Au fond de nous même, nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame. Car sans vouloir nous l'avouer nous l'appréhendons..
Depuis le début de leur relation, ce thème était objet de discorde. Mais ils se sentaient si bien ensemble ! Un peu lâchement, ils avaient donc évité le sujet : « l'école », alors que l'un comme l'autre savait qu'il en serait à nouveau question tôt ou tard car ils n'envisageaient pas leur vie sans fonder ensemble une famille.
Lui, fils d'instituteurs, était carrément contre l'entrée à l'école avant 7 ans, l'âge de raison disait-il, contre ce mixage d'enfants rassemblés dans ce lieu le plus souvent clos, contre la prise en charge d'un nombre conséquent d'enfants par un seul adulte , même si aidé par une ATSEM. Un enfant s'épanouissait mieuxen présence de ses parents ou chez une assistante maternelle, sélectionnée avec soin. L'ancrage dans la vie était plus riche avec des activités diversifiées et une attention personnalisée qui respectait le rythme de l'enfant.
Pour elle l'école était un système louable et bénéfique qui lui avait permis de s'émanciper de son milieu social. Il lui venait parfois en pointes un sentiment de trahison et se retrouvait prise dans ce conflit de loyauté, tant commenté, en pensant à ses parents, et à cette famille, ces voisins auxquels elle arrivait encore à s'accorder mais maintenant jamais pour plus d'un jour ou deux.
Puis cette naissance tant désirée s'annonça. L'échographie montrait une fille, ils étaient enchantés par ce miracle, fruit de leur union. Après d'intenses recherches sur l'origine et la signification des prénoms, ils s'entendirent pour Iona-Séraphine.
Iona-Séraphine choyée, entourée, encouragée, stimulée, se montrait en retour très affectueuse, attentionnée, jamais en reste de questions pertinentes. Fernande, son assistante maternelle, était comblée par cette petite fille curieuse de toutes les activités proposées, sociable et parlant comme un livre déjà à 2 ans et demi !
C'est lors de leurs premières vacances en Espagne, minutieusement préparées, que Iona-Séraphine surprit une dispute entre ses parents qui mêlait des « non, je ne suis pas d'accord » à des « c'est l'âge obligatoire pour rentrer à l'école ». Barcelone, le parc Guell, la Sagrada famillia, la Rambla, le port, la plage, elle était émerveillée. Ses parents lui apprenaient des mots espagnols. Ces nouvelles sonorités qu'elle s'amusait à articuler à l'infini la mettaient en joie. Iona-Séraphine avait pris son parti : les laisser se débrouiller entre eux à propos des « d'accord, pas d'accord, école ». C'était le mot « obligatoire » qui l'intriguait le plus car « école », elle connaissait, elle l'avait déjà entendu dans les conversations.
Et depuis quelques mois, venant de toutes parts, sauf de son père, Iona-Séraphine était soumise à cette affirmation qui la questionnait :
Alors, ça y est, tu vas aller à l'école !?
Iona-Séraphine ne savait quoi répondre.
Les vacances en Espagne se terminèrent. Le chemin du retour fut pesant, trop silencieux pour Iona-Séraphine. Emergeaient de temps en temps « je ne suis pas d'accord-obligatoire- école »
Puis les parents de Iona-Séraphine abandonnèrent ces mots inquiétants et un jour, s'adressèrent à leur fille en leur montrant un calendrier. Ils lui expliquèrent que « le jour colorié en rouge, c'était le 1°septembre, et que ce jour là, elle irait à l'école. »
Les parents, stressés par cette étape, faisaient leur possible pour dissimuler leur appréhension à Iona-Séraphine mais celle-ci, comme tous les enfants décelait leur inquiétude camouflée.
Car qui n'a pas en mémoire ces enfants en larmes abandonnés aux griffes de maitresses débordées par ce premier accueil, certes essentiel dans la vie mais si fort en émotions ? Il détermine chez les parents l'ambiance de la journée et détourne toute leur attention vers l'angoissante pensée de cette séparation irrémédiable. Des souvenirs de souffrance et de panique resurgissent. Vivement l'heure de la sortie de l'école.
Iona-Séraphine savait déjà un peu compter et chaque fin de journée elle barrait consciencieusement sur le calendrier la case du jour finissant. Sa mère et son père l'accompagnaient plusieurs fois par semaine jusque devant le portail de l'école en guise de reconnaissance des lieux et lui expliquaient qu'elle entrerait par cette porte, qu'à midi elle mangerait dans le restaurant de l'école qui était là-bas, qu'elle pourrait jouer avec d'autres enfants…
Ils avaient visité plusieurs magasins de mobilier ; ses parents lui avaient dit qu'elle allait avoir un bureau, pour elle toute seule dans sa chambre, elle pourrait y ranger ses affaires comme une grande. Tous ces déplacements avaient été pénibles mais elle voyait ses parents tellement enthousiastes de leur recherche qu'elle était contente de leur faire plaisir. Elle n'avait d'ailleurs pas compris pourquoi à la place du joli bureau, avec tiroirs et étagères, qu'elle avait sélectionné, ils étaient finalement repartis avec 2 gros cartons, mais elle ne voulait pas les contrarier avec ses questions. Arrivés à la maison, Maman avait filé à la cuisine puis avait rejoint Papa dans la chambre de Iona-Séraphine. Il pestait devant un croquis au milieu d'un étalage de bouts de bois, de vis et de tringles. Iona-Séraphine reconnut le dessin du bureau vu dans le magasin. Maman aida Papa à rassembler les morceaux et le plateau fut vissé sur les pieds. S'en suivit une dispute : Maman voulait passer à table parce-que le repas avait fini de cuire alors que Papa voulait terminer la construction du bureau. C'est Maman qui a gagné. Iona-Séraphine était bien contente parce qu'elle avait faim.
Le samedi suivant, lors de la visite dans un nouveau magasin, elle hésitait encore entre un cartable garni de pochettes sur le côté et un tout lisse mais avec des bretelles. Papa avait dit qu'il fallait qu'elle se décide pour l'acheter parce qu'il risquait de ne plus y en avoir. Ce commentaire l'avait intrigué : comment toute cette caisse remplie de cartables pouvait disparaitre !? Le cartable à bretelles se retrouva avec la trousse rose aux petits chevaux verts dans le caddy. Iona-Séraphine avait voulu aussi le plumier exposé en vitrine. Les stylos quatre couleurs lui avait beaucoup plu, elle en avait choisi plusieurs. Crayon à papier, gomme, cahiers aux divers formats avaient suivi. Encouragée par la sollicitude de ses parents, elle avait décidé de renouveler sa boite de crayons de couleurs en choisissant cette fois un lot de 72 crayons aquarellables, avec pinceau et boîte en métal.
Maman avait fait le tri des vêtements : certains étaient trop petits et avaient été enlevés de l'armoire. Puis une liste de vêtements avait été notée. Pour le jour fatidique de la rentrée, Iona-Séraphine avait choisi un chemisier blanc à dentelles, une jupe à volants rose, des socquettes blanches, des bottines grenat et un gilet rouge. Elle avait voulu aussi des barrettes à nœuds multicolores pour ses cheveux. De retour à la maison, elle rangea soigneusement tous ses achats.
Le 1er septembre approchait. Les parents avaient demandé leurs heures de congé, autorisées, pour accompagner leur fille à l'école.
Puis arriva le grand jour. Iona-Séraphine était visiblement surprise par les larmes de détresse des enfants, il y avait même des parents qui pleuraient ! Elle embrassa chaleureusement ses parents, et leur répondit par un « à tout à l'heure » souriant avant de se diriger vers les animations proposées.
Les parents tellement soulagés, le père surtout, de cette entrée en scolarité si réussie, vinrent , sereins et soulagés, retrouver leur fille à la sortie de l'école.
« Alors ma chérie, tout s'est bien passé ? Tu as aimé l'école ? »
« Oui voilà, je suis allée à l'école. Maintenant c'est fait…. Je n'y reviendrai pas ! »