Lucette met sa veste grise, ses bottes de caoutchouc et sort au jardin. Elle se baisse devant chaque plant de pommes de terre, chaque poireau, chaque céleri. Elle arrache des herbes, met un coup de bêche, se relève et fait de même jusqu'au bout de la rangée. Elle lève la tête et son regard fait des va-et-vient entre chaque poule qui gratte dans la cour et le portail qui n'est pas fermé ; après plusieurs tentatives, le fer rouillé a eu gain de cause.
De temps en temps, elle essuie ses tempes et son front de son mouchoir, puis recommence à gratter, arroser, arracher jusqu' à midi qui sonne à l'horloge du village. Elle lave ses mains à l'eau froide de la pompe du jardinet, les essuie à peine avec le torchon accroché par une pince à linge. Elle fait de grands mouvements de bras, et guide ses volailles de la voix pour les rentrer dans le poulailler.
Lucette renfile blouse et chaussons. Il est midi et quart, elle pose sa casserole d'un mouvement brusque sur la table. Le fond a accroché, l'odeur de brûlé envahi la cuisine, Lucette lève les bras au ciel et se mord les lèvres, ouvre portes et fenêtre, gesticule avec son torchon. Puis, elle sort du haut buffet en noyer, deux assiettes en terre cuite, pose deux verres à moutarde et les couverts en argent, puis le courrier sur la nappe, à côté du pain, en vue. Lucette pose la salière familiale au centre de la table. Son regard se pose sur la table, il va d'un objet à un autre. Elle retire légèrement la chaise d'Auguste et la décale en biais du côté où il arrive. Des pas sur le gravier, un raclement de gorge, Auguste s'annonce. Son front est barré de cinq plis horizontaux, broussaille blanche de sourcils, épaules rentrées dans son corps, il ouvre la porte, émet un son et s'attable. Lucette lui sert une louche de ragoût fumant. Leurs regards s'arrêtent l'un sur l'autre. Lucette se ratatine, rentre sa tête dans son cou. Une grimace s'invite sur le visage d'Auguste, Lucette garde les yeux sur la salière. Pas un mot. Elle se sert une assiette et s'assied. En avalant la première bouchée, elle regarde par la fenêtre la demi-rangée de haricots verts arrosée, à midi cinq. Puis, ses yeux se posent sur l'énorme marmite, elle soulève les sourcils. Tôt le matin, elle a fait rissoler oignons et travers de porc, la veille, elle a fait trempé les pois chiches, écossé les fèves. Peine perdue et au moins quatre repas avec le même menu pour Lucette.
Auguste verse la salière dans son assiette puis c'est au tour du poivre. Auguste se recule d'un geste sec et manque de perdre l'équilibre sur sa chaise. Lucette sursaute et se lève d'un seul mouvement. Une fois debout, immobile, le regard bas, elle lui dit, « je vais te chercher du fromage ». Auguste lève les yeux sur elle et lui dit « pas la peine, j'ai plus faim », et sort de la maison, le courrier est resté sur la table. Lucette ferme lentement la bouche.
Elle se rassied doucement, et pour la première fois se laisse aller à pleurer. Tant d'années qu'elle le sert comme on servirait un maître. Comme un fruit tombe quand il est mûr, son corps lâche, son esprit se délite. Puis, Lucette se pose en elle-même comme si elle se reconnaissait enfin et dans ce même mouvement elle s'oppose à sa propre lâcheté et se surprend à sourire. Elle sait, elle sent qu'elle n'a plus peur.
(Ce texte était écrit en focalisation externe avec fin en focalisation interne, ci-dessous une deuxième version écrite en focalisation interne avec fin externe).
Lucette enfile ses bottes de caoutchouc qui lui blessent le gros orteil, et sort jardiner. Elle prend soin de chaque plant de pommes de terre, poireaux, céleri. Ses mains sont énergiques, elle arrache les mauvaises herbes, met des coups de bêche, ne se relève qu'au bout de la rangée. Elle lève la tête fébrilement : les poules dans la cour, ne doivent pas s'échapper, le portail ne veut plus fermer. De temps en temps, elle essuie ses tempes, la moiteur de son front, ce labeur pèse de plus en plus sur son âge. Mais il faut continuer, qui le fera sinon ? Elle a jusqu' à midi, l'horloge sonne, elle se gèle les mains à la pompe du jardinet, sans prendre le temps de les sécher. Elle gesticule en criant à ses poules de rentrer au poulailler, elle est en retard.
Lucette renfile à toute vitesse blouse et chaussons. Il est midi et quart, elle arrache nerveusement la casserole du feu et la pose rageusement sur la table. Le fond a accroché, l'odeur de brûlé envahi la cuisine, c'est un vrai gâchis ! Elle sort à la hâte du buffet en noyer, deux assiettes en terre cuite, pose sur la table le vase de fleurs odorantes pour masquer l'odeur de son forfait. Elle pose deux verres à moutarde puis religieusement le courrier qu' il ouvrira dès qu'il aura mangé. Son regard va d'un objet à un autre, pour que rien ne manque et que tout soit à sa place. Elle retire légèrement la chaise d'Auguste afin qu'il n'ait qu'à s'y glisser pour s'attabler, lui éviter tout effort inutile. Elle ouvre la fenêtre et évente fébrilement l'air chargé de particules de carbone.
Des pas sur le gravier, un raclement de gorge, la présence d'Auguste lui fait comme une légère crispation à l'estomac. Le front d'Auguste est barré de cinq plis horizontaux, ses sourcils de broussaille blanchie sont crispés, ses épaules rentrées dans son corps indique son humeur. Il ouvre la porte, émet un son en guise de salutation et s'attable sans cérémonie. Lucette lui sert une louche de ragoût fumant. Leurs regards se heurtent violemment l'un à l'autre.
Une grimace de dégoût s'imprime sur le visage d'Auguste, Lucette se tait, les yeux sur la salière. Pas un mot, même pas besoin, juste un regard et la réprimande est intégrée. Elle se sert une assiette et s'assied. En avalant la première bouchée, le goût âcre la renvoie à son entêtement à finir d'arroser la demi-rangée de haricots verts. Elle regarde l'énorme marmite et se dit qu'elle n'a pas fini d'en manger du ragoût brûlé. Auguste verse la salière dans son assiette, puis c'est au tour du poivre. L'odeur et le goût n'en sont qu'amplifiés. Fou de rage, il se recule et manque de perdre l'équilibre sur sa chaise. Lucette sursaute et se lève d'un seul mouvement pour tenter d'apaiser la situation. Une fois debout, immobile, le regard las, elle lui propose d'une voix coupable « je vais te chercher du fromage, si tu veux ? ». Auguste lève sur elle des yeux inondés de colère et lui renvoie d'un ton méprisant « pas la peine, j'ai plus faim », et sort de la maison sans ouvrir le courrier.
Lucette se rassied, elle voit des larmes sur ses mains, sur son tablier... Des larmes…
Servir et de taire cinq décennies. Son corps est secoué de spasmes. Son esprit se fige. Puis comme un fruit mûr quelque chose tombe. Lucette se calme, s'essuie le visage, puis se redresse. Elle remplit ses poumons par saccades, la douleur dans son ventre s'estompe. Elle se lève, elle sourit, détache son tablier. Lucette ne tremble plus.
Sylvie Roussel Méric