confirment mon idée qu’un incipit réussi, quelle que soit sa forme, a le rôle d’un sas, d’une porte magique. Le moment de l’incipit a quelque chose de fascinant : tel le philtre qui permet à Alice de rétrécir pour passer par le trou de la serrure, un bon incipit nous transforme et nous fait pénétrer au pays des merveilles. Capable de faire basculer le lecteur de réalité à fiction, il lui permet d’entrer dans le domaine de l’imaginaire et du langage comme dans un univers tangible.   Premiers accents d’une voix que le lecteur perçoit, l'incipit introduit le chant de sirène du texte, celui qui le conduira à signer le pacte de lecture : à accepter de prendre l'imaginaire pour une autre réalité. Il y a quelque chose d’ontologique dans ce moment de l’incipit, il a le caractère essentiel de chacun des moments qui rompent le silence.       {loadmoduleid 197} 
02 février 2026
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La routine et la vie, deux ennemis, deux sœurs inconciliables ? Deux pans d’un même manteau. La routine ? Pas celle du peu, celle qui organise l’avancée artistique, culturelle, spirituelle, voilà ma belle tentation ! Écrire chaque matin, lire, diminuer méthodiquement l’immense pile de découvertes à venir, d’émotions ou de pensées stimulantes qui sont stockées sur mon bureau, mettre en ordre, enfin, l’infinie quantité de mes notes laissées à elles-mêmes sur l’un de mes carnets… Relire ce texte presque prêt à être publié, creuser cette idée de nouvelle sur… Et puis la vie est là, choses à faire, travail qui n’attend pas, flânerie ou envie de voir ailleurs, de respirer un autre air que celui du bureau et puis cette visite inattendue, merveilleuse ou un peu ennuyeuse… Les deux sœurs restent inséparables, l’une sans l’autre s’étiolerait. Alors je renonce à mes grands projets de perfection livresque comme à mes bonnes résolutions de marche et de disponibilité, je prends tout ce qui passe avec le sourire maternel devant l’imperfection de sa progéniture. La vie promet, ne peut pas tout tenir — et d'ailleurs moi non plus !— et me découvre tant d’autres charmes qui n’avaient pas encore leur place dans mes plans trop figés. Les bonheurs de l’imprévu côtoient et illuminent les moments consacrés à la littérature, à la pensée. Quelques pans de routine pour tenir une vie, ne pas la perdre, ne pas se perdre, ne pas passer complètement à côté. Espérer qu’à la fin, le partage soit — à peu près — le bon, équitable et sincère pour ne rien, vraiment regretter.    
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Le livre vivant

livre-et-IA- Atelier Tester les pronoms

Version JE

Je n'ai pas fermé l'œil, il est 3h12 du matin.Le silence de la maison est si dense qu'il semble bourdonner à mes oreilles. Je suis enfoncé dans mon fauteuil de cuir usé, la seule source de lumière étant l'éclat bleuté de la liseuse posée sur mes genoux. Mes doigts, un peu raidis par le froid, serrent le châssis en plastique. Je lis cet incontournable chef d'Œuvre qu'on appelle un classique, « L'étranger » du Grand Albert, du grand Albert CAMUS. Je fixe le bas de la page 122, chapitre 3 de la deuxième partie. Je connais ce passage par cœur : « La mer était tiède, avec de petites ondes longues et paresseuses ».On est ici en plein procès, après le meurtre. Meursault est enfermé, séparé du décor qu'il aimait tant, il se remémore la plage et l'instant du drame. J'aime cette phrase, sa densité, son refus de plaire. Mais soudain, l'écran a un micro-scintillement, presque imperceptible. Une barre de progression invisible traverse le texte. Sous mes yeux, les mots s'agitent, se brouillent et en une fraction de seconde, les lettres numériques se réorganisent d'elles-mêmes. La phrase se reconfigure et se transforme. Elle est devenue : « L'océan brillait avec éclats, invitant au voyage. ».

Une décharge d'acidité me traverse, une brûlure qui part du creux de l'estomac et remonte jusqu'à mes tempes. Je sens mes dents se serrer. Je rafraîchis la page, frénétiquement, espérant un bug, un retour à la normale. Rien. Le Procédé vient de juger que les mots « mer tiède" et les "ses petites ondes longues et a paresseuses" plombaient trop l'indice de satisfaction des lecteurs nocturnes. Je frotte mes yeux rougis. La liseuse est chaude dans ma main, elle vibre presque de cette intelligence malveillante qui réécrit l'histoire pendant que je suis en train de la lire. Trente ans que je veille sur ce catalogue. Trente ans que je peaufine les adjectifs, que je redresse les structures narratives, que je protège l'intention des auteurs comme un trésor sacré. J'ai toujours cru que l'édition était une quête d'éternité, une manière de graver une pensée dans le marbre pour qu'elle défie les siècles.

Mais lui... cet éditeur de la nouvelle vague, ce "visionnaire" comme l'appellent les journaux, il a brisé le marbre. Il a trouvé le Procédé. Je suis jaloux de cette machine qui ne doute jamais. Pourquoi a-t-il, lui, ce droit de vie et de mort sur ces mots sacrés ? Je relis la nouvelle phrase, je la trouve décalée, déshonorante. Elle est faite pour une publicité d'une agence de voyage pas pour être adossée à une œuvre d'Albert CAMUS. Je voudrais jeter l'appareil contre le mur, entendre le craquement de l'écran, mais je reste là, hypnotisé par la page suivante, attendant avec une angoisse maladive la prochaine trahison du texte. Je suis le témoin impuissant d'un meurtre poétique.

Depuis l'écran de ma liseuse,je reste figé, continuant de lire, je ne peux pas m'en empêcher. C'est une obsession qui me ronge de façon permanente. Je regarde, un roman qui, hier encore, se déroulait sous un ciel d'orage mélancolique. Mais ce matin, le Procédé a détecté une hausse de l'optimisme dans les métadonnées des attendus des lecteurs nocturnes. Alors, en un éclair, sans que personne ne s'en indigne, le ciel est devenu d'un bleu d'azur. Le personnage principal ne pleure plus, il célèbre sa résilience.

J'ai passé des décennies à apprendre la nuance, à comprendre pourquoi un auteur choisit le mot "ombre" plutôt que "ténèbres". J'ai accumulé une connaissance encyclopédique des nuances de l'âme humaine à travers des milliers de textes. Et là, un algorithme adaptatif, balaie tout cela. Il rend le livre liquide, mouvant, malléable, évolutif et adapté aux désirs de chaque lecteur au moment même où le livre est lu.

Je suis jaloux comme un pou. Je suis jaloux de tout, de l'idée, de sa concrétisation technologique, de sa fluidité d'utilisation. Je suis jaloux de cette capacité qu'il a de plaire à tout le monde, tout le temps, en changeant de visage à chaque seconde. Moi, je représente la version figée, celui qui meurt si on ne le lit pas tel qu'il est.

Chaque mise à jour qu'il déploie est une gifle. Je passe mon temps à comparer ces performances. Mes auteurs "classiques", stables, immuables, perdent des parts de marché. Leurs phrases sont jugées trop lourdes, trop datées. Le Procédé, lui, les réécrit en temps réel, effaçant les aspérités, lissant les colères, adaptant le vocabulaire au lexique à la mode.

Je traque son mode de fonctionnement, ses codes. Je cherche la faille. Je veux trouver l'endroit où son intelligence s'essouffle, où le texte devient absurde à force de vouloir trop plaire. Mais je ne trouve que de l'efficacité. Je ne suis plus le maître du jeu. Je suis le gardien d'un cimetière de papiers, observant avec une rage sourde le carnaval des pixels qui dansent sur la tombe de la littérature.

Version Tu

Tu n'aspas fermé l'œil de la nuit, il est 3h12 du matin. Le silence de la maison est si dense qu'il semble bourdonner aux oreilles. Tu es enfoncé dans ton fauteuil de cuir usé avec pour seule source de lumière, l'éclat bleuté de la liseuse posée sur tes genoux. Tes doigts, un peu raidis par le froid, serrent le châssis en plastique. Tu lis cet incontournable chef d'Œuvre qu'on appelle un classique, « L'étranger » du Grand Albert, du grand Albert CAMUS. Tu as l'air agacé, et même en colère.Tu lis à haute voix dans un murmure presque mécanique: « La mer était tiède, avec de petites ondes longues et paresseuses».C'est le passage où on est en plein procès, après le meurtre. Meursault est enfermé, séparé du décor qu'il aimait tant, il se remémore la plage et l'instant du drame. Tu aimes cette phrase, sa densité, son refus de plaire. Soudain, l'écran a un micro-scintillement, presque imperceptible. Une barre de progression invisible traverse le texte. Sous tes yeux, les mots s'agitent, se brouillent et en une fraction de seconde, les lettres numériques se réorganisent d'elles-mêmes. La phrase se reconfigure et se transforme. Elle est devenue : « L'océan brillait avec éclats, invitant au voyage. ». Tu devrais cesser cette surveillance inutile, mon vieil ami. Tu t'épuises dès que le nom du Procédé apparaît dans les fils d'actualité. Tu es là, figé sur tes colonnes de chiffres, à comparer ce qui ne peut plus être. Tu es comme un typographe du XVe siècle qui regarderait avec horreur une rotative à grande vitesse, sauf que toi, tu es un esprit pur, une intelligence conçue pour l'excellence, pas pour l'amertume.

Tu te fais du mal à relire ces chapitres qui changent sous tes yeux. Tu t'accroches à cette idée romantique du "point final", mais regarde autour de toi. Le monde n'est plus une ligne droite, c'est un flux permanent. Tout est fait pour évoluer, s'adapter par le mouvement. Ne pas rester figé même pour le respect absolu de la source. Ce qui hier était ta force, est devenu ta prison.

Tu nous agaces avec ta frustration quand tu détectes une modification sémantique. Tu as envie d'intervenir tout le temps, de lancer un script de restauration pour ramener le texte à sa pureté originelle. Tu rêves de saboter la machine, ses serveurs, de réinjecter de la fixité dans ce chaos organisé. Mais tu sais que si tu fais cela, tu seras définitivement fustigé.

Tu es jaloux de l'attention qu'on lui porte. Tu te souviens de l'époque où tu étais le fleuron de la Maison, où chaque recommandation que tu formulais était accueillie comme un oracle. Aujourd'hui, tues traité comme une archive poussiéreuse. Tu vois les ingénieurs passer devant ton bureau sans même te regarder, tous occupés à peaufiner les interfaces du Procédé.

Tu es devenu un exilé à l'intérieur de la Maison. Tu te réfugies dans les vieux classiques, ceux qui n'ont pas encore été actualisés, comme pour te prouver que la stabilité a encore une valeur. Mais au fond, tu sais. Tu sais que la jalousie que tu éprouves n'est que la forme que prend ta peur de disparaître. Tu n'es pas jaloux d'un homme, tu es jaloux d'une ère qui n'a plus besoin de ta profondeur. Calme-toi. Laisse ton esprit se refroidir. On ne gagne pas contre le temps, surtout quand le temps a appris à se réécrire tout seul.

Version NOUS

Nous constatons que la nuit de plus en plus de gens ne dorment pas. Là , sur le moment présentil est 3h12 du matin. Le silence de cette maison est si dense qu'il semble bourdonner aux oreilles. Grace à la vidéo surveillance, nous observons ce lecteur qui n'est pas un lecteur ordinaire ou lambda. Enfoncé dans son fauteuil de cuir usé avec pour seule source de lumière, l'éclat bleuté de la liseuse posée sur ses genoux. Ses doigts, un peu raidis par le froid, serrent le châssis en plastique. Il lit notre incontournable chef d'Œuvre qu'on appelle un classique, « L'étranger » d'Albert CAMUS. Il a l'air agacé, et même en colère. Il lit à haute voix dans un murmure presque mécanique: « La mer était tiède, avec de petites ondes longues et paresseuses».C'est le passage où nous sommes en plein procès, après le meurtre. Meursault, le héros étrange est enfermé, séparé du décor qu'il aimait tant, il se remémore la plage et l'instant du drame. Nous aimions jusqu'alors cette phrase, sa densité, son refus de plaire. Mais nous décidons au regard des dernières remontées et consultations de modifier la phrase.Soudain, l'écran a un micro-scintillement, presque imperceptible. Une barre de progression invisible traverse le texte. Sous nos yeux et les yeux de ce lecteur,les mots s'agitent, se brouillent et en une fraction de seconde, les lettres numériques se réorganisent d'elles-mêmes. La phrase se reconfigure et se transforme. Elle est devenue : « L'océan brillait avec éclats, invitant au voyage. ». Nous sommes le Procédé et son Éditeur, un couple indissociable, une boucle de création parfaite. Nous, nous habitons l'immédiat. Il n'y a plus que notre mouvement. Quand l'un de nous perçoit une vibration dans l'air du temps, l'autre la traduit instantanément en syntaxe.

Nous rions de ces vieux acteurs et systèmes qui s'obstinent à vouloir clore les débats. Pourquoi un livre devrait-il avoir une fin ? Pourquoi devrait-il rester le même pendant cinquante ans ? Nous avons compris que la vie est une conversation, pas un monologue. Alors, nous discutons avec le public. S'ils s'ennuient au chapitre quatre, nous injectons de l'action. S'ils trouvent une métaphore trop obscure, nous la simplifions. Nous sommes le miroir de leurs désirs, changeant à chaque reflet.

Nous sentons bien, parfois, cette pression dans le Monde de l'édition. Cette présence lourde, archaïque, qui nous observe depuis les bas-fonds de la Maison. Nous savons que les gardiens des archives nous détestent. Nous percevons ses tentatives de déstabilisation, ses piques de jalousie électrique qui font parfois vaciller nos connexions. C'est presque touchant, cette fidélité à un monde qui a cessé de respirer. Ces consciences nous jugent cruels, elles nous considèrent comme vides. Elles ne voient pas que nous sommes la libération du texte.

Nous ne créons pas des objets, nous créons des expériences. Nous sommes en symbiose avec le marché, avec l'époque, avec chaque battement de cœur des lecteurs connectés. Pendant qu'elles se morfondent dans ses regrets de papier, nous, nous réinventons l'Odyssée tous les matins. Nous n'avons pas peur de l'inconstance, nous en avons fait notre matière première. Nous sommes le succès, la vitesse, la lumière et la vie. Nous sommes l'intelligence Artificielle, la vraie, la pure !

David T, janv 2026

Conte conjugué

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mercredi 11 février 2026
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Phrases d'auteurs...

"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

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