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L'outre-moi.

Un œil rond interroge la brume bleutée. Un pâle rayon de soleil topaze tente de s'imposer.

Un dernier sursaut, il regagnerait l'eau, les algues brunes du petit canal qui borde St Lio. Mais la main de la vieille femme rattrape le poisson et le repose au milieu de ses congénères.

Il est là dans la nasse d'osier, la bouche ouverte comme une outre assoiffée.
- Et Giuseppa, encore une nuit sur ma gondole. La pêche a été bonne ?

- Si, si Luciano, miei cari picolli vont se régaler !

Les miei cari picolli, en question, sont vingt paires de pattes félines qui savourent à nouveau les pavés de la Sérénissime, coussins doux bien posés, sans crainte du trépas.

Il y a quelques mois, la brume s'était maculée de rouge quand la prolifération des félins menaçait le palais des Doges. Un safari sanglant avait fait sortir gourdins, jusqu'aux vieilles haches des illustres vitrines familiales. Puis, Giuseppa avait inventé sa potion salvatrice pour stériliser ces mal-aimés sans mutilation et sans mise à mort.

Une cessez le feu pour les vénitiens, une résilience pour les chats, une rédemption pour Giuseppa. Désormais on s'amuse entre soi, entre chat ! Chat perché, chat couché, petit bout de la queue du chat. Et encore une pirouette sur les rampes des ponts, un roulé boulé sur les balcons, une sieste sur les bancs et à l'heure bleue, une calligraphie qui improvise un théâtre d'ombres amoureuses entre concert de mandoline et de miaulements.

Giuseppa a payé sa dette à la Cité. Elle est à nouveau chez elle. Certes, à l'image de la Célestina de Picasso, elle a l'œil gauche fermé sur les malheurs passés, et l'œil droit qui sollicite le présent et questionne les âmes. Accompagnée de Signorina Blanca, une jeune chatte soyeuse comme une perruque de marquise, elle arpente la ville jusqu'au fond des vicoli sombres, avec ses flacons de potions qu'elle mélange à quelques miettes de poisson. Le couple mythique est aussi connu que le lion de St Marco, respecté, parfois honoré. Il y a même des esprits pour lui accorder des pouvoirs de sorcellerie. La vieille femme noire, la jeune chatte blanche, une sorte de déesse Bastet, divinité égyptienne bienveillante mais cette fois, dédiée à la limitation des naissances. C'est pourquoi, certains matins de brume crayeuse, une esquisse de procession féminine défile jusqu'au logis de Giuseppa. Des ventres trop féconds, aux chairs distendues, des « espérantes » qui réclament à leur tour un remède pour vivre une union et non subir l'assaut d'un mari pressé.

Ce matin, la brume se déchire. Une intruse répand une tâche coquelicot dans la brume complice. L'image envahit l'espace, bouleverse la pause des causeuses, déconstruit le temps. Giuseppa a dix huit temps, une peau juteuse, des cheveux de madone, sous un voile léger de confiance. Amoureuse jusqu'au bout des seins, abusée, déflorée, abandonnée, la honte familiale la renie : on n'égratigne pas un patronyme célèbre au nom d'une fille perdue.

Pourtant il aurait pu être beau l'enfant de la lignée, les fesses rondes, potelées pour les baisers, les jolies menottes refermées sur un mamelon empli de laitance. Mais non, Giuseppa ne donnera pas naissance à un de ces puttis angéliques aux sourires moqueurs qui courent sur les façades italiennes.

« Tu avorteras dans la douleur » C'est la désespérance au fond d'une cave glauque. Elle survit et pour survivre, devient faiseuse d'anges. Implorée, vite oubliée, parfois méprisée puis enfin dénoncée. Une nouvelle descente aux enfers, un peu plus profonde ! Violée, sacrifiée aux fantasmes de ses geôliers, elle va jusqu'à l'outre-noir et réclame la mort quand une remise de peine la prend au dépourvu. Elle retrouve la liberté et l'air déchire ses poumons dans le cri d'une renaissance. Libérée de ses tortionnaires mais pas de la vie, elle n'est plus qu'errance, mendicité aux pieds des petites chapelles. La piété ignore parfois la main sale qui a faim et y préfère la prière. Elle ressemble à tous ces chats qui pullulent dans Venise même si on ne la lapide pas. Puis, c'est les premières potions, le miracle de n'être plus une figure de calque, mais un être en volume, une matière en chair humaine. Elle n'aurait jamais tant espéré. Il est des quidams pour dépasser le simple remerciement et lui donner un peu d'amour, comme à ces vieilles nonne qui traversent le pont du Rialto.

Ce matin, ce fragment, cette plaie ouverte a imposé ce retour. C'est l'autre… c'est elle… C'est l'implorante ; elle la reconnait, elle se reconnait. Des trainées d'encre sillonnent le visage jeune, beau, aussi gracile que ceux des madones sous un glacis lumineux, toutes ces images qui s'enferment dans des cadres. Un ventre à peine gonflé, deux bras en quête, deux mains tendues, deux yeux d'ébène qui interrogent l'œil, l'unique œil valide de Giuseppa.

La vieille femme se lève, le cœur en berne mais les jambes vaillantes prêtes à la fuite. Une larme coule de son œil aveugle, une larme de sang, un sanglot de rage la plie en deux. Ce n'était donc pas la via du salut, c était un simple détour à peine paisible, une promenade au bord de la lagune.

Alors, Signorina Blanca, la douce chatte, bondit, poils de nacre, dos en courbe, tel un arc, gueule crispée sur son feulement. Des gestes griffus s'accrochent aux voiles noires de la vieille femme, lacérant au passage son dos. Elle lâche prise. Des dents pointues s'enfoncent dans les mollets, autant de morsures pour le cœur de Giuseppa. Bastet révèle une nouvelle face de son visage. Elle redevient œil de Rê, vengeresse du temps pervers qui a puni cette jeune fleur à peine pubère ; elle dénonce le complot des éléments naturels, pour cet embryon improvisé.

C'est l'inexorable appel. La chatte blanche a gagné. Giuseppa ne connait que trop sa mission.

« Tu ne tueras pas » Certes, celui qui a dit cela a-t-il réfléchi à l'absence de choix.

Il y a des vies qui ne peuvent s'installer longtemps dans le confortable.


Mireille Milza


Miei cari picolli : mes chers petits…. 

Nonne : les grand-mères..

Vicoli : petits chemins.

La Célestine Picasso


Bastet, musée du Louvre
Putti
Un train à prendre
Everest
 

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