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Anne-Marie Dufes
09 juin 2024
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      Après cette soirée, il lui restait un goût de tourbe dans la bouche. Tout avait commencé par le cri, un cri qui déchirait la solitude en deux et torpillait la nuit. L'eau de la mère s'était ouverte, l'enfant était né. La vie est une lumière où accoster.      ...

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​SUR LE QUAI

Texte d'atelier d'écriture sur le visage Atelier Écrire le visage

« Le visage est une évidence qui témoigne d'autre chose, il excède sa forme, (…) le visage est une énigme mais pas un secret. » Emmanuel Lévinas

Le glacier rue Saint Louis en l'ile fait toujours fureur. Je remonte la queue en me disant qu'ils vont se régaler, les visages pétillants anticipent déjà le plaisir de la dégustation. J'entraperçois une langue qui lèche une lippe gourmande, saisis les bribes d'une controverse âprement ponctuée de hochements de tête sur le velouté du parfum pêche ou le capiteux du parfum gianduja. Je souris, on me sourit en retour, petite complicité fugace de gourmands.

Je file prendre le bus. Il fait bon, Jules ne revient que demain. Après la semaine éreintante que nous venons de traverser, il a fui, déserté, moi pas, besoin de respirer la ville, d'en humer à petites gorgées la trépidation.

Je débouche sur le quai, en contrebas quelques corps alanguis prennent le soleil, coiffés de chapeaux à bords larges ou de bobs aux tons vifs, une prairie bigarrée vue de dessus. J'aime ce Paris transfiguré.

Le bus est en vue, je hâte le pas, bouscule dans mon élan une chevelure rousse, foisonnante, j'entends un cri rageur que je feins d'ignorer. Le 43 arrive…trop tard, il repart. Plus de place sur les petites chaises en plastique bleu, je me cale contre un montant. Face à moi un visage démesuré vante les exploits d'une crème miracle, visage de sable, lisse comme une dune ombrée, visage de poupée. Un visage surface qu'aucun souffle n'anime mais qui nous invite pourtant à nous refigurer pour effacer le dépôt des scories quotidiennes. Sur un siège, une vieille femme usée, la main sur son caddie, le dos vouté. Si je devais la dessiner, j'esquisserais son portrait à grands traits incisifs, une gravure dont seuls les noirs ressortiraient, comme ces rides qui lui chevauchent le visage, griffent ses joues creusées, cernent ses lèvres fanées, charrue du temps dont l'encre trace des sillons indélébiles mais qui n'en atténuent pas la douceur. Je pense à Giacometti dans son incapacité à saisir la forme, qui multiplie les lignes pour tenter de la cerner, pour l'empêcher de fuir. Un visage résille qui trahit les combats intérieurs, les défaites peut être. Un visage souffrant. Terrible reflet à venir, terrible partage du souvenir des absents dont l'ultime image hante ma mémoire. Et malgré la défaite de ce visage, j'y puise un instant l'histoire de ce qui nous relie, un visage temps, un memento mori. Je pense au curieux télescopage entre ce visage et cette vénus « défigurée » qui nous invite, à sa manière, à remonter le cours du temps. Ce qu'il y a de plus profond en l'homme, c'est la peau, écrit Valéry.

Le spectacle de la rue, sous la quiétude des platanes, berce tranquillement l'attente qui s'étire. Je m'invente ethnographe du trottoir.

Un jeune homme passe, tête rasée, crâne luisant, une barbe naissante comme une vapeur, ses oreilles, deux pavillons insolites à l'affût du monde. Un papa pousse un landau, son regard plonge dans l'obscure cavité qui protège son petit, un léger pli sur le front. Une fillette sautille à ses côtés, nimbe de cheveux brillants de soleil, angelot bondissant et facétieux, un petit Raphaël urbain.

Plus loin, sur un banc, une femme se gratte la tête d'une main tremblante. Malgré la chaleur de cet après-midi, une écharpe de laine lui mange le menton. Une vie de solitude et d'abandon se dessine derrière ses lunettes rafistolées. Les passants flânent, indifférents. Je devine à travers ses cils mi-clos cette lassitude de vivre chassée du regard des autres. Soudain un flot de touristes s'interposent, disciplinés, visages tendus dans la même direction, vers le même but, bouches arrondies, doigts pointés, admirent, s'exclament sur commande, au loin Notre Dame détache sa flèche, majestueuse, imposante, unique.

La vague me frôle, le bus arrive.

Je vois le reflet de mon visage dans la vitre, je me souris, je grimace, on va me prendre pour une folle…qu'importe. Je croise un regard, transparent, troublant, d'une simplicité candide, un regard nu où tout semble dit, une vision de l'enfance qui s'est éloignée ; je souhaiterais m'en rapprocher comme on s'approche d'un corps. Ne dit-on pas toucher du regard ? mais dans cette caresse, que saisit-on du visage de l'autre si ce n'est, peut-être, la projection de nos tourments intimes ?

Je m'assieds. Tout un rang de nuques me fait face, mutiques.


Giaccometti
Désert
​Self vie

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