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LA BIBLIOTHÈQUE I et II

I

La grande lessiveuse avait tout nettoyé. Propres, éclatants, sans aucune trace, les livres offraient leurs pages immaculées aux lecteurs. C'est en les effleurant qu'une voix suave, harmonieuse, enveloppante en révélait le contenu, une voix qui polissait les mots comme des perles, leur conférait parfois des sons mystérieux comme issus d'une autre langue mais que l'ensemble permettait néanmoins d'apprécier à défaut de les comprendre totalement. Aucun effort n'était requis, aucune concentration, juste une attention flottante. Il suffisait d'accepter cette narration, de croire cette narration. C'était très confortable. Il n'existait plus aucun moyen de savoir si ce qui était raconté si agréablement avait ou non un lien avec ce qui avait été écrit autrefois ou plus précisément encore si la pensée de l'auteur était restituée avec exactitude, cela n'était même pas une question et personne ne s'en souciait.

Ainsi les bibliothèques pouvaient continuer à orner les murs témoignant de la culture de leur propriétaire, l'objet lui-même continuait d'exister et avec lui la dimension haptique si rassurante et concrète du volume de papier qui n'attendait que sa caresse pour vous séduire. Certes il ne fallait pas feuilleter l'ouvrage trop vite car la voix s'emballait, s'affolait, le sens devenait confus voire incompréhensible ce qui bien sûr se révélait pénalisant au moment de la restitution. Car posséder une bibliothèque s'accompagnait de quelques obligations comme par exemple celle d'être régulièrement interrogé sur ses récentes lectures afin de prouver que rien ne s'était interposé entre l'audition du texte et sa compréhension, qu'aucune interprétation possible ne vous avait traversé ; mais cette légère contrainte n'obérait pas le plaisir de jouir du statut social qu'octroyait une telle possession.

Néanmoins j'appris par une relation, dont je tairais le nom par précaution, que certains groupes s'étaient formés dans l'objectif de retrouver la trace des textes écrits. L'entreprise comportait des risques et demandait à celui ou celle qui souhaitait les rejoindre un engagement total. Il fallait me dit-il accepter d'entrer en dissidence contre l'autorité dominante puis se soumettre au rituel de dépossession afin d'accéder au Doute pour affronter les palimpsestes. On les nommait d'ailleurs les groupes de Doute.

Le rituel consistait dans un premier temps à abandonner son identité, sa singularité pour se fondre dans le groupe ce qui constituait la première étape indispensable à la formation d'une entité humble, solidaire et anonyme, ce dernier point garantissant la sécurité nécessaire à tous. Seule, m'expliqua-t-il, une extrême cohérence permettait d'affronter le Doute, de s'en emparer comme d'une arme pour combattre l'ignorance.

II

Son récit m'avait ébranlé et alors que nous déambulions en ville, mon ami, René D, je peux aujourd'hui révéler son nom, m'agrippa la manche et plongeant son regard clair dans le mien me proposa d'intégrer un groupe de Doute. Étais je prêt ? quitter le confort de la voix, se dégager de son emprise pour m'ébrouer, réagir ? Je rentrai, troublé, vaguement inquiet, pressentant qu'il n'y avait peut-être pas d'alternative ; J'accepterai la proposition.

Quelques jours plus tard je me rends à l'adresse indiquée.

J'emprunte un long couloir aveugle, aux angles vifs, jalonné de néons bleus. Leur halo fade, presque éteint allonge mon ombre sur les murs qui parait ainsi me précéder comme pour me guider vers la solitude d'une alcôve où je suis invité à me dépouiller de mes effets pour revêtir un costume non genré, d'un blanc qui m'évoque immédiatement la page blanche des livres, symptôme immémorial du palimpseste. Je dois ensuite me laver soigneusement les mains et les pieds dans une solution inodore afin d'éviter toute trace d'empreintes, enfiler gants, chaussons et cagoule.

Ainsi paré, l'alcôve s'efface devant un lieu où je pénètre serein dans une atmosphère saturée de lumière, presque surexposée. Aucune limite ne borne mon regard, aucun souvenir d'horizon ne s'y dessine, pas de repère si ce n'est des corps que je n'ai pas croisé et qui ont déjà pris place sur les points d'une spirale régulière dont émane une intense quiétude. A son point d'origine, flottent de manière désorganisée toutes sortes d'ouvrages et parmi eux un livre, monumental, d'où s'échappe une vapeur indistincte d'aurores et de crépuscules. Ébloui, je m'avance à mon tour et prend place ; La blancheur de l'étoffe qui nous recouvre rend nos silhouettes fluides, limpides, apaisantes.

Puis rompant le silence et sans que l'on sache précisément d'où s'élève l'injonction, chacun est invité à laisser advenir sa colère, sa frustration en prononçant quelques mots clés : Confrontation, contradiction, crainte, influence, incertitude. Ils s'égrènent d'abord avec difficulté, petit à petit, surgis d'une mémoire hivernée, depuis si longtemps enfouis qu'ils semblent être prononcés pour la première fois. Une répétition cadencée s'installe tissant d'étranges affinités, des correspondances, des alliances, des échanges noueux aussi, chargés de défiance et de soupçons. Le rythme s'accélère, un combat s'annonce, les mots comme des armes brandies par la cohorte des voix se dressent, se précipitent et s'écrasent l'un contre l'autre. La véhémence de l'assaut a raison de ma confiance, la confrontation à l'Autre devient incontournable. L'Autre, identique et différent à la fois, qui s'est comme moi dépouillé dans l'alcôve de son identité, qui laisse lentement monter comme moi sa fureur, cherchant à reconquérir ce sentiment disparu, qui comme moi va bientôt hurler car je hurle soudain mais c'est de désespoir. Certains chuchotent, près, tout près, une révolte sourde, contenue, d'autres rugissent, plus archaïques, bras levés, poings serrés, gestes immémoriaux dont je n'ai pas l'expérience mais qu'il me semble pourtant connaître, quelqu'un fredonne en esquissant quelques pas insouciants, l'air ondule, une ligne prend forme à sa suite, serpentine, aérienne, l'un de nous s'effondre, épuisé d'incertitude, je suis désemparé.

Une main saisit la mienne comme pour me rassurer et m'entraîne. J'ai peur de sentir les mots se libérer, m'échapper, j'étreins l'autre pour m'assurer que ce n'est pas un rêve, que je dois progresser sur la spirale. Chacun doit trouver l'audace de progresser. Il faut s'approcher du centre, se rapprocher des livres en rassemblant nos doutes, douter de leur effacement, douter de l'effacement même, car qui nous a privé du sens ? qui nous guide ? suis-je guidé ? piège ou révélation ? Le tumulte s'apaise, la spirale animée de palpitations comme un cœur qui bat semble s'élever. L'image de la Tour de Babel surgit tout à coup et nous cheminons sur ses degrés mais loin de nous désunir elle concentre nos forces à mesure que l'on avance.

Dans le flottement, le livre, énorme, déroule sur un phylactère quelques définitions. Des mots jusqu'alors dévêtus s'ornent de mille possibles. Emphase, métaphore, synecdoque, ellipse, un texte nous fait signe, un récit se déroule puis un autre, le combat s'éloigne, les livres ondoient paisiblement, nous attirent, nous prient de les ouvrir pour y puiser les secrets du monde, nous invitent au partage de la lecture. Maintenant il devient évident que la voix s'est tue et qu'il nous faut la puiser en nous-même. Que les livres se sont effacés faute d'être lus. Que les textes ont toujours été là et que c'est nous, nous seuls qui sommes à l'origine du palimpseste.

​Pieter Breughel l'Ancien, La tour de Babel, vers 1563, Huile sur bois, 114x155cm.
Pardonner l'impardonnable
Une belle nouvelle, publication du livre de Mauric...
 

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