Par Isabelle P. le jeudi 5 novembre 2026
Catégorie: Textes d'ateliers

Gris d'Amour

C'était la première fois que j'entrais dans un musée.
Un petit musée de rien du tout. Dans une ville dont je ne me souviens même plus le nom. Nous nous étions arrêtés au hasard de notre périple de jeunes baroudeurs en vacances. Ça sentait le vieux bois ciré, la poussière vert-de-gris et la viellotterie gris fané. La porte de l'unique salle d'exposition était ouverte, nous y entrâmes en nous bousculant, moqueurs de notre situation anachronique.
Quand, d'un même cœur, nous avons levé la tête sur un immense tableau devant nous. Nous avons cessé de ricaner. Jules a lu à haute voix l'étiquette en bas à droite du tableau.
Ce tableau est l'unique tableau du musée.
Vous y trouverez ce que vous y cherchez.
Si vous cherchez bien.
(Y compris l'artiste).

— N'importe quoi ! s'exclama-t-il. Allons plutôt prendre un café !
Les yeux déjà happés par les couleurs abracadabrantes qui dansaient devant moi, je
répondis sans hésiter :
— Oh non ! Moi je reste ici, je cherche l'Amour depuis trop longtemps, peut-être le trouverai-je dans le tableau !
— Tu rêves encore ma pauvre…
Je ne les entendis même pas sortir.
Deux chaises de bois blanc salies par le temps attendaient sagement les visiteurs indigo de curiosité émoustillée.
Les yeux rivés sur l'œuvre, je pris place et sentis une présence rouge-vert enchainés s'assoir à côté de moi. Mais je n'en fis pas cas, j'étais fascinée. Me répétant « Ce tableau est l'unique tableau du musée. Vous y trouverez ce que vous cherchez. Si vous cherchez bien. Et même l'artiste ! Je souris intérieurement. Et même l'artiste ! C'était culotté quand même !
Alors j'entendis une voix jaune doré rebondir dans ma tête :
— Oui c'est culotté, j'en conviens.
Je me surpris à répondre toujours aimantée aux teintes ensorcelantes qui valsaient sous mes yeux.
— Ah vous trouvez aussi ! C'est surprenant n'est-ce pas ? D'autant plus que j'ai la vague impression que ce tableau évolue de minutes en minute. Tout à l'heure c'était un paysage vert amateur de tristesse. Et voilà que maintenant je vois un jeune homme avec un chapeau rouge coagulé, c'est extraordinaire ! Regardez ! Là,  là, vous voyez ? Ce jeune homme qui se cachait derrière l'arbre au bois marionnettes espagnoles, je l'ai vu quand mes amis étaient encore là, son visage était peint à l'eau de javel diluée, et voilà que sa peau rosit imperceptiblement, non ! mais vous voyez ce que je vois ? Cette couleur de cœur ouvert ?
— Vous aimez ?
— J'adore ! ce doux rose de grâce nouvelle sur ses joues ! Et ses yeux ! Non je n'en reviens pas. Aaah ! criai-je, il me regarde !
Je sentis un souffle léger contre mon oreille.
— Oui, il vous regarde, il vous dévisage aussi, votre peau le fascine, une peau blanche douce amandine ! Mais Amandine est peut-être votre prénom ? continua la voix dorée qui se faisait pêche juteuse.
— Non, désolée, c'est Marjo coupais-je sans détour.
Alors j'entendis :
— Oh Marjolaine où t'en vas-tu ? où t'en vas-tu d'un pas si i menu… Vous connaissez la chanson ?
— Vous me dérangez avec vos histoires bleues origan sauvage ! Laissez-moi contempler tranquillement cette danse camaïeux de pourpre envoutant.
— Cet air est pourtant d'une belle couleur d'avenir heureux. Vous ne voyez pas les notes indigo de clarté qui courent sur la colline ? Ce blanc chanson des amandiers en fleurs, ce gris d'amour dans le ciel. Vous l'entendez ? Je ne peux pas
me tromper, écoutez bien : Marjolaine court vers son bien aimé.
— Dommage, je m'appelle Marjo et je n'ai personne vers qui courir… répondis-je encore, agacée. Et je ne vois pas exactement la même chose que vous, moi je vois le bleu vérité sans faille des yeux splendides qui me regardent et…excusez-moi, je pleure, je ne sais pourquoi.
— Oh votre émotion violette du petit matin se reflète sur votre robe, c'est magnifique. La pure transparence de l'eau de source coule sur vos joues. Je vous vois, Marjo, telle que vous êtes vraiment, souffla la voix devenue bleue firmament.
— Ah ? répondis-je sans entendre. Mon jeune-homme, lui, a des mains caresse de sucre d'orge. C'est infiniment doux.
Je sentais sur mon bras une tendresse aquarelle de pétales de rose.
— Vous aimez ? Ce jeune homme qui vous fascine n'est pas très loin de vous, vous savez ? Le voyez-vous ?
— Oui, il a quitté fort heureusement son vilain chapeau rouge macabre corrida, et je vois maintenant ses cheveux champ de blés anciens qui ondulent dans le vent, emmêlés par une brise légère, ils sentent le caramel laiteux !
— Oui c'est cela ! coupa la voix enjouée, c'est cette couleur très exactement, odeur de caramel laiteux, vous y êtes !
Je continuais sans prêter plus attention à mon interlocuteur.
— Il porte un jean vert. Un vert abominable, un vert artichaut décomposé dans le compost mais… je n'en crois pas mes yeux, sa chemise écossaise perd ses lignes une à une et se dérobe, voilà que je vois son cœur et ses palpitations rouge passion insaisissable ! Oh que c'est drôle ! Un rouge-gorge arc-en-ciel d'Afrique sort de sa poitrine et vole vers votre Marjolaine. Il est encore loin, je ne sais s'il arrivera jusqu'à elle. Voilà que ce jeune-homme merveilleux me sourit maintenant, un sourire abricot cueilli sur l'arbre du voisin.
— Comment pourrait-il en être autrement ? Votre chaleur soleil de plein été, votre présence bleue des profondeurs, ici, est si touchante… Oh quel bonheur d'être étrange.
Soudain la voix en moi se tut. Et j'entendis les voix du dehors. Elles criaient, noir dilué de gémissements plaintifs.
— Marjo ? Tu réponds ? Tu réponds oui ? T'es où ? ! Réveille-toi bon sang !
J'aperçu dans un nuage gris déception mes deux acolytes aux contours insipides de spaghettis trempés dans l'eau tiède. Ils se tenaient plantés devant le spectacle carmin épicé.
— Où est-il ? demandais-je sans détour.
— De qui parles-tu ? Ça y est, tu étais encore dans ton monde, comme d'habitude…
Alors j'entendis une voix pêche-abricot mêlée de bleu firmament fredonner à côté de moi :
— Oh Marjolaine où t'en vas-tu ? Où t'en vas-tu d'un pas si menu ?
Sur la chaise blanc sali par le temps des visiteurs curieux, se tenait un jeune homme aux cheveux champs de blés anciens, un oiseau arc-en-ciel d'Afrique dans la paume de sa main.
Nos regards, bouquet final de feu d'artifice, s'aimantèrent.

J'avais trouvé ce que je cherchais… et même l'artiste. 

Laissez des commentaires