Par Nathalie S. le mardi 6 septembre 2022
Catégorie: Textes d'ateliers

Les goélands

Pour le premier soir Armelle, arrivée la première, a prévu un poulet. Elle le fait très souvent, et dit à chaque fois : « Je n'avais pas d'idée, alors j'ai acheté un poulet ». Ils l'ont mangé dans le jardin, près des hortensias le long du mur sud. Quand Léna a posé le plat sur la table ils ont crié en chœur « Peresoyeuse !», comme ils le faisaient enfants quand leur mère apportait un poulet et des frites certains dimanches. La joie absolue, à cette époque, c'était un condensé de Père Noêl et de poulet rôti. Ils étaient quatre, alors.

Cela fait bien cinq ans qu'ils ne se sont pas retrouvé tous les trois. Ils vont reformer leur « trio sacré » dans cette maison de Tregloch qui les a vus enfants, adolescents, adultes.

Ils ont sorti les serviettes de plage rayées du placard du palier du premier, réinstallé les meubles en rotin dans la véranda, pour les apéros si le temps fraichit, des mots croisés paresseux à l'heure de la sieste, et des parties de Rummikub. Un héritage de leur mère, le Rummikub. Léna rigole. Vous vous rappelez comment elle disait « chameau » quand on bloquait son coup ? Et ses « chandails » ses « épatant », ses « quelle chance ! » à tout propos…

Il y a longtemps déjà qu'ils ont dispersé ses cendres au large de la rade de Brest.

Pour elle, être née à Brest lui conférait une sorte de droit de propriété sur la chanson de Prevert, Barbara. Elle la chantait à chaque réunion familiale, avec des trémolos sur « je dis tu à tous ceux qui s'aiment ».

Ils ont remis leur pas dans les rituels de Trégloch.

Les Halles le matin, des huitres et des langoustines, un tourteau, une côte de bœuf pour le barbecue. Benoit et Armelle qui se précipitent pour ouvrir les huitres, déboucher les bouteilles à l'avance, et même, pour Benoit, récurer le four en vitupérant contre les cousins qui l'ont laissé dans cet état. Léna qui fuit leur intendance agitée et prépare une salade de fruits dans la véranda, en chantant la Java des bombes atomiques en même temps que Reggiani sur un vieux CD trouvé sur l'étagère au bois faussement blanchi.

Ils ont remis leurs pieds dans les vieilles pantoufles de leurs postures respectives et cela les rassure.

Affalés sur le sable après un bain frisquet, ils regardent un immense cargo sortir du port et s'engager dans le chenal. Un énorme pachyderme marin qui avance majestueusement, très lentement. On pourrait presque le croire immobile, mais il grignote petit à petit la vision de l'ile de Priec qu'il longe, de gauche à droite, jusqu'à la masquer entièrement. Puis elle réapparait, au même rythme lent, des bosquets de la pointe gauche jusqu'au cap de la pointe droite. Cette disparition-réapparition dont le tempo lent dit le mouvement du cargo évoque à Léna une insolite clepsydre horizontale mesurant le temps qui s'écoule. Elle est troublée, ne comprend pas pourquoi.

Il n'y avait pas de tels monstres dans le chenal, avant. Le frère et les sœurs se sentent comme dépossédés. Ils marchent jusqu'au port voir les nouvelles installations qui permettent l'accueil de ces mastodontes gris, découvrent des pontons démesurés, des grues gigantesques, un légo géant de containers de couleur, de hautes citernes striant le ciel qui moutonne. Ils se sentent étrangers, dépassés par la démesure de ce nouvel univers maritime. Ils rentrent par leur port familier, l'ancien, un raccourci pour aller à la poissonnerie de la Criée. Il parait minuscule, pathétique, avec ses hangars décrépits, rongés de rouille, ses vieux barils abandonnés, ses tôles tombées des toits, ses rues au bitume fissuré, moucheté par endroits de cadavres de goélands écrasés, car, ils le savent pour avoir dû se ranger plusieurs fois rapidement, les engins du port circulent à toute vitesse dans ces axes déserts.

Il fait assez chaud pour prendre l'apéro près des hortensias. Ils parlent un peu des enfants, des petits enfants. Avec attendrissement, humour, mais aussi prudence. Certains sujets sont sables mouvants, comme le chômage récurrent de Louis, le mariage bancal d'Émilie, la maladie d'Olivia. Armelle les éloigne de ces récifs en convoquant le fantôme apaisé par le temps de Pascale, leur ainée, morte quinze ans plus tôt. Ils échangent des souvenirs de l'enterrement, du cortège improbable d'amis psychotiques et de quelques soignants qui avait escorté leur sœur jusqu' au cimetière. Ils se souviennent que c'était Benoit qui avait eu l'idée, la très bonne idée, de la musique pour accompagner la sortie du cercueil à la fin de la cérémonie à l'église : « Beaucoup de mes amis sont venus des nuages » de Françoise Hardy, une des chansons préférées, et comme prémonitoire, de Pascale adolescente.

« Les chansons, encore un coup de maman » sourit Benoit en secouant la tête. Elle leur en avait appris des dizaines, et ils chantaient à chaque réunion familiale.

Comme leur mère avec Barbara, Armelle, qui avait rencontré son musicien de mari à un concert d'hommage à Bob Dylan, avait fait une OPA sur le répertoire entier du chanteur, Dylan c'était à eux, c'était un peu eux. La chanson tête de pont des retrouvailles familiales était Blowin' in the Wind, qu'ils chantaient en duo, qu'elle avait continué à chanter seule après que Marco soit mort de trop d'alcool.

Léna avait été longtemps fidèle à Barbara et sa plus belle histoire d'amour avant de l'abandonner pour la bossanova de Voce Abuso ou Besame mucho.

Benoit, lui, avait annexé A Bicyclette, qu'il interprétait sur un tempo très rapide, comme un Paganini chanteur. Et il accompagnait à la guitare les chansons d'un répertoire commun bien fourni : Souchon, Ferré, Brassens, les Beatles, et même Julien Clerc pour faire plaisir à Armelle…

Les titres leur viennent facilement, et volent des uns aux autres au-dessus des raviers de crevettes, du pain beurré et des verres de vin blanc.

Mais au dessert, quand Léna demande à Benoit s'il a bien apporté sa guitare, pour faire une soirée chansons après le barbecue du lendemain, il lui répond qu'il ne joue plus de guitare, qu'il a oublié toutes les grilles d'accords. Il s'est remis au piano, sérieusement, et travaille en ce moment une sérénade de Schubert. Armelle ne chante plus, elle non plus, le justifie par un étrange « Maintenant c'est Tania qui chante ». Léna est sur le point de lui dire « Quel rapport, ce n'est pas parce que ta fille chante que tu ne peux plus le faire » mais quelque chose la retient. Elle se tait, elle se sent un peu orpheline.

Benoit s'est mis trop tôt, c'est bien lui ça, à préparer les braises dans le vieux barbecue en brique. Ce qui les oblige à accélérer la cuisson des tomates à la provençale et à abréger l'apéro, alors que Tania vient à peine d'arriver. Elle chantera demain dans un bar du coin, et leur fera ce soir un mini concert en avant-première. Elle vient d'avoir trente ans, elle a avec elle sa guitare et une petite enceinte.

Léna est énervée par cette précipitation imposée, par l'heure beaucoup trop sage de la fin du barbecue. Mais la voix de Tania, un peu voilée comme celle de certaines chanteuses de jazz, l'apaise. Elle est belle, sa nièce, les cheveux longs frôlant le manche de la guitare, le velouté encore enfantin des joues, oui Léna s'apaise.

Elle ne sait pas qu'elle se figera, quelques instants plus tard, quand Tania commencera à interpréter Aragon, « je chante pour passer le temps, petit, qu'il me reste de vivre ». Il lui viendra, fulgurante, la pensée que ce n'est pas Tania mais Armelle, Benoit et elle qui devraient chanter ce temps à rebours. Dans le jardin breton de leur enfance, ils sont devenus sexagénaires, retraités. Le classicisme de Benoit est peut-être sagesse et non perte de fantaisie, et c'est le flambeau de Marco qu'Armelle remet à Tania. Tous les trois sont déjà un peu l'ile que le temps grignote, le port décrépit, les prochaines mouchetures sur le bitume fissuré.

Finalement elle partira dès demain. Elle sera avec sa fille et sa petite fille à la consultation de contrôle d'Olivia à l'Hôpital Necker.

Car il appartient aux vieux goélands d'accompagner l'envol des bébés goélands. 

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