"Un auteur qui n’apprend rien aux écrivains n’apprend rien à personne non plus." Walter Benjamin

Un blog à visée d'écriture

J'entreprends de créer un nouveau blog !

Un blog littéraire de plus? Pas tout à fait. Il ne s'agit pas ici de mon "avis " sur des livres, de mes impressions de lecture, même si elles ne peuvent pas être totalement absentes, mais de ce qui me semble intéressant au niveau de l'écriture, de la construction, du style, de tout ce qui importe à ceux qui écrivent ainsi qu'à ceux qui aiment la littérature pour ce qu'elle est, un langage, un univers, un art, un artisanat. Au fil des jours, je proposerai aussi quelques textes personnels...

Un menu thématique permettra de retrouver les questions abordées précédemment.


Un livre court entre nouvelle et roman dont les dernières lignes  peuvent faire penser à une fable, une parabole. 

Intéressant comme souvent les livres qui réussissent à nous faire pénétrer dans un milieu, une pratique, une expérience spécifique, ici celle de l’alpinisme. 

Bien écrit, poétique, les critiques et les éditeurs évoquent un style "détaillé et elliptique". Même s'iI est  difficile de parler d'un style quand il s’agit, comme ici, d’un traduction, je vais tenter d'explicaiter ce qui se cache sous ces adjectifs. 

Incontestablement, un style "détaillé" : le livre offre de beaux exemples de descriptions détaillées et précises de la montagne, des panoramas et des spécificités du terrain, mais aussi des contraintes techniques, des choix, des stratégies de l’alpiniste. Le livre restitue l’atmosphère particulière de la haute montagne, glacier, gigantisme, ciel, nuit, l’immensité, la roche, le paysage inviolé... Nous participons à l'ascension, à la lente progression, nous en éprouvons la difficulté : le froid, la souffrance, l'épuisement avec, au passage, de belles images. Les mots d'un vocabulaire spécifique ( névé, moraine, sérac, piolet, cordes, refuge...) y prennent parfois une valeur existentielle.

 Style elliptique ? Cela peut vouloir dire une non continuité temporelle du récit. En effet, l'on saute d'un moment à l'autre de l'ascension notamment par la coupure en bref chapitres comme autant d'étapes essentielles racontées de façon discontinues. Je vous invite, à ce propos, à noter l'effet produit par le choix de mettre un titre à chaque chapitre, titre qui le résume et, le plus souvent, en donne l'issue. Donc pas de suspense à ce niveau, pas de façon ponctuelle, la seule tension dramatique est globale et concerne l'issue du livre lui même, l'issue de l'ascension. C'est peut-être cela qui renforce l'impression non pas de roman, mais de parabole. Chaque étape est annoncée, marquée, à la manière d'un chemin de croix.

Un style elliptique peut aussi être compris comme une façon d'écrire qui omet une partie de la phrase : sujet, verbe ou parfois complément non précisés, non répétés, laissant le soin au lecteur de reconstituer ce qui manque. Est-ce le cas ici ? Je constate, dans cette nouvelle traduction, un contraste entre la longueur de certaines descriptions et d'autres passages plus ramassés au niveau des phrases comme au niveau des paragraphes. Ne lisant pas l'allemand, je m'abstiendrai de commentaires plus précis.

La quatrième de couverture parle de chef d’oeuvre, je n’irai cependant pas jusque là. Les deux personnages sont construits et décrits de façon quelque peu manichéiste et la dernière phrase ne suffit pas à rattraper la faiblesse de la psychologique des personnages ni celle des parties qui ne se situent pas strictement dans la montagne. Par exemple, l’explication à  propos de l'attitude du second alpiniste face au paysan au bord de la rivière me semble plus simpliste qu’elliptique.

Au niveau technique, le point de vue n’est pas tout à fait clair : la majorité de l’histoire est vue au travers d’un des personnages, l’autre restant vu de l’extérieur et de façon succinte  puis, dans quelques passages, soudain, nous entrons dans sa pensée, mais pas suffisament pour en faire un texte à deux voix. Un détail pourra-t-on rétorquer, mais une dissymétrie dommageable.

Le texte est celui d'un narrateur qui raconte avec " il " majortitairement, parfois remplacé par un « on » qui tente peut-être de nous rapprocher de la scène. Cette dualité est moins gênante que la précédente. Vers la fin, le "je" soudain et unique d’un "je ne sais pas" est plus embarrassant : le narrateur omniscient s’incarne ce qui est incompatible avec la suite du récit qui n’a pu avoir de témoin. En utilisant le vocabulaire cinématographique, c'est un peu comme une caméra qui vacille et se retourne sans que ce soit prémédité. 

Est-ce important ? Dans un récit court, proche de la nouvelle, la rigueur de la construction est de mise car le texte est quasiment présent en totalité en mémoire. Le foisonnement de points de vue, de personnages, n'est guère possible, ou alors il devient le thème central du texte. Mais, me direz-vous, n’a-t-on pas le droit de jouer avec les points de vue ? Et n’est-ce pas, justement, l'une des libertés que la littérature contempraine a acquises ? Oui, mais...et derrière ce « mais » se profile la dimension de jeu, de remise en cause des conventions du récit et de la fiction qui ne me semble pas ici à l’oeuvre. L’ambiguité n'est pas porteuse de doutes ou de sens, elle est plutôt incohérence légère, faiblesse, comme les passages faisant allusions à d’autres moments (l'amie ou le passage sur l'abime) qui nous éloignent, dissolvent la force de la restitution de l’ascension sans trouver une forme vraiment intéressante et échouent dans leur tentative à se relier au récit. On pourrait évoquer la nécessité d'offrir des moments au lecteur pour souffler lui aussi, la nécessité des digressions comme autant de paliers. Tout dépend de la manière de les amener et de les écrire. Ces passages ne me semblent pas au niveau de réussite du reste ce qui ne passe pas inaperçu dans un texte aussi court.

Les critiques évoquent aussi, à propos de ce récit, une parabole de la vie, de l’écriture. Même après une seconde lecture, je ne l'ai pas vraiment perçue. Il manque de l’épaisseur, de la profondeur pour cela. Le sens me semble toujours donné, sans possibilité d'élargissement, d'ambiguïté. Je n'ai pas trouvé la possibilité de décoller du récit au travers, par exemple, de la polysémie du vocabulaire (montée, détour, lenteur, étapes...). Même s'il est question, et d'une belle façon, d’infini et d’éternité et si le héros s’interroge un instant sur le sens de sa passion pour l’alpinisme, je n’ai pas senti de résonnances qui dépassent véritablement le récit et ses circonstances. L'idée de l'épreuve, du détour, de l'effort ? La fin, par son énoncé paradoxal, tente de révéler une complexité, est-ce suffisant pour en faire un très grand livre ? Je ne peux que vous conseiller de le lire et de vous vous faire votre propre opinion.

Ascension de Ludwig Hohl éditeur Le Nouvel Attila

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Pas de copie.

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