Elle s'éloigne.
Dans sa tête courent des images, pas à la vitesse de celles qui s'encadrent par les vitres du train, s'étirent et s'effacent aussi vite qu'elle sont apparues…
Les siennes persistent, s'empilent, obstacles à l'oubli.
Il fait atrocement chaud dans ce TGV, les contrôleurs s'activent devant un minuscule écran qui refuse de rétablir la clim. Plusieurs voyageurs somnolent, d'autres suent en silence, absorbés par leur téléphone.
La résille des rideaux gris tremblote. Sur l'un d'eux, l'ombre projetée d'une gravure Laissez-vous rêver. Un petit nuage stylisé entouré d'un cercle ponctue l'injonction. Sur le siège adjacent un sac bleu marine en tissu sur lequel est inscrit Hong Kong, New York, Rome, Vancouver, Berlin, Los Angeles, Oslo, Paris…en lettres blanches.
Sa tête s'abandonne mollement sur le dossier, dans ses écouteurs les variations Goldberg martelées par Glen Gould. Les notes chevauchent le paysage qui change imperceptiblement. La nuance grisâtre des oliviers cède la place au vert tendre du printemps qui gazouille le long des branches. Le ciel déroule une clarté innocente.
Glisser.
Elle suit les caténaires du doigt, s'y accroche presque, une pulsation monotone, répétitive. Il est trop tard pour regretter.
Le léger balancement du train la berce de droite, de gauche, calmement. Elle n'a pas su faire avec les adieux, seul le dos de son T-shirt rouge en guise de mouchoir et le crissement de ses pas sur le gravier. Elle n'a pas eu la force de lever la main.
L'Arpeggione distille sa mélancolie. Une plainte sourde à deux voies qui dialogue avec le bercement du train, le cadence des caténaires, le velouté arrondi des collines. Elle est ce mouton paisible qui broute, indifférent, cette personne au fond du wagon qui rit à gorge déployée. Elle ferme les yeux, laisse affleurer le présent, laisse pénétrer un peu d'azur, caresse le velours de l'accoudoir d'un doigt distrait, la chaleur la couve de sa protection.
Elle rouvre les yeux, le train a ralenti. Trio n°2 opus 100 de Schubert, l'horizon s'apaise, se devine plus nettement, l'archet suit un cours d'eau. Envie de sortir, de survoler, comme cette buse, les miroirs d'eau qui déposent sur l'herbe des ocelles de cristal, puis, s'élève. Haut, très haut.
Elle ôte ses lunettes, les contours se brouillent et ce qu'elle peine à distinguer la réconforte. Une toile s'ébauche. La tache jaune d'un champ de colza, acide et piquant, réveille les ocres de la terre fraichement labourée, les sillons noirs la cerne comme le plomb des vitraux. Les haies en pointillé racontent l'histoire qui court d'une parcelle à l'autre, les champs en habit d'arlequin. Les collines échevelées d'éoliennes valsent lentement. Et dans cette composition silencieuse, le chuchotement du vent lui susurre de s'apaiser.
Le printemps efface ses cauchemars.
Elle a eu raison de s'éloigner, d'obliquer, telle cette ripisylve ombrageuse qui suit un instant les rails puis s'incurve soudainement et s'enfuit à toute vitesse comme si ce voisinage si bien tracé lui était odieux.
Elle aimerait que ces compagnons de voyage éloquents poursuivent leur récit mais la fréquence des trains croisés s'accélère, provoque le hoquètement du train. Les graffitis s'accumulent sur les murs noircis, les entrepôts affichent leurs couleurs de pacotille, les immeubles dévorent de leurs cubes ingrats l'horizon et les pavillons luttent à armes inégales.
Un camion garé sur un trottoir affiche déménagez pas cher !
C'est ce qu'elle fait.