1
L'idée serait dès à présent de s'offrir une anti-biographie. Se perdre le plus possible, s'offrir la possibilité de se refaire entièrement dans l'expérience d'autres, d'autres personnes, d'autres envies.
Commencer à frémir, être sur le feu. La durée nécessaire pour que la transformation devienne possible. Chauffer sans brûler. S'approcher plus près. Veiller à ne pas crâmer.
Il s'était lassé de ces choses qui lui arrivaient quotidiennement, le travail notamment.
La gare a des allures de modernité dépassée qui sont pour lui plaire. Il s'imagine début de siècle dernier comme un homme plus unique, plus extravagant. Un voyageur européen qui aurait quelques pauvres sous en poche.
Il repère les numéros : T6009, vérifie trop de fois à son goût la correspondance entre les panneaux et son billet. Il occupe ainsi cet espace mal défini du transit.
Il est distrait par cette idée : À quoi ressemblera le voyage ?
2
Le café brûlant vient d'être déposé. Malgré le froid, il patiente longuement devant la fumée de la boisson. Il contemple les interactions matinales nombreuses pour un dimanche.
Plusieurs petits comités se forment pour aborder les actualités du village et des bois alentours.
Certains partiront chasser peu après, l'attirail près du flanc, reposant comme un corps inerte.
On distingue les membres des familles. Quelques-uns des Alonzo sont là, des Guirand, des Bondins aussi ; ce sont les principales familles, les "figures" du village.
Il est l'étranger au milieu des politesses accoutumées, la tâche du tableau. Le point noir qui brouille la vue et grossit, l'eczéma d'une petite société. Il a bien conscience des troubles qu'ils provoquent.
Il voudrait parfois se déguiser en riverains, cacher ses porosités. Leur donner cette teinte de pêche qu'ici ils ont tous, comme des petits santons.
3
Depuis environ une heure, les paysages ont changé et son sentiment s'aligne sur les étendues jaunes et rouges. On vit et l'on cultive ce que l'on peut cultiver, on s'adapte au sol un peu trop rocailleux
… Il se pensait attentif et caméléon, comme un paysan de chez lui mais visiblement il n'a pas su, lui s'adapter.
La vitesse le rapproche d'une sensation perdue : la familiarité. Elle s'immisce en lui comme la faim ou la soif. Rappel de sa condition, de ses besoins.
Une femme passe dans le couloir, parlant la langue.
La langue comme une musique lui traverse le squelette. Ah, cette musique… si particulière, si proche de ses organes, elle tape à sa porte et le réaligne comme une séance d'ostéopathie.
Elle résonne en lui l'homme traître, l'homme sauvage, l'homme-loup, l'homme ours, l'homme seul.
Son impatience se fait épaisse, alourdit les quelques heures restantes du voyage.
Son émotion se transforme petit à petit en agitation intérieure, visible par le trépignement régulier de sa jambe gauche.
Le sentiment grandit, se diffuse, cherchant du regard les autres passagers, il aimerait partager son excitation.
Bientôt, il sera un homme au milieu de ses compatriotes. Il ne sera plus vraiment seul, un adulte que
l'on regarde, que l'on épie.
Dès l'arrivée, il faudra suivre un plan précis, tactique, vérifier minutieusement chaque aménagement nouveau, noter mentalement les changements de sa ville. Il commencera par tous les lieux où on vend de la nourriture.
Il achètera un pain, son premier pain. Sensation moelleuse. Odeur envahissante. Fabuleuse. Il mangera comme un Dieu de l'Olympe. L'apaisement ne pourra se faire sentir qu'au terme d'un festin copieux, luxueux.