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Un train à prendre

Assise au bord du lit, j'hésite à déplier mon corps. Je sais qu'une nouvelle fois il sera douloureux. Tout vacille autour de moi. Le verre renversé et la bouteille presque vide me donnent la nausée.

- Lève-toi, ma vieille, bouge-toi car le temps presse !

Dans quelques heures elle sera là.
Elle, c'est Lylou, une petite fille étrange aux longs cheveux noirs, presque cachée derrière la jupe de la directrice.
C'était la rentrée, c'était le CP.
En rangs par deux, les fillettes étaient entrées silencieusement dans la classe, conscientes de leur importance. Fini la maternelle, maintenant on arrêtait de jouer, on allait travailler, commencer à entamer le savoir mystérieux des adultes. On avait alors entendu frapper à la porte. Tout le monde s'était levé. La directrice était entrée, tenant Lylou par la main. Elle n'était sur aucune liste, avait-elle expliqué sur un ton contrarié. On l'avait curieusement oubliée au milieu de la cour. Elle était restée là, avec son cartable à ses pieds, au milieu des feuilles de peuplier qui tournoyaient autour d'elle en ce début d'automne.
- Je me souviens, à la récré, elle était toute seule, je me suis approchée, je lui ai parlé. On s'est assises toutes les deux sur une marche du préau. On est devenues amies. Mais, j'y pense, il doit rester une photo... !
Je me lève, mais je titube, je dois me raccrocher au montant du lit. En faisant très attention, je marche jusqu'au salon.
- Deux bières avant le rosé ? Comment est-ce possible?Et la pizza ? Se peut-il que je l'ai mangée en entier ? Ce n'est pas étonnant que je me sente si mal...Et cette odeur, ces mégots ? Ce n'est pas moi, ça ne peut pas être moi, ça...
Et poussée par l'urgence, je retrouve très vite cette photo en noir et blanc que je croyais avoir pourtant égarée.
Deux petites filles avec des souliers vernis et des socquettes blanches qui se tiennent par la main. Deux petites filles qui malgré le soleil qui les fait grimacer, sourient à l'objectif, heureuses d'être ensemble.
- Qu'est-ce qu'on était jolies !
Mais mon regard se lève. Je rencontre cette femme dans le miroir. Cette femme hirsute accroupie au milieu du désordre, avec sa chemise froissée et salie par endroits. - Non, ce n'est pas moi, ça...
Mais cette femme à la silhouette floue se redresse et s'approche. Pour mieux voir. Pour bien se rendre compte. Elle soulève même sa chemise pour être bien sûre.
- Que c'est étrange, quarante ans ont passé depuis cette photo. Qu'est-ce que j'ai bien pu faire pendant tout ce temps pour me transformer au point de ne plus me reconnaître.
- C'est pas juste...
Et je me mets à faire l'inventaire des affaissements, des sillons, des pendouillages, du flasque, du mou et du regard qui n'est pas là.

Mais le temps passe. Dans quelques heures Lylou arrive. Il faut aérer, nettoyer, construire cet intérieur dont je rêve en regardant les revues de déco mais que je ne parviens jamais à réaliser car il manque toujours quelque chose. Il faut se préparer, transformer et masquer cette pauvre chose dégoulinante. Il faut sauter ces quarante ans. Les souvenirs reviennent. Les rires, les discussions, les jeux aussi, une saine compétition dans les apprentissages. Cette fierté éprouvée lorsque cette année-là on a gravi ensemble le petit podium pour recevoir toutes les deux le prix d'excellence.

Et puis l'adolescence qui est arrivée sans prévenir...
Lylou ne faisait que grandir. Moi je me transformais, je prenais des rondeurs, je le voyais dans le regard des autres et surtout celui des garçons. Du coup nos bavardages m'intéressaient moins. Elle m'ennuyait un peu avec ses questions sur le monde et les nombreux bouquins qu'elle lisait.
Moi, j'avais des envies, de vrais projets. La pauvre elle restait sur le banc alors que les autres avaient pris le train.
Cette année là, on avait dix-sept ans, elle nous a préparé un voyage en Grèce, sac à dos pour découvrir l'antiquité. J'ai pas osé lui dire que de marcher dans les cailloux en croisant des groupes de vieux, moi ça ne me tentait pas.
Moi je rêvais d'Ibiza et des boîtes de nuit.
Ce matin là, c'est elle qui a pris le train, toute seule, et pendant longtemps j'ai imaginé son visage collé à la vitre, espérant, jusqu'au dernier moment, me voir courir sur le quai.
Le temps a passé...J'ai reçu quelques cartes qui se sont peu à peu espacées. Je les ai lues. J'ai oublié d'y répondre.

Elle arrive dans une heure. Est-ce que ça va ? Les coussins, c'est important les coussins, surtout éviter le désordre mais aussi une disposition trop symétrique. Fermer les rideaux, un peu, peut-être un peu plus, pour créer une ambiance et par la même occasion cacher la saleté des vitres. Enlever ce coeur à base de capsules de bouteilles et le remplacer par...par quoi ? Par ce tableau d'un peintre cubain qu'une copine m'a offert parce qu'il était son amant mais que j'ai envoyé sous le lit dès qu'elle a fermé la porte. Ah oui, sortir plusieurs livres, pour montrer que je lis, mais bien les choisir, il manquerait plus qu'elle me demande de quoi ça parle.

Et puis moi, il faut que je parle de moi...Le bonheur de mes années de mariage, la joie d'avoir eu un enfant, la satisfaction d'avoir restauré ma maison, mon boulot, plutôt alimentaire, mais qui devait être un passage vers un autre qui a tellement tardé à arriver que finalement j'ai carrément arrêté le travail. Au fond, c'était ça que je voulais : un mari, une maison, un enfant, un boulot et éventuellement un chien. Dans n'importe quel ordre. Et j'ai tout eu, donc je suis contente...Pourtant il n'y a que le chien qui me laisse un souvenir heureux.

Et elle, est-ce qu'elle a évolué ? Elle n'était pas laide, elle était même plutôt jolie, mais elle ne plaisait pas. Et ne faisait d'ailleurs aucun effort dans ce sens. La vie n'a sans doute pas été facile pour elle. Elle était trop différente, trop grande, trop maigre, trop blanche, trop sérieuse aussi. Dans les boums, on ne l'invitait jamais. Mais

justement elle s'en foutait. Même au milieu d'une fête délirante, elle restait assise dans un coin avec un livre ouvert.

- Je me sens heureuse...j'ai un peu peur mais tout va bien se passer, tout est en place, et même moi je suis comme il faut.

Et le moment est arrivé. J'ai failli courir pour aller ouvrir puis j'ai ralenti. Sait-on jamais ce qui se trouve derrière une porte fermée ?
Elle a levé les yeux, elle m'a souri.
- C'est toi, ai-je dit bêtement ?

- Oui, a-t-elle répondu doucement.
On n'a pas osé s'embrasser. Elle est entrée avec dans son sillage un parfum que j'ai adoré. Une démarche nonchalante que j'ai reconnue. Ouaouh ! Quelle classe ai-je pensé. Et une pointe, oh une très petite pointe de tristesse s'est enfoncée en moi. Nous nous sommes assises, séparées par la petite table basse du salon. Je la retrouve. J'ai fait un bond en arrière.

Elle est là, juste à l'extrémité d'un banc, à côté d'une plante verte qui a la même taille qu'elle. Elle attend patiemment que j'aie fini de flirter avec ce garçon. Et pendant que nous dansons, je la regarde par dessus son épaule. Ses yeux sont devenus plus foncés, signe d'une colère qui gronde...Elle a tort, c'est aussi pour elle que je l'embrasse, pour pouvoir lui montrer, et tout lui raconter.

On se regarde maintenant avec des sourires figés auxquels pour ma part je m'accroche. Mais des lèvres, justement, ça n'est pas fait pour rester immobile. Elle me posent alors cette question que je redoute d'entendre.
- Alors, et toi, qu'est-ce que tu es devenue ?
Alors moi, justement, c'est pas cette question qu'il fallait me poser. Parce qu'elle invite à parler du résultat, du bilan actuel de ma vie, et donc de ce désastre sans fin et d'un bateau qui a coulé.
Toujours accrochée à mon sourire, je cherche à me remémorer ces quinze ans de mariage et comment dire en une phrase simple les joies qu'on a pu éprouver si on fait abstraction des remarques acerbes, des disputes, des tromperies, de l'ennui, de la colère ou de la résignation.
- J'ai été mariée, une quinzaine d'années, ça a été une bonne expérience.

Heureusement, à ce moment précis, une verre est tombé, il s'est cassé en plein de petits morceaux et j'ai fui vers la cuisine à la recherche d'une éponge.
Elle me regarde. Elle est embêtée bien sûr de ce verre cassé. Alors elle devine que ce serait sans doute bien qu'elle me parle d'elle. Et délicatement, en choisissant des mots tout simples, avec la modestie que je lui connais, elle évoque ses voyages, ses rencontres qui l'espace d'un instant lui éclairent le visage, son métier de journaliste qu'elle semble adorer. Je suis fière d'elle. Ca m'étonne pas qu'elle ait fait tout ça. Mais je suis fine psychologue. Ceux qui ne parlent que de leur métier ont en général une vie sentimentale de merde.

- Et...tu vis seule ?
Alors non, ma fille, pour la psychologie, tu repasseras. Il y a dans sa vie Hanna, sa compagne depuis presque trente ans, dit-elle en baissant les yeux pour éviter de me montrer ne serait-ce qu'un instant de ces années de bonheur.
Alors c'est elle, cette Hanna, qui m'a pris ma copine pendant tout ce temps...

Immédiatement je sens des griffes imaginaires au bout de mes doigts, mon poil qui se redresse et mes sens en alerte. Dans la vie dès qu'on tourne le dos...
Mais passons, elle ne semble pas vouloir s'étendre sur le sujet. Et moi non plus d'ailleurs.

Et les enfants ? La pauvre n'a sans doute pas eu d'enfant. - Je n'ai pas eu d'enfant. L'envie ne m'est jamais venue. Allons bon, je reprends l'avantage.
- Moi, j'en ai eu un.

Et dans mon sourire qui se fige à nouveau, j'espère suggérer les joies béates de la maternité.
Pourtant, pourtant...juste derrière mon sourire des images sont apparues, des cris qui n'en finissent pas, une incompréhension totale de cet être braillard, une suite sans fin de rendez-vous manqués qui s'est heureusement finie quand à ses dix-sept ans il a enfin claqué la porte pour ne plus revenir.

Le silence s'installe alors je lui ressers à boire. Et en me levant j'aperçois dans son sac un appareil photo.
- Tu fais de la photo ?
- Oui, tu sais dans mon métier...

- J'adore !
- Ah ? Tu fais de la photo toi aussi ?
- Non, mais j'ai toujours voulu en faire. Je n'ai pas le temps...

Enfin, ce n'est pas tout à fait vrai, je passe quand même un certain nombre d'heures à me demander quoi faire. Mais je n'y ai jamais pensé. Pourtant là, ça me semble évident.

- Tu me montreras...ce sera génial ! Elle a souri, un peu gênée.

Et nous avons ainsi continué notre bavardage, comme avant, ou presque comme avant. Je me sentais légère, bien sûr que la photo pouvait nous réunir. Avant, il y avait bien eu les images des livres, avant même que nous ne sachions lire.

Puis est venu le moment de son départ. Je sentais presque une excuse dans le ton de sa voix.
Nous ne nous sommes toujours pas embrassées.
- Je te donne mon numéro de portable, et même mon fixe. Je t'écris aussi mon adresse mail, pour le cas où...

Je l'ai regardée qui descendait l'escalier, elle s'est retournée plusieurs fois. J'ai écouté son pas jusqu'à ce que la porte d'en bas se referme sur elle.

Une fois dans la rue, Lylou a ralenti le pas. Elle a regardé longuement le petit papier blanc. Puis elle s'est dirigée tristement vers une poubelle et a déchiré le papier en plein de petits morceaux. Elle les a regardé tournoyer jusqu'au fond.
Elle s'est remise à marcher en accélérant le pas.

Elle a tourné au coin de la rue.

Je me glisse délicieusement tout au fond de mon lit. Je ramène doucement le drap léger sur mon visage.

- Je te promets, ma Lylou, ce train je vais enfin le prendre avec toi... 

Le roman de Jean-Max !
L'outre-moi.
 

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