Par Véronique D. le vendredi 4 septembre 2026
Catégorie: Textes d'ateliers

Éblouissement

« Au fond de nous-mêmes, nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame. »

Voilà c'est fait, il l'a dit ! Verre de rosé d'une main, cigarette de l'autre. Pas de suspension, une coupure nette, sans appel…. Regard rapide, satisfait sur les autres convives plus préoccupés à faire circuler les pots de tapenade qu'à l'écouter. Ton provoquant de l'ado… ou du prof de fac voulant épater ses étudiants. Le lin bleu de sa chemise se détache sur les monts arrondis essaimés du vert des cyprès, du blanc et du mauve des massifs de cistes, des reflets argentés des oliviers. Paysage idéal pour cette docte déclaration !

Comme chaque printemps, j'ai rejoint mon frère Bastien dans ce grand domaine où il s'use et use son compte en banque pour accueillir parents et amis, « sa joyeuse bande » comme il aime à le dire. Dans la décontraction printanière et les tournoiements du groupe, j'ai vite remarqué le personnage à la chevelure bouclée et aux discours volubiles.

Désirer qu'arrive vite le jour du drame ? Tous pressés ? Pour l'instant, chacun s'empresse de prendre une part de pizza sans oublier « la socca du chef, le plus doué de toute la région » insiste mon frère de son ton espiègle, les bras croisés sur son large tablier de cuisine. J'ai bien envie de dire, d'ailleurs en ai-je vraiment envie, que le jour du drame, pour moi, a duré des mois, deux trop longues années. Qu'il aurait fallu, que j'aurais voulu que la fin arrive vite. Que je la voulais. « Désirer » ! C'est un mot que je préfère mettre au chaud, pour les moments doux, les moments intenses, les amours, les amitiés, la beauté, la sensualité, la grâce. Pas la part sombre de nos vies, de ma vie. Pas cette histoire commencée comme le vol léger des oiseaux si vite transformée en toile d'araignée. En étau terrifiant !

Un instant, la silhouette masculine, à la chemise bleue, aimable, bavarde se floute, se confond avec l'autre. L'autre… Celle que j'avais cru aimante, chaleureuse, réconfortante, devenue menaçante, hostile. Et par tout mon corps déferlent les reproches, les doutes, les surveillances soupçonneuses, les réconciliations, les déceptions, les cris, les nuits redoutées, les humiliations répétées, les violences. Le jour du drame ? Non pas le jour ! Le drame, quotidien, accepté, subi… Jusqu'au jour de la révolte, venue du fond de moi, du fond de toutes mes entrailles : le départ comme un éblouissement !

« Marie, tu prends un morceau de fromage ? Je l'ai acheté sur le marché ce matin. » La tignasse bouclée est penchée vers moi et poursuit souriant :

« -Tu as l'air ailleurs…

- C'est que la phrase que tu as dite il y a un instant…

-Ah oui, intéressante, n'est-ce pas ? Un bon sujet de débat ! Mais pas ici, pas avec ce soleil ! »

Déjà la chemise de lin bleu s'éloigne, son plateau de fromages à la main.

Bastien et son pote Alex prennent l'un sa guitare, l'autre son harmonica.

Je crois que je vais monter faire une sieste. 

L'incipit « Au fond de nous-mêmes, nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame. » est une phrase de Silvana Ocampo : pour en savoir plus sur cet auteur, je vous propose de lire mon article.

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