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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Solène J.
31 mai 2026
Textes d'ateliers

1 À la gare, les choses lui semblèrent soudainement précipitées. Le cours des événements s'était-il accéléré par une raison juste ou s'était-il seulement laissé emporter par le fantasme d'une fuite ?L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offri...

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10 mai 2026
Quel voyage, tout en sensibilité ! L'impression d'y être, de ressentir les sensations ,les...
Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!

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31 mai 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure se frayant dans la masse des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante  des chants de la forêt.        
06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Crème de jour

Atelier visages Atelier Visages

L'imbécile, l'idiote, j'avais dit, 25 ans maximum, c'est précis, c'est net, et déjà comme ça, d'habitude, on se retrouve avec toutes celles qui ont moins de 25 ans, toutes celles qui pensent faire moins de 25 ans, celles qui croient qu'on pense qu'elles font de moins de 25 ans, celles qui aimeraient croire qu'elles ont 25 ans et celles qui pensent faire 35 ans mais qu'avec une bonne crème, ça pourrait passer.

Mais non, il faut qu'elle publie l'annonce dans ces termes :

« Pour tournage d'un long métrage, recherche « jeunes femmes » pour figuration. Nécessité d'être disponible tous les week-ends de janvier. »

Voilà, avec ces approximations, maintenant, on va devoir assister au défilé de la moitié de la gente féminine de la ville. Je ne sais pas pourquoi je supporte encore cette assistante, Mon assistante. 30 ans qu'on travaille ensemble. 30 ans que je dois subir ses à-peu-près, ses « oh désolée, j'avais pas compris », 30 ans que je la vois se consumer, se flétrir.

Moi, j'ai mon âge, je sais. Mais elle, elle a son âge bien tassé, comme ses whiskys. Elle a des rides partout où c'est possible d'en avoir, sur le front, au coin des lèvres, au bas des joues, dans le cou, même derrière les oreilles, des oreilles qui pendent à cause des boucles qu'elle a portées quand elle était jeune, des boucles lourdes comme des nostalgies, elle a le teint alerte de la clope, des soirées joyeuses et des matins brumeux, ses lèvres ont le goût de tous les baisers donnés, pris, volés, crachés et oubliés, des lèvres amères des mensonges qu'on est bien obligé de faire si on veut vivre, des lèvres à sourire parfois, elle a un front bas porteur des soucis de tous les jours, et des cernes qui montrent ce que vivre veut dire. Ses âmes sombres, elle les porte sur ses paupières, et ses cheveux mentent comme ils peuvent en gris teintés noir. Elle a la voix des alcools festifs ou tragiques, le timbre rauque des années perdues. Elle n'a pas le visage de sa pseudo-insouciance.

— Oh, jeune femme ou 25 ans, ça veut dire la même chose, elle me répond.

Non, ce n'est pas la même chose. Le hall est plein, il déborde. Des yeux par centaines qui me fixent, des bouches qui se taisent ou qui murmurent dans l'oreille des copines, des oreilles qui essaient d'entendre les consignes que je leur donne.

— Bon, vous passerez les unes derrière les autres, vous tenez le panneau avec le numéro qu'on vous a donné devant vous, bien droit, quand vous êtes devant ma table, vous vous tournez bien face à moi, vous gardez le visage neutre, pas de sourire, pas d'expression particulière, rien, neutre complètement. Pas la peine de rester dix minutes, vous vous tournez vers moi, vous restez trois secondes et hop, vous repartez. Vous attendrez dans le hall numéro deux pour savoir qui on retient.

Je vais devoir faire ce casting jusqu'à pas d'heure avec cette foule.

— Il me faut de la variété, a dit la réalisatrice. Je veux des femmes qui fassent femmes mais pas plus.

Et je me débrouille avec ça.

Je suis assise à ma table, stylo à la main, mon carnet posé à plat. J'ai un petit appareil-photo à côté de moi. Je respire à fond.

Je noterai le numéro de celles que je présélectionne, vaste liste de photomatons en chair et en os, de ces pâles figures toutes plus envieuses les unes que les autres de cette gloire imaginée qui allume leur regard. Moi, je m'en fous. Je vais être assise, là, à les regarder passer, je leur dirai d'avancer, je noterai quelques numéros, et je m'ennuierai attentivement et professionnellement.

Top chrono. C'est parti.

— Envoie le troupeau.

Et elles défilent.

Quelques anonymes, visages platitude, pas de reliefs, verdict page blanche, une avec beaux yeux clairs, petite cicatrice au coin de la paupière, intéressant, je note le numéro, celle-là, une légère dissymétrie du regard, son sourcil gauche est bombé, elle a juste ce qu'il faut d'étrangeté, je note, ensuite une série de lèvres pulpeuses sculptées au botox, une avec veinules atténuées à la crème au thé vert et germe de blé, quelques cous distendus et retendus par électrostimulations.

« Jeunes femmes », tu parles !

La numéro 53, les pommettes sont marquées, les joues un peu creuses, mais le pli du nez n'est pas trop ombré, le front large, elle pourra être une des intellos de la scène de la fac. Je passe quelques numéros sans surface.

Je deviens scanner, je deviens caméra, mon ironie s'est envolée, mon amertume feinte se défait, je suis peintre, je suis absorbée.

J'examine les yeux amandes, les yeux ronds, verts, l'iris en étoile, du bleu en étincelle, les pommettes pommes, les pommettes paumées, peau noire, blanche, rose, terre de sienne, ces fines rides, étoiles, le menton qui s'étonne, celui qui fuit, celui qui dit qu'il est là et « prends garde à toi », chevelure océan, tempête ou lagon, mèches épi blé-feuilles mortes d'enfance, ou gris précoce et bleu nuit pour le hasard.

Passent quelques numéros de rétinol spécialité sérum, des fronts de toxine botulique, ces visages qui essaient de ne pas se reconnaitre dans leurs miroirs, des coiffures qui essaient le balayage blond-roux pour balayer les inquiétudes, des addicts de toute la panoplie publicitaire des littératures magasinière soi-disant féminines, des charmes de patte d'oie qui se voilent la face sous les crèmes de jour, de nuit et d'illusion.

Mais pour le tournage, moi, il me faut des jeunesses de taches de rousseur, des lèvres qui embrassent comme on colle des timbres, des innocences qui se dévoilent en nez un peu trop longs, des oreilles décollées qui se cachent sous des mèches habilement voilées de brushing timide, des profils tout en angle qui prennent l'ombre comme on lacère la peau, des rondeurs de joues, franches, qui éclatent de lumière et de santé, des beautés, des mochetés, mais aussi des visages qui hésitent, des visages qui s'anonyment pour faire le décor du fond,

Casting des yeux : celle-là, des yeux qui disent je m'en fous, elle, des yeux de tous les jours, celle-ci des cils qui te repoussent loin de son âme, une autre, sourcils taureau et corrida, celle-là des yeux « Mon dieu je plonge » et ici la petite, des yeux qui vous prennent par le cœur, ok pour le premier rang.

Je note des numéros, j'en passe d'autres. Elles défilent, se tournent vers moi, visage neutre, certaines ne peuvent s'empêcher de sourire, dommage, je les laisse et délaisse.

Premier tour terminé.

Elles sont toutes dans le hall numéro 2. Elles attendent.

Je vais prendre un peu d'air.

Mon assistante lance les consignes du deuxième round :

— Celles dont je vais dire le numéro feront un deuxième passage devant la casteuse. Cette fois vous sourirez, vous ferez un tour sur vous-même et vous repartez. Compris ?

Je suis revenue à ma chaise. Mon carnet. Stylo en main. Appareil photo au cas où.

Deuxième défilé. Je les connais désormais, je les reconnais, chacune.

Chaque visage m'est déjà familier, la petite verrue du 47, le léger décalage de la bouche numéro 123 , les visages n'ont pas de symétrie, c'est en cela qu'ils sont particuliers et reconnaissables.

Je raye, je garde, impair et manque. J'aurai bientôt mon numerus clausus de figurantes, disponibles chaque week-end de janvier.

Et dans cette masse dessinée, le miracle a lieu. Ce miracle indépendant du casting, ou du moins qui n'en est pas la finalité. Un visage qui me touche, qui m'émeut. Je fais une collection secrète et personnelle. Lors des castings, parfois, ce visage particulier, ce visage qui a « quelque chose ». Alors je le prends en photo, je dis que c'est pour un book, au cas où, jamais ils ou elles ne refusent de se laisser photographier, trop heureux d'être élus. Je prends la photo et je garde pour moi, mon album personnel des visages du monde, de mon monde.

Cette fois, elle n'est pas jolie, elle a des sourcils épais, pas bien égalisés, le droit tombe même légèrement sur l'extérieur, ce qui donne une expression de lassitude, les yeux marrons évidemment, le nez mange un peu le visage, sans être pour autant trop long ou trop large, non, c'est sa banalité qui le rend trop perceptible, la bouche a cette particularité de sourire en baissant les commissures et non en les remontant comme chez la plupart des personnes, cela accentue la fossette du menton, petite ligne abricot ; le cou est gracieux, étonnamment fin sous ce visage quelconque, il est souligné par les cheveux lisses qui glissent autour de lui, des cheveux lisses qui parviennent tout de même à être ébouriffés, sans tenue, un décoiffage de petit matin ou de jour de grand vent, de femme pressée de prendre son bus, d'aller chercher les enfants à l'école, de ne pas être en retard au travail.

Voilà, c'est ça, je pressens ce qui me trouble, c'est la banalité de ce visage, sans beauté particulière, sans charisme, mais qui dit qu'il est là, qu'il vit, qu'il existe, que la vie n'est pas simple mais qu'on ne peut pas se plaindre, qu'on a des rêves à portée de main, sans trop de prétention, être figurante dans un film de cinéma, et qu'on se tient devant une table, un numéro à la main et qu'on sourit à une femme au visage fatigué qui fait le casting.

Et je comprends ma fascination, cette femme sans beauté est belle.

— Je peux vous prendre en photo ? C'est pour un book au cas où.

— Non, dit-elle doucement. Moi, je suis venue juste comme ça, pour voir.

Jean-François 



Pour en savoir plus sur cet auteur

La tentation d'Albertine
Concours de nouvelles

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Commentaires 4

Invité - Nifenecker le mercredi 6 novembre 2024 11:09

Comme il est méchant et tendre ce texte....on y voit bien la peur de vieillir le souci de l apparence , et derrière elle la vie ...et l etre qui s echappent.
Dur d etre femme!

Comme il est méchant et tendre ce texte....on y voit bien la peur de vieillir le souci de l apparence , et derrière elle la vie ...et l etre qui s echappent. Dur d etre femme!
Invité - Jean Francois le mardi 5 novembre 2024 11:15

Merci beaucoup

Merci beaucoup
Invité - Cécile le lundi 4 novembre 2024 16:40

quel plaisir ce texte ! le lire après l'avoir écouté... fin, subtile, tendre.
Merci Jean-François.

quel plaisir ce texte ! le lire après l'avoir écouté... fin, subtile, tendre. Merci Jean-François.
Invité - Florence Roussin le lundi 4 novembre 2024 12:40

Quelle chute magnifique ! La cadence le rythme les nuances les silences tout y est pour offrir à la lectrice que je suis une sensation délicieuse sur le palais des mots. Merci

Quelle chute magnifique ! La cadence le rythme les nuances les silences tout y est pour offrir à la lectrice que je suis une sensation délicieuse sur le palais des mots. Merci
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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

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