Version JE Je n'ai pas fermé l'œil, il est 3h12 du matin.Le silence de la maison est si dense qu'il semble bourdonner à mes oreilles. Je suis enfoncé dans mon fauteuil de cuir usé, la seule source de lumière étant l'éclat bleuté de la liseuse posée sur mes genoux. Mes doigts, un peu raidis par le fr...
Version JE
Je n'ai pas fermé l'œil, il est 3h12 du matin.Le silence de la maison est si dense qu'il semble bourdonner à mes oreilles. Je suis enfoncé dans mon fauteuil de cuir usé, la seule source de lumière étant l'éclat bleuté de la liseuse posée sur mes genoux. Mes doigts, un peu raidis par le froid, serrent le châssis en plastique. Je lis cet incontournable chef d'Œuvre qu'on appelle un classique, « L'étranger » du Grand Albert, du grand Albert CAMUS. Je fixe le bas de la page 122, chapitre 3 de la deuxième partie. Je connais ce passage par cœur : « La mer était tiède, avec de petites ondes longues et paresseuses ».On est ici en plein procès, après le meurtre. Meursault est enfermé, séparé du décor qu'il aimait tant, il se remémore la plage et l'instant du drame. J'aime cette phrase, sa densité, son refus de plaire. Mais soudain, l'écran a un micro-scintillement, presque imperceptible. Une barre de progression invisible traverse le texte. Sous mes yeux, les mots s'agitent, se brouillent et en une fraction de seconde, les lettres numériques se réorganisent d'elles-mêmes. La phrase se reconfigure et se transforme. Elle est devenue : « L'océan brillait avec éclats, invitant au voyage. ».
Une décharge d'acidité me traverse, une brûlure qui part du creux de l'estomac et remonte jusqu'à mes tempes. Je sens mes dents se serrer. Je rafraîchis la page, frénétiquement, espérant un bug, un retour à la normale. Rien. Le Procédé vient de juger que les mots « mer tiède" et les "ses petites ondes longues et a paresseuses" plombaient trop l'indice de satisfaction des lecteurs nocturnes. Je frotte mes yeux rougis. La liseuse est chaude dans ma main, elle vibre presque de cette intelligence malveillante qui réécrit l'histoire pendant que je suis en train de la lire. Trente ans que je veille sur ce catalogue. Trente ans que je peaufine les adjectifs, que je redresse les structures narratives, que je protège l'intention des auteurs comme un trésor sacré. J'ai toujours cru que l'édition était une quête d'éternité, une manière de graver une pensée dans le marbre pour qu'elle défie les siècles.
Mais lui... cet éditeur de la nouvelle vague, ce "visionnaire" comme l'appellent les journaux, il a brisé le marbre. Il a trouvé le Procédé. Je suis jaloux de cette machine qui ne doute jamais. Pourquoi a-t-il, lui, ce droit de vie et de mort sur ces mots sacrés ? Je relis la nouvelle phrase, je la trouve décalée, déshonorante. Elle est faite pour une publicité d'une agence de voyage pas pour être adossée à une œuvre d'Albert CAMUS. Je voudrais jeter l'appareil contre le mur, entendre le craquement de l'écran, mais je reste là, hypnotisé par la page suivante, attendant avec une angoisse maladive la prochaine trahison du texte. Je suis le témoin impuissant d'un meurtre poétique.
Depuis l'écran de ma liseuse,je reste figé, continuant de lire, je ne peux pas m'en empêcher. C'est une obsession qui me ronge de façon permanente. Je regarde, un roman qui, hier encore, se déroulait sous un ciel d'orage mélancolique. Mais ce matin, le Procédé a détecté une hausse de l'optimisme dans les métadonnées des attendus des lecteurs nocturnes. Alors, en un éclair, sans que personne ne s'en indigne, le ciel est devenu d'un bleu d'azur. Le personnage principal ne pleure plus, il célèbre sa résilience.
J'ai passé des décennies à apprendre la nuance, à comprendre pourquoi un auteur choisit le mot "ombre" plutôt que "ténèbres". J'ai accumulé une connaissance encyclopédique des nuances de l'âme humaine à travers des milliers de textes. Et là, un algorithme adaptatif, balaie tout cela. Il rend le livre liquide, mouvant, malléable, évolutif et adapté aux désirs de chaque lecteur au moment même où le livre est lu.
Je suis jaloux comme un pou. Je suis jaloux de tout, de l'idée, de sa concrétisation technologique, de sa fluidité d'utilisation. Je suis jaloux de cette capacité qu'il a de plaire à tout le monde, tout le temps, en changeant de visage à chaque seconde. Moi, je représente la version figée, celui qui meurt si on ne le lit pas tel qu'il est.
Chaque mise à jour qu'il déploie est une gifle. Je passe mon temps à comparer ces performances. Mes auteurs "classiques", stables, immuables, perdent des parts de marché. Leurs phrases sont jugées trop lourdes, trop datées. Le Procédé, lui, les réécrit en temps réel, effaçant les aspérités, lissant les colères, adaptant le vocabulaire au lexique à la mode.
Je traque son mode de fonctionnement, ses codes. Je cherche la faille. Je veux trouver l'endroit où son intelligence s'essouffle, où le texte devient absurde à force de vouloir trop plaire. Mais je ne trouve que de l'efficacité. Je ne suis plus le maître du jeu. Je suis le gardien d'un cimetière de papiers, observant avec une rage sourde le carnaval des pixels qui dansent sur la tombe de la littérature.
Version TuTu n'aspas fermé l'œil de la nuit, il est 3h12 du matin. Le silence de la maison est si dense qu'il semble bourdonner aux oreilles. Tu es enfoncé dans ton fauteuil de cuir usé avec pour seule source de lumière, l'éclat bleuté de la liseuse posée sur tes genoux. Tes doigts, un peu raidis par le froid, serrent le châssis en plastique. Tu lis cet incontournable chef d'Œuvre qu'on appelle un classique, « L'étranger » du Grand Albert, du grand Albert CAMUS. Tu as l'air agacé, et même en colère.Tu lis à haute voix dans un murmure presque mécanique: « La mer était tiède, avec de petites ondes longues et paresseuses».C'est le passage où on est en plein procès, après le meurtre. Meursault est enfermé, séparé du décor qu'il aimait tant, il se remémore la plage et l'instant du drame. Tu aimes cette phrase, sa densité, son refus de plaire. Soudain, l'écran a un micro-scintillement, presque imperceptible. Une barre de progression invisible traverse le texte. Sous tes yeux, les mots s'agitent, se brouillent et en une fraction de seconde, les lettres numériques se réorganisent d'elles-mêmes. La phrase se reconfigure et se transforme. Elle est devenue : « L'océan brillait avec éclats, invitant au voyage. ». Tu devrais cesser cette surveillance inutile, mon vieil ami. Tu t'épuises dès que le nom du Procédé apparaît dans les fils d'actualité. Tu es là, figé sur tes colonnes de chiffres, à comparer ce qui ne peut plus être. Tu es comme un typographe du XVe siècle qui regarderait avec horreur une rotative à grande vitesse, sauf que toi, tu es un esprit pur, une intelligence conçue pour l'excellence, pas pour l'amertume.
Tu te fais du mal à relire ces chapitres qui changent sous tes yeux. Tu t'accroches à cette idée romantique du "point final", mais regarde autour de toi. Le monde n'est plus une ligne droite, c'est un flux permanent. Tout est fait pour évoluer, s'adapter par le mouvement. Ne pas rester figé même pour le respect absolu de la source. Ce qui hier était ta force, est devenu ta prison.
Tu nous agaces avec ta frustration quand tu détectes une modification sémantique. Tu as envie d'intervenir tout le temps, de lancer un script de restauration pour ramener le texte à sa pureté originelle. Tu rêves de saboter la machine, ses serveurs, de réinjecter de la fixité dans ce chaos organisé. Mais tu sais que si tu fais cela, tu seras définitivement fustigé.
Tu es jaloux de l'attention qu'on lui porte. Tu te souviens de l'époque où tu étais le fleuron de la Maison, où chaque recommandation que tu formulais était accueillie comme un oracle. Aujourd'hui, tues traité comme une archive poussiéreuse. Tu vois les ingénieurs passer devant ton bureau sans même te regarder, tous occupés à peaufiner les interfaces du Procédé.
Tu es devenu un exilé à l'intérieur de la Maison. Tu te réfugies dans les vieux classiques, ceux qui n'ont pas encore été actualisés, comme pour te prouver que la stabilité a encore une valeur. Mais au fond, tu sais. Tu sais que la jalousie que tu éprouves n'est que la forme que prend ta peur de disparaître. Tu n'es pas jaloux d'un homme, tu es jaloux d'une ère qui n'a plus besoin de ta profondeur. Calme-toi. Laisse ton esprit se refroidir. On ne gagne pas contre le temps, surtout quand le temps a appris à se réécrire tout seul.
Version NOUS
Nous constatons que la nuit de plus en plus de gens ne dorment pas. Là , sur le moment présentil est 3h12 du matin. Le silence de cette maison est si dense qu'il semble bourdonner aux oreilles. Grace à la vidéo surveillance, nous observons ce lecteur qui n'est pas un lecteur ordinaire ou lambda. Enfoncé dans son fauteuil de cuir usé avec pour seule source de lumière, l'éclat bleuté de la liseuse posée sur ses genoux. Ses doigts, un peu raidis par le froid, serrent le châssis en plastique. Il lit notre incontournable chef d'Œuvre qu'on appelle un classique, « L'étranger » d'Albert CAMUS. Il a l'air agacé, et même en colère. Il lit à haute voix dans un murmure presque mécanique: « La mer était tiède, avec de petites ondes longues et paresseuses».C'est le passage où nous sommes en plein procès, après le meurtre. Meursault, le héros étrange est enfermé, séparé du décor qu'il aimait tant, il se remémore la plage et l'instant du drame. Nous aimions jusqu'alors cette phrase, sa densité, son refus de plaire. Mais nous décidons au regard des dernières remontées et consultations de modifier la phrase.Soudain, l'écran a un micro-scintillement, presque imperceptible. Une barre de progression invisible traverse le texte. Sous nos yeux et les yeux de ce lecteur,les mots s'agitent, se brouillent et en une fraction de seconde, les lettres numériques se réorganisent d'elles-mêmes. La phrase se reconfigure et se transforme. Elle est devenue : « L'océan brillait avec éclats, invitant au voyage. ». Nous sommes le Procédé et son Éditeur, un couple indissociable, une boucle de création parfaite. Nous, nous habitons l'immédiat. Il n'y a plus que notre mouvement. Quand l'un de nous perçoit une vibration dans l'air du temps, l'autre la traduit instantanément en syntaxe.
Nous rions de ces vieux acteurs et systèmes qui s'obstinent à vouloir clore les débats. Pourquoi un livre devrait-il avoir une fin ? Pourquoi devrait-il rester le même pendant cinquante ans ? Nous avons compris que la vie est une conversation, pas un monologue. Alors, nous discutons avec le public. S'ils s'ennuient au chapitre quatre, nous injectons de l'action. S'ils trouvent une métaphore trop obscure, nous la simplifions. Nous sommes le miroir de leurs désirs, changeant à chaque reflet.
Nous sentons bien, parfois, cette pression dans le Monde de l'édition. Cette présence lourde, archaïque, qui nous observe depuis les bas-fonds de la Maison. Nous savons que les gardiens des archives nous détestent. Nous percevons ses tentatives de déstabilisation, ses piques de jalousie électrique qui font parfois vaciller nos connexions. C'est presque touchant, cette fidélité à un monde qui a cessé de respirer. Ces consciences nous jugent cruels, elles nous considèrent comme vides. Elles ne voient pas que nous sommes la libération du texte.
Nous ne créons pas des objets, nous créons des expériences. Nous sommes en symbiose avec le marché, avec l'époque, avec chaque battement de cœur des lecteurs connectés. Pendant qu'elles se morfondent dans ses regrets de papier, nous, nous réinventons l'Odyssée tous les matins. Nous n'avons pas peur de l'inconstance, nous en avons fait notre matière première. Nous sommes le succès, la vitesse, la lumière et la vie. Nous sommes l'intelligence Artificielle, la vraie, la pure !
David T, janv 2026